Claude Lévi-Strauss.

Jeudi 17 décembre 2009 // L’Histoire

Régis Debray, interrogé sur la mort de Claude Lévi-Strauss, s’est étonné de l’étrange portrait qui était en ce moment colporté sur le compte de l’anthropologue. C’est comme si l’on voulait reporter sur cette figure de proue du temps présent, tous les clichés de la bien-pensante actuelle. Or, ces clichés, l’intéressé les récusait tous, et Debray d’expliquer malicieusement que sous le bicorne d’académicien se cachait un anarchiste, rebelle aux préjugés en cours. Il est vrai que le structuralisme n’est plus à la mode, comme il le fut à l’époque où l’on ne jurait que par lui. Mais il est entendu qu’un intellectuel est forcément emblématique de l’extrême avant- garde, qu’il est progressiste par définition et donc prêt à signer toutes les pétitions pour l’avancée des idées modernes. Or. Lévi-Strauss n’en signait pratiquement aucune, exécrait les désordres de Mai-68. était contre l’intrusion des femmes à l’Académie et surtout professait les plus solides préventions à l’égard d’un progrès qui était, pour lui, illusoire. Un solide pessimisme, à l’égard de la condition humaine, caractérise l’auteur de Tristes Tropiques qui répudiait toute eschatologie de l’histoire.

C’est d’ailleurs ce qui pourrait le rendre proche d’une certaine sensibilité contemporaine. de type écologiste. Mais on se garde trop d’insister sur le sujet, qui de fait, est dangereux. Déclarer comme dans la finale de son plus célèbre livre : « Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. », c’est renoncer à toute idée messianique, notamment révolutionnaire. Il y avait quelque chose d’irréductiblement conservateur chez l’homme qui considérait comme un égarement son bref engagement socialiste d’avant-guerre et la bévue pacifiste qui lui était liée. Cela l’avait éloigné à tout jamais d’une prétention intellectuelle en politique. Pour autant, sa stature de savant le dotait d’une solide compétence quant au destin général de l’espèce. Mais loin d’avoir les convictions d’un Condorcet et des grands systèmes du XIX° siècle sur l’avenir radieux, l’anthropologue se révélait sceptique intégral.

L’on pourrait même dire nihiliste, si sa profonde culture de grand civilisé ne contredisait l’amertume du philosophe. C’est son suprême paradoxe. Claude Lévi-Strauss a incarné quelques-unes des choses des plus somptueuses de l’humanité pour nous révéler en définitive, comme Bossuet mais dans une intention contraire, que tout cela était vanité. Vanitas vanitatum !

Héritier par ses pères du judaïsme, il s’en sépare radicalement par son athéisme. L’homme des Lumière par formation, il récuse toute rétention à une inscription supérieure de l’homme dans le cours des processus naturels. Ce faisant, il est d’ailleurs tout à fait cohérent avec les matérialistes du XVIII° et les idéologues du début du XIX°, mais sans pouvoir assumer leur optimisme rationnel associé à un prométhéisme scientifique, industriel et politique. Pour lui, tout tend vers l’entropie, c’est-à-dire la dislocation de la matière et la désagrégation d’un ordre originel. C’est pourquoi, je me croyais autorisé à parler à son propos de sensibilité pré-écologiste. En ce sens, il ressemble assez à Eugen Drewermann, ce mythologue, auquel je me suis intéressé il y a une dizaine d’années pour m’inquiéter de son antihumanisme. Mais le parallélisme a ses limites. Par ce qu’il y a du Chateaubriand dans son écriture, par ce qu’il apporte à la connaissance de l’espèce, par son amour éclairé de l’art, Lévi-Strauss demeure cet humaniste que sa conviction intime fait voler en éclats.

Évidemment, parler de celui qui restera comme le formidable bâtisseur des mythologiques, sans être capable d’aligner la moindre compétence ethnologique, est rédhibitoire. Je laisse aux spécialistes le soin d’apprécier ce que beaucoup considèrent comme le « monument absolu de la pensée de la seconde moitié du XXe siècle » (Emmanuel Desveaux). Quelques idées centrales de l’homme majeur, comme l’origine de la prohibition de l’inceste et l’échange matrimonial sont discutées quant à leur pertinence sur le terrain sud-américain et à l’échelle universelle. Mais ce qui m’a particulièrement touché dans les controverses à propos de l’ethnologue, concerne le différend fondamental avec René Girard que l’intéressé a éludé en récusant la compétence des analyses de la violence et le sacré. Reste que la question est bel et bien posée. N’y a-t-il pas dans l’histoire la plus ancienne des sociétés humaines cet invariant qu’est leur violence interne, cette violence qui a tendance à les détraquer et contre laquelle elles tentent de se prémunir ? Il est vrai que le point de vue de René Girard entraîne très loin, en obligeant à comparer le domaine des mythes à celui de la Bible. Jamais un Lévi-Strauss ne se serait laissé entraîner dans une problématique aussi dangereuse pour qui s’est toujours gardé d’envisager l’homme à l’aune de la métaphysique et même à celle de la subjectivité.

C’est bien là, que nous constatons que le scientifique le plus pur n’est pas indemne de présupposés philosophiques. Claude Lévi-Strauss, avant d’apprendre sur le terrain - avec quelle maestria ! — son métier d’ethnologue, avait commencé par la philosophie, où il avait trouvé ses repères fondateurs. Contre la phénoménologie et l’existentialisme, il a choisi le positivisme avec l’a priori fondamental qu’est l’idée de la nature du XVIII° siècle. Il récuse donc tout anthropocentrisme, toute primauté de la conscience, se posant comme adversaire, de ces Grands Contemporains que furent un Paul Ricœur et un Emmanuel Levinas. Il faut donc comprendre et admettre le penseur dans les limites qu’il a lui-même choisies. Pourtant, ce qu’il y avait de curiosité inépuisable chez lui et de probité foncière lui faisait parfois hésiter dans un refus définitif à ce qu’il ne connaissait pas, ou n’avait pas voulu délibérément connaître.

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