Charles Maurras aux Cahiers de l’Herne.

Dimanche 20 novembre 2011 // Divers

Il serait assez ridicule de parler pour Maurras de consécration pour avoir l’honneur de figurer désormais au catalogue prestigieux des Cahiers de l’Herne (1). L’oeuvre de l’écrivain n’est-elle pas un monument de la littérature française, reconnu comme tel par les plus grands ? Verlaine, m’a-t-on dit, avait déjà eu l’occasion de saluer son tout jeune confrère. Plus tard, Proust sera dithyrambique, lui l’abonné de l’Action française, et Albert Thibaudet, peut-être le plus grand critique de la III° République, non content de lui consacrer un ouvrage, ne cessera de le citer et de le commenter dans la N. R. F. plus qu’aucun autre, à l’exception de Barrès. Seulement voilà, avec la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale et son obstination vichyste, l’auteur de l’Avenir de l’intelligence est devenu un des grands maudits de l’Histoire. On peut rééditer les romans de Céline, en dépit de la folie perverse de l’auteur des pamphlets (d’ailleurs dénoncée par l’antisémite de Martigues), les livres de Maurras les plus importants dorment à l’abri des bibliothèques. C’est à ce point, qu’un Antoine Compagnon, spécialiste universitaire incontestable des penseurs contre-révolutionnaires a révélé qu’il lui avait fallu très longtemps pour accéder aux textes majeurs, notamment les tout premiers où s’est affirmée l’impressionnante singularité maurrassienne (2).

En ce sens, le Cahier de l’Herne signifie un retour à Maurras, une chance de le découvrir pour les jeunes générations qui pourront enfin prendre conscience, au-delà des pures invectives, de la dimension du penseur et de l’écrivain. Non, d’ailleurs forcément pour adhérer à sa dialectique, encore moins à ses positions. Poincaré, qui ne fut pas le moindre des responsables de la République reconnaissait que la lecture de l’Action française lui était indispensable pour assumer ses propres opinions. Il n’est pas jusqu’à Walter Benjamin, aux antipodes des convictions de l’intéressé, qui n’avoue son intérêt pour le quotidien, à cause de son exceptionnel contenu culturel. C’est ce dernier qu’on retrouvera au cours des quatre cent grandes pages du Cahier au gré des analyses, des documents, des textes repris de Maurras. Même le plus rétif et le plus hostile aura du mal à se déprendre de l’oeuvre si diverse et contrastée d’un homme capable de briller sur les terrains les plus divers : la critique littéraire, le genre des contes, l’essai politique, la poésie, les mémoires, la polémique et même la philosophie.

Le Cahier de l’Herne n’est pourtant pas exhaustif. On aurait pu imaginer d’autres incursions qui auraient mis à jour d’autres aspects d’une pensée. Un exemple : le platonisme de l’auteur des Vergers sur la mer est justement mis en valeur. Mais quid de son aristotélisme, voire de son thomisme ? Auguste Comte, autre exemple, est forcément cité, mais il manque une étude complète de l’influence du fondateur du positivisme sur le jeune anarchiste dans sa brousse parisienne, avec l’appréciation des rapports et des oppositions entre deux systèmes dont je persiste à penser qu’ils sont d’essences très différentes. Précisément, c’est dans ce style de controverses qu’on peut détecter l’originalité d’un homme si passionné et se confronter avec lui. C’est pourquoi, j’ai beaucoup goûté la polémique anti-maurrassienne de Sarah Vajda à propos du romantisme féminin, bien qu’en désaccord avec elle sur le fond. Il est amusant mais aussi utilement provocant d’ériger le critique des Amants de Venise en précurseur des Gender studies. Surtout, l’enjeu de pareille joute est de révéler à quel point elle est existentielle et concerne d’abord la philosophie du langage. Celle justement qu’un Jacques Lacan a apprise de Maurras et qui fut un étonnant stimulateur pour sa réinterprétation de la psychanalyse. Et puisque nous avons évoqué Platon, il convient de comprendre la nature particulière de la démarche intellectuelle d’an théoricien qui n’a rien du froid dialecticien que l’on évoque parfois. Chez lui, la poésie et la philosophie viennent donner à l’analyse quotidienne une densité peu commune. Il faut que ce soit un Jean-François Mattéi, philosophe hellénisant, pour montrer comment « le souci de Maurras est ontologique tout autant que politique, et qu’il conjoint la trame de l’être et la trame de la cité en un même principe, ce que dit le grec arché, à la fois commencement et commandement.

Si le roi platonicien est celui qui commande de façon juste, en fonction de la diversité des hommes dont il assure l’unité par la loi, c’est parce qu’il est celui qui commence à tisser la chaîne des citoyens sur la trame de l’être. » Pour saisir cela, encore faut-il avoir lu un des plus beaux textes de l’amoureux de la Grèce, cette amitié de Platon qui prolonge heureusement la rhétorique supérieure d’Anthinéa.

Choisir au milieu de l’effervescence du Cahier, ce n’est heureusement pas exclure. C’est inciter à la découverte intégrale de tous les articles, qui, chacun dans son mode, permet de débusquer les aspects multiples d’un homme qui a attiré l’attention pour des motifs contrastés. Aussi on verra que le jugement de l’immense T. S. Elliot qui voit dans l’auteur du Conseil de Dante « une sorte de Virgile » (c’était aussi l’opinion de Proust) ne recoupe pas exactement le portrait réalisé par Joseph Kessel, invité d’un soir à la maison du chemin de Paradis : « Le théoricien, le doctrinaire est en vacances. Il ne reste plus que le philosophe amène et harmonieux qui manie, selon le rythme le plus assuré, sa langue, sa pensée et sa vie. » Oui, il faut se persuader que ce lutteur implacable est aussi un poète qui vibre aux rythmes du monde mais aussi de sa vie intérieure, voire de ses amours. Ceux que révèle, de façon inédite, Nicole Maurras qui a exploré depuis longtemps la correspondance la plus personnelle de son oncle et a pu étudies des liens avec certaines évocations des poèmes de la Musique intérieure. Les yeux de Psyché sont les yeux même d’une jeune fille dont le poète fut éperdument amoureux. Il est amusant aussi d’apprendre que c’est aussi à cause d’un amour malheureux que Maurras inventa une épigramme latine, à propos de laquelle le cher Bernanos imagina des horreurs et quelques théologiens romains une inadmissible tendance manichéenne ! Stéphane Giocanti et Axe Tisserand, dont la compétence est bien connue, ont réalisé avec cette somme, si riche un bel exploit littéraire.

L’Herne - « Maurras », (avec repères biographiques et cahier iconographique), prix franco : 39 €.
Antoine Compagnon, « Maurras critique » en Revu d’histoire littéraire de la France 2005/3 Vol. 105.

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