Comment ça va mal ?

Mercredi 16 mars 2011 // Le Monde

Les États-Unis ont leurs Tea parties ultra-réactionnaires. Nous avons dans l’Union européenne et plus encore dans la zone euro nos panic parties au cours desquelles des dirigeants affolés essaient de rassurer les spéculateurs.

Qui veut tuer la zone euro ? C’est pas nous ! C’est pas nous ! Ceux qui se sont opposés à l’euro dès avant le passage à la monnaie unique n’ont guère le droit à la parole et les partisans du Non ne constituent pas des forces suffisantes pour peser sur les décisions de l’oligarchie. Quant au Parti socialiste, qui annonce vouloir se préparer à reprendre le pouvoir, il est dirigé par des partisans du Oui qui sont plus ou moins en rivalité : Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry et Ségolène Royal, c’est bonnet blanc et blanc bonnet pour ce qui concerne la crise de la zone euro.

La crise. Quelle crise ? À Paris, à Bruxelles, à Francfort, on répète qu’il y a simplement une crise de la dette. En Allemagne, en Grande-Bretagne, en France même, les citoyens ont d’autant plus de mal à croire aux lénifiantes déclarations officielles que la presse commence à sonner le tocsin. Notre Parisien libéré se demandait récemment, sur sa première page, si l’euro était un avantage ou un handicap. Et dans Libération, l’europhile Jean Quatremer décrivait la panique des dirigeants européens pendant la crise grecque de mai dernier. Bien sûr, le même s’efforce de prouver que l’euro est sauvé, mais un coup d’œil sur la presse étrangère montre que rien n’est moins sûr.

Le 6 décembre, Der Spiegel (Hambourg) annonçait « La dernière bataille. Comment l’Europe ruine sa monnaie » ... « Les gouvernements décident sauvetage après sauvetage, mais ils n’arrivent pas à maîtriser la crise ».

Le 3 décembre,6The Inde-pendent (Londres) était allé beaucoup plus loin en imaginant dans un long article d’anticipation la fin de la « monnaie unique » et le retour aux monnaies nationales. Date du coup de grâce ? Le 16 septembre 2011, date à laquelle les juges du Tribunal constitutionnel fédéral de Karlsruhe ont décrété que « La monétisation des instruments de la dette extraterritoriale enfreint la Loi fondamentale de la République fédérale ». Plus tard, Dominique Strauss-Kahn battra Nicolas Sarkozy en faisant campagne sur le thème « je n’ai jamais cru à l’euro » ! Amis anglais, ce n’est pas drôle du tout : la fin de l’euro ne nous sortira pas de la crise si des oligarques de gauche deviennent à leur tour des syndics de faillite.

Ces anticipations pessimistes s’expliquent par le consternant spectacle qui est régulièrement donné par ceux qui affirment tenir la barre du navire en perdition : Le 7 décembre, le Conseil des ministres des Finances de l’Union s’est penché sur la question de l’augmentation des montants du Fonds européen de secours aux États. Résultats ? « On va continuer le travail. Ce qu’on a fait hier, c’est ne pas prendre encore de décision » a déclaré l’invraisemblable président Van Rompuy. Il est vrai que ne pas décider est une décision : on continue comme avant, en espérant que les marchés se calmeront. Mais, au lendemain de ce Conseil des ministres, les spéculateurs continuaient à spéculer contre l’euro et contre les États. Il est vrai que les principaux chefs d’État et de gouvernement ne sont d’accord sur rien - et le disent. L’Allemagne ne veut pas qu’on émette d’euro-obligations et la France l’appuie. Jean-Claude Juncker, président de l’Euro groupe, est favorable à de telles émissions...

Mais alors que faire ? On se grattait la tête à Bruxelles, Francfort et Paris quand Jean-Claude Trichet est venu apporter la solution. Le préretraité de la BCE a appelé l’Espagne à « approfondir sa réforme du marché du travail » (toujours plus de précarité) et à mener sa réforme des retraites, deux éléments « essentiels pour la prospérité de l’économie ». Puis, s’élevant jusqu’aux sommets de la pure philosophie, l’allumé de Francfort a proclamé que « dans tous les pays, les réformes structurelles sont l’essence, non seulement pour consolider la position financière mais aussi pour élever le potentiel de croissance ». Ce qui, dans la langue courante, se traduit ainsi : rassurer les spéculateurs en essorant méthodiquement les classes moyennes et populaires.

Telle est l’implacable philosophie de la classe dominante.

Répondre à cet article