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Ce qui reste aux partis socialistes.

Jeudi 26 octobre 2006, par Paul Vaurs // La France

Qu’est ce que la gauche aujourd’hui ? Les travaillistes britanniques sont
déçus par Tony Blair, les démocrates américains ne savent pas comment battre
George Bush, et la percée de Ségolène Royal pousse le PS à s’interroger sur
les valeurs qu’il défendra lors de l’élection présidentielle. Même le modèle
nordique ne fournit plus de solutions toutes prêtes, pas plus que le gauche
latino, américaine. Pour autant, les militants, les intellectuels et les
blogueurs ouvrent de nouvelles pistes : ni résignation devant le marché ni
retour aux vieilles recettes socialistes. Préserver l’Etat providence et
l’environnement, soutenir la cause de la liberté.

... Pour l’éditorialiste britannique John Lloyd, être de gauche garde son
sens.

Le Parti des socialistes européens (PSE) a pour slogan : « Socialiste, et
fier de l’être ! » Il peut, certes, en être fier, mais qu’il se dise
socialiste est une offense au vocabulaire. Car, si « socialiste » a un sens,
alors le PSE ne peut plus être décrit comme tel. Il est quelque chose
d’autre : il est tout à fait différent d’un parti de droite, mais il n’est
pas socialiste. Et la politique européenne ne s’en porterait que mieux si on
l’admettait.

Où en sont les principaux partis de la gauche en Europe ? Le Parti
travailliste britannique est celui qui a été au pouvoir le plus longtemps,
et aucun de ses chefs de file, en tout cas pas Tony Blair, ne le définirait
comme socialiste. Les sociaux-démocrates allemands, membres de la coalition
dirigée par la démocrate-chrétienne Angela Merkel, ne peuvent pas faire
grand-chose tout seuls. Même les socialistes espagnols, dont la victoire en
2004 était inattendue, mais qui ont su remarquablement consolider leur
assise sous la férule de José Luis Rodriguez Zapatero, s’intéressent
davantage à la libéralisation sociale qu’à des réformes économiques
socialisantes.

Si en Suède, les sociaux-démocrates se trouvent presque constamment aux
commandes, c’est parce qu’ils ont adopté une position de plus en plus
centriste. Aux Pays-Bas, le Parti travailliste, exclu du pouvoir, est en
quête de nouvelles idées, en particulier à propos de l’immigration. En
France, les socialistes sont encore sous le coup d’une défaite traumatisante
en 2002 et sont profondément divisés sur l’Europe. Quant à leur candidate
potentielle à la présidentielle, la populaire Ségo­lène Royal, elle affiche
des opinions centristes, pour ne pas dire de droite, qui expliquent
justement sa popularité.

En Italie, l’Union de la gauche [élue en avril 2006] a déjà entrepris ce que
n’avait pas fait le gouvernement de la droite : libéraliser l’économie. Dans
le même temps, la gauche s’est attelée à une tâche ardue : l’unification des
principaux partis qui la composent. Ce qui devrait déclencher un débat sur
ce qu’est la gauche. Un débat qui, même s’il se déroule dans un
environnement moins propice, ne sera pas sans rappeler celui qui a accouché
du New Labour en Grande-Bretagne dans les années 1990.

Tous les partis de la gauche européenne, bien que de traditions extrêmement
diverses et étant confrontés à des problèmes nationaux différents, se
ressemblent sur certains points clés : ils ne croient plus ou, du moins, ils
ne fondent plus leurs actions sur la conviction que des mesures socialistes
sur le plan économique peuvent favoriser la croissance, voire l’emploi à
long terme ; :Dans toute l’Europe, ils doivent faire face à un retour de
bâton vis-à-vis de l’immigration et à la peur de l’islam radical, et doivent
développer des politiques en conséquence ; enfin, leur électorat
traditionnel, la classe ouvrière syndiquée, ne cesse de s’éroder. Pour les
partis démocratiques de gauche des anciens États communistes, la vie après
le communisme n’a pas été tendre, et ils ont dû lutter pour accéder au
pouvoir.

Qu’espérons-nous, en réalité, quand nous élisons un gouvernement de gauche ?
Nous n’attendons plus de transformation économique, ni une approche
automatiquement progressiste des questions sociales et de l’immigration, ni
même que les classes laborieuses soient favorisées. Ce que nous voulons,
c’est une approche plus sociale, une attitude plutôt plus progressiste sur
les questions sociales et personnelles. Nous voulons que l’accent soit
davantage mis sur la justice, qu’il y ait davantage de volonté de légiférer
en faveur des droits des femmes. Toutes ces distinctions sont importantes,
elles peuvent être synonymes d’une véritable amélioration des droits et des
vies des gens. Mais ces distinctions sont également relatives, car nous ne
nous attendons pas à ce que des gouvernements de droite s’opposent à ces
notions, du moins pas trop radicalement.

Bien sûr, les partis ne peuvent pas revenir brutalement sur leurs
convictions officielles, même s’ils n’en tiennent plus compte dans leurs
actions. Ils ne peuvent tirer un trait à la légère sur leur tradition, bien
souvent une tradition de lutte, parfois contre l’oppression. C’est peut-être
parce que le Parti travailliste britannique n’a jamais été mis au ban par
des forces totalitaires de droite - comme cela a été le cas de partis
sociaux-démocrates en Allemagne, en Italie et en Espagne - qu’il a pu
ouvertement entreprendre des changements aussi radicaux. Nombre de ces
partis comptent encore des membres qui continuent de croire que le
socialisme peut réussir. Et ils se heurtent à des oppositions de droite qui
ont tendance à les obliger à se définir contre la droite, et donc à
s’accrocher au mot « socialisme ».

L’une des meilleures explications à cela, c’est que le socialisme
démocratique a accompli beaucoup de choses en un peu plus d’un siècle
d’existence. Ses deux distorsions totalitaires, le national-socialisme et le
communisme, ne peuvent faire oublier la force de progrès qu’a été le
socialisme, de façon mineure avant la Seconde Guerre mondiale, mais de façon
éclatante après. La pression populaire en faveur d’une société plus
équitable s’est exprimée par le biais des formations socialistes
démocratiques, et s’est concrétisée une fois ces dernières au pouvoir. Là où
des dirigeants autoritaires se sont maintenus au sommet dans la seconde
moitié du XX° siècle, comme en Espagne, en Grèce et au Portugal, les
socialistes se sont opposés à eux. Puis, arrivés au pouvoir après la chute
des dictateurs, ils ont largement contribué à réparer les dégâts que les
autocrates avaient infligés à leurs sociétés. Grâce à eux, les ouvriers ont
vécu dans la dignité et la sécurité. Les socialistes ont défendu les valeurs
de tolérance et de liberté sur les questions sociales. Sur le plan
international, ils ont milité en faveur de la paix et de la réconciliation.
Le simple fait que le centre droit ne puisse plus vraiment remettre ces
acquis en question est la preuve de leur succès.

Mais, pour réussir, ils ont dû constamment changer. L’essence du centre
gauche, c’est sa flexibilité, que ses adversaires dénonçaient de
l’opportunisme, alors qu’elle n’est en fait qu’une manifestation de
maturité, la reconnaissance de bouleversements sociaux et économiques. À ce
stade de l’histoire européenne, le socialisme, si ce terme est appliqué à
une série d’accords économiques et sociaux plutôt qu’a une tradition
historique, n’a plus aucun sens.

Il demeure toutefois un aspect de la politique progressiste dont la gauche
est l’héritière. Une politique qui a recours à des moyens divers, dont les
mécanismes de l’économie de marché, pour veiller à ce que les prestations
sociales dans des secteurs comme la santé, l’éducation, les retraites soient
à la fois efficaces et correctement financées.

Concernant les questions sociales, la gauche a eu tendance à se montrer
ouverte, et elle peut continuer. En tant que force laïque, elle peut offrir
un espace à une expression personnelle et artistique préférant la
participation active à la passivité. Elle peut être l’expression d’un
optimisme social qui encourage l’effort commun afin d’améliorer
l’environnement, de soutenir les plus vulnérables et d’aider toutes les
régions du monde qui souffrent encore de la misère. Elle peut idéalement
devenir la voix de l’opposition à la tyrannie, et ouvrir la voie, même alors
que le projet de libération de l’Irak est dans l’impasse, à une meilleure
façon de libérer de l’oppression les peuples qui ploient encore sous le
fardeau du totalitarisme.

Par-dessus tout, la gauche a la capacité d’incarner la conception d’une
société qui a toujours besoin de valeur. Elle doit continuer à lutter pour
davantage de démocratie. En Europe, il ne s’agit pas de se battre,
aujourd’hui, contre la dictature, mais contre l’apathie et la fragmentation
de la société. Tout cela fait partie de son héritage, et pourrait être
indissociable de son futur.

John Lloyd.

Le manifeste de la gauche anti-antiaméricaine.

Depuis plusieurs décennies, et surtout depuis le 11 septembre et le début de
la guerre contre la terreur, un vide se faisait sentir sur l’échiquier
politique. Il était devenu plus difficile pour la gauche dite démocratique
ou non communiste de se trouver une patrie intellectuelle et politique. Ceux
qui aspiraient à la fois à une politique intérieure progressiste et à une
politique étrangère énergique et prodémocratique n’avaient nulle part où
aller, à moins de sacrifier l’une ou l’autre de leurs aspirations.

Pour combler ce vide, un groupe d’intellectuels et d’universitaires
britanniques menés par Norman Geras, professeur émérite de sciences
politiques à l’université de Manchester, a publié au printemps dernier le
manifeste de Euston. Son but est proposer un support cohérent susceptible de
rallier la gauche socialiste et d’autres progressistes déçus par les
tendances antidémocratiques, néo-isolationnistes et antiaméricaines d’une
partie de la gauche actuelle. À l’issue de plusieurs rencontres dans un pub
proche de la station de métro Euston, à Londres, d’échanges de courriels et
de navigation dans la blogosphère, un document a fini par émerger, que l’on
peut lire - et signer - sur le groupe, « www.eustonmanifesto.org »*[2 500
personnes l’ont déjà signé à travers le monde].

Après avoir énuméré quinze grands principes sociopolitiques, le manifeste
offre un complément d’explication sur certains points. Ses signataires
qualifient les attentats du 11 septembre de crime de masse et rejettent l’idée
que les Etats-Unis les aient en quelque sorte mérités. Ils s’opposent à ceux
à gauche qui, sous prétexte d’antisionisme, font cause commune avec des
groupes antisémites. Ils rejettent enfin la pratique du deux poids, deux
mesures, qui conduit à dénoncer les violations des droits de l’homme
imputables à des démocraties et à rester discret ou silencieux sur celles
qui sont commises par des États ou des mouvements antidémocratiques.

Le manifeste a été mal accueilli par une grande partie de la gauche, qui y
a vu une apologie de l’impérialisme anglo-américain. Cette hostilité a sans
doute été exacerbée par les commentaires élogieux venus de droite. Le néo
conservateur William Kristol, directeur de la rédaction de l’hebdomadaire
Weekly Standard, a ainsi qualifié le manifeste d’exemple de « courage
politique et de clarté morale » [d’autres publications de droite comme le
Spectator au Royaume-Uni, Il Foglio en Italie et les pages éditoriales du,
Wall Street Journal se sont fait l’écho du manifeste.]

Morton Weinfeld, The Ottawa Citizen (extraits)

La citoyenneté, avec un soupçon de nationalisme.

Pour réconcilier élites et classe ouvrière, les travaillistes britanniques
devront redonner un sens à l’idée de nation, argumente le rédacteur en chef
de la revue Prospect.

Ces dernières années, l’opinion publique s’est trouvée de plus en plus
partagée entre, d’un côté, une minorité cosmopolite défendant une idéologie
universaliste, postnationale, fondée sur les droits de l’homme, parfaitement
à l’aise dans une société plus fluide et pluraliste, et, de l’autre, un
groupe plus traditionnel, qui doute du bien-fondé des changements rapides et
s’inquiète davantage de ses racines et du concept de réciprocité.

L’ennui, pour le Parti travailliste, c’est que ces deux groupes font
historiquement partie de sa coalition. Dans le camp cosmopolite, on retrouve
l’essentiel de la classe moyenne de gauche, et, dans le camp traditionnel,
une grande partie de l’ancienne classe laborieuse. Pour tenter de satisfaire
les deux (ainsi que les minorités qui se sont établies au Royaume-Uni,
présentes à peu près à tous les niveaux du spectre des valeurs), la
rhétorique du Labour a oscillé, de façon parfois alarmante, entre ces deux
pôles, vantant les mérites de l’immigration massive, de Cool Britannia et du
Human Rights Act [la loi de 1998 introduisant la Convention européenne des
droits de l’homme dans le droit britannique], puis durcissant son discours
sur la délinquance, parlant d’immigration choisie et de cartes d’identité.

Il est difficile de créer une « troisième voie » crédible sur les questions
de sécurité et d’identité, et susceptible de plaire à la fois aux
progressistes et aux inquiets. Difficile, mais pas impossible. Contrairement
aux caricatures gauchistes, les citoyens qui redoutent ces bouleversements
ne sont pas tous xénophobes. Et, contrairement aux caricatures de la droite,
la plupart des gens raisonnables à gauche reconnaissent que des frontières
nationales sont nécessaires et qu’il faut parvenir à un équilibre entre
droits individuels et sécurité nationale.

Les intérêts des citoyens britanniques, de toutes origines et de toutes
croyances doivent avoir la préséance. Cela peut sembler évident, mais cette
idée se heurte souvent aux convictions de la gauche internationaliste, de
l’élite du monde des affaires et de la droite xénophobe (qui refuse de
reconnaître le non-autochtone comme un citoyen à part entière). Il nous faut
des frontières pour protéger ce caractère particulier. Même dans un monde où
l’interconnexion est plus importante (et compte tenu de nos en vis-à-vis de
l’Union européenne), la citoyenneté doit exclure autant qu’elle inclut. Les
sociétés ne sont pas que des assemblages aléatoires d’individus. Les
cultures nationales existent bel et bien, et il leur faut du temps pour
s’adapter.

Les coûts et les avantages de l’immigration ne sont pas équitablement
répartis. Les nouveaux citoyens devraient être traités avec justice, et il
serait bon de les aider à s’intégrer. Mais les citoyens existants comptent
également, surtout les plus démunis, qui ont le plus à perdre face à
l’immigration. Il peut y avoir des manières légitimes, tout comme il y en a
de xénophobes, de s’opposer à l’arrivée d’un grand nombre de nouveaux venus
dans une région donnée. Pour apaiser les tensions inévitables entre
l’immigration et les Etats-providence, il faudrait que tout avantage et la
citoyenneté elle-même soient autant que possible perçus comme « mérités ».

Les communautés robustes, sur le plan local et national, reposent sur une
expérience partagée. Les sociétés libérales et diverses ne parviennent
généralement pas à engendrer cette expérience et à préserver des identités
collectives. Sans une histoire nationale inclusive, on court le risque d’une
balkanisation, les gens votants et s’identifiant en fonction de la race et
de la religion plutôt qu’en fonction d’intérêts économiques et sociaux.

David Goodhart THE GUARDIAN Londres

Le socialisme sera ocuménique ou ne sera pas.

Pour Anthony Giddens, théoricien de la « troisième voie » chère à Tony
Blair, la gauche a un avenir si elle sait s’approprier des concepts comme le
libéralisme et la sécurité.

Que reste-t-il après la fin du socialisme.? Ou, pour le dire autrement, que
reste-t-il de la gauche ? La gauche a survécu à la disparition du socialisme.
On perçoit clairement le fil qui relie le socialisme réformiste aux actuels
partis de gauche, mais plus en termes de valeurs qu’en termes de politiques.
La gauche défend les valeurs d’égalitarisme et de solidarité, la protection
des plus faibles et l’idée que l’action collective est indispensable pour
défendre ces valeurs. Cette « action collective » implique que l’Etat mais
aussi d’autres acteurs de la société civile ont un rôle à jouer.

La gauche ne peut plus se donner simplement pour mission, comme le faisaient
autrefois les socialistes, de limiter les dégâts dûs aux marchés. Le
capitalisme a toujours besoin de régulation. Pourtant, aujourd’hui, la
fonction de l’Etat doit parfois être d’accroître le rôle des marchés et non
de le réduire ; ou d’aider les marchés à fonctionner de manière plus
efficace.

La gauche ne peut plus se définir comme étant opposée à la réforme de
l’Etat-providence. Celui-ci, rappelons-le, a été conçu à l’origine comme un
filet de sécurité. Certains de ses objectifs demeurent, mais aujourd’hui le
système de protection doit tendre à devenir un véritable mécanisme
d’investissement social. Nous devons investir dans les individus afin de les
aider à subvenir à leurs propres besoins dans une époque qui laisse une
place bien plus grande qu’autrefois à la liberté et aux aspirations
individuelles. Le système éducatif doit être radicalement rénové afin d’être
en mesure d’affronter un monde de plus en plus compétitif ; l’enseignement
supérieur, lui aussi du meilleur niveau possible doit être, beaucoup plus
largement accessible.

La gauche ne peut plus se définir en fonction d’une vision classique des
libertés individuelles. Ce n’est pas être de droite que de dire que la
criminalité est un problème majeur pour de nombreux citoyens. Ce n’est pas
être de droite que d’affirmer que l’immigration doit être contrôlée et que
les immigrés doivent accepter une série de devoirs citoyens, dont l’obligation
d’apprendre la langue du pays d’accueil. Ce n’est pas être de droite que de
vouloir réagir avec fermeté face au terrorisme. Les nouvelles menaces
terroristes auxquelles sont confrontées les sociétés occidentales ne sont
plus les mêmes qu’à l’époque où sévissaient les Brigades rouges - pas non
plus les mêmes que celles que constituait le « terrorisme local » de l’IRA
ou d’ETA. Le droit de se sentir protégé de la violence terroriste est en soi
une liberté fondamentale, qui doit être équilibrée par rapport aux autres.

Je suis convaincu que la gauche de l’après-socialisme peut et devrait être
plu ocuménique que ne l’était la gauche traditionnelle. Nous devons
continuer à trouver de nouvelles politiques pour être en mesure de faire
avancer les valeurs de gauche ; et l’innovation en politique découle non des
dogmatismes, mais du libre-échange des idées.

Anthony Giddens, la Républiqua (extraits)

Les Grünen pensent au social.

« Les Grünen, les plus asociaux », clamaient le 4 septembre Die
Tageszeitung, au lendemain du « congrès sur l’avenir » qui a rassemblé
quelque 2000 personnes à Berlin. Et le quotidien alternatif d’ajouter : « Le
plus petit parti d’opposition découvre la question sociale. La base du parti
déplore l’agenda 200 du gouvernement Schröder et exige une politique de l’emploi
quine ne se résume pas à la réforme du marché du travail (Hart IV). Elle
plaide aussi pour un revenu minimum. Des revendications que les dirigeants n’entendent
pas volontiers : eux, ils préfèrent parler écologie. » Pour l’éditorialiste
Jens König, « la classe politique allemande est dépassée. Les partis ont
perdu le contact avec la réalité, et les électeurs, déçus se détournent d’eux.
S’il existe un parti qui peut changer quelque chose, ce sont les Grünen. Ils
en ont donné la preuve à leur congrès. Par des débats d’une haute tenue sur
des questions sociales controversées et par l’aveu de leurs incertitudes
politiques et conceptuelles. Rafraîchissant. Mais des questions restent
ouvertes. À quoi est dû l’échec du gouvernement rouge-vert, si la faute n’en
revient à Schröder ? Ce congrès pourrait être, pour les Grünen, le début d’une
nouvelle réflexion et d’une question radicale. »

Le modèle suédois, un projet individualiste.

Contrairement aux idées reçues, l’Etat-providence scandinave est avant tout
un contrat entre l’Etat et le citoyen.

Les Suédois forment une masse atone qui évolue dans les labyrinthes de
l’administration pendant que le modèle suédois se désagrège lentement.
L’image du Suédois est double. D’un côté l’ermite, de l’autre le disciple
effacé de la loi de Jante [sorte de code de conduite scandinave selon lequel
personne n’a le droit de se sentir supérieur aux autres]. Les historiens
Henrik Berggren et Lars Triigârdh tentent de résoudre l’équation dans un
nouveau livre intitulé Le Suédois est-il un homme ?*.

La droite suédoise, qui n’en revient pas de voir les sociaux-démocrates
accaparer le pouvoir depuis aussi longtemps, explique volontiers ses
insuccès politiques en soutenant que les Suédois ont été victimes d’un
lavage de cerveau et transformés en collectivistes totalement dénués
d’esprit critique. L’hégémonie sociale-démocrate aurait tant fait douter les
Suédois de leurs capacités qu’ils ne seraient même plus sûrs de pouvoir
survivre dans une société privée de médiateurs et d’Arbetarnas
Bildningsfôrbund [association de bénévoles proposant des cours gratuits pour
adultes].

D’après la thèse soutenue par Berggren et Tragardh, la société suédoise est
caractérisée, par la vieille tradition de libre arbitre qui prévaut dans les
relations entre individus. L’Etat-providence est un projet individualiste
dont les racines plongent profondément dans l’histoire suédoise. Le modèle
suédois se fonde sur une relation directe entre l’État et l’individu en
matière de droits et d’obligations, un individualisme d’État qui vise à
libérer le citoyen des relations de dépendance. Ainsi, grand-mère pourra
emménager dans une maison de retraite financée par l’État si elle sent
qu’elle est un poids pour ses enfants. Grâce à une bourse du gouvernement,
Sven pourra payer ses études et ne se sentira donc pas obligé de devenir
médecin comme son père. Et, puisqu’elle gagne sa vie, Mona sera libre de
quitter son mari si elle le souhaite.

Henrik Berggren et Lars Triigârdh expliquent habilement que
l’Etat-providence suédois a toujours souhaité libérer l’individu. Le succès
du modèle suédois ne résulte pas de la manipulation d’un peuple endormi par
les sociaux-démocrates. Simplement, la majeure partie de la population
apprécie l’indépendance que confère l’alliance entre l’État et l’individu,
même si le prix à payer est un pouvoir central fort. Un à un, Berggren et
Triigârdh déracinent les mythes suédois et les jettent gaiement par-dessus
leur épaule sans se retourner.

Les auteurs, constatant que c’est dans la relation de l’individu à la
famille que l’on peut voir les grandes différences entre les régimes sociaux
d’un pays à l’autre, se livrent à une analyse ambitieuse de la politique
d’égalité en Suède, en commençant par examiner la tentative de l’État de
permettre aux femmes d’être des individus à part entière sans recours
immodéré à la dialectique féministe.

L’ouvrage comporte cependant un certain nombre de contradictions. Par
exemple, les auteurs constatent que le marché du travail suédois est l’un de
ceux où la ségrégation sexuelle est la plus présente, mais claironnent que
ce n’est ni par obligation ni par devoir mais de leur propre chef que les
Suédois s’occupent de leurs proches. Comment expliquent-ils que ce soient
majoritairement les femmes qui exercent des métiers d’assistance ? On ne le
saura pas. L’alliance entre l’État et les femmes n’empêche pas ces dernières
de continuer à s’user à la tâche dans un secteur public où les postes sont
mal rémunérés.

Les deux historiens suggèrent que c’est peut-être l’homme qui a tiré le
meilleur parti de la politique suédoise de l’égalité. L’État assiste
désormais les hommes, alors que ceux-ci étaient autrefois seuls à faire
vivre leur famille. Les devoirs moraux qui découlaient de ce rôle ont
disparu sans que les hommes ne reprennent la responsabilité de la maison et
des enfants, toujours dévolue aux femmes. Berggren et Triigârdh décrivent
une masculinité suédoise libérée de ses devoirs mais toujours détentrice de
la majeure partie de ses privilèges patriarcaux.

Pour beaucoup, le revers du modèle suédois, comme les stérilisations
forcées, tient au fait que l’individu doit se sacrifier pour la
collectivité. Le Suédois est-il un homme ? Propose un tableau plus nuancé.
Les faces sombres du modèle suédois ne sont pas le produit du collectivisme,
mais de l’individualisme. La culture du pays place sur le même plan la
dignité humaine et l’indépendance de l’individu : toujours battant, le
Suédois estime dégradant d’avoir besoin de l’autre. Sans cet individualisme
forcené, on n’est pas suédois et l’on n’a rien à faire dans le modèle
suédois. Et si l’on est une femme, l’État peut nous faire ligaturer les
trompes. Si les Suédois ont choisi d’être une masse atone dans un Etat
central fort, c’est uniquement pour pouvoir décortiquer tranquillement des
crevettes en pleine nature. Nous déléguons le pouvoir à l’État pour ne pas
dépendre de la bienveillance des autres. L’ouvrage de Henrik Berggren et
Lars Triigârdh arrive à point nommé dans la dernière ligne droite d’une
campagne électorale [les élections législatives ont lieu le 17 septembre]
pendant laquelle l’ensemble des partis représentés au Parlement rivalisent
pour faire l’apologie de l’Etat-providence. A moins que ce ne soit
l’apologie de la mentalité suédoise ?

Kabine Iflelos

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