Ce médicament antipaludique qui rend fou.

Jeudi 6 août 2009 // Santé

Vous ne sentirez absolument rien lorsqu’un anophèle femelle plantera sa trompe dans votre épiderme. Pas plus que vous ne percevrez l’invasion des parasites dans votre sang, leur multiplication et la destruction de vos globules rouges. En fait, ce n’est que lorsque votre système immunitaire s’enflammera, vous rendant alternativement fiévreux et frissonnant, que vous comprendrez que vous êtes atteint de paludisme. Et c’est à ce moment-là que vous regretterez de ne pas avoir pris votre traitement. La maladie fait plus d’un million de victimes chaque année. L’homme cherche toujours un remède à cette maladie et s’efforce de prévenir son apparition grâce à des moustiquaires, à des insecticides et à des traitements antipaludiques.

Prenons le chlorhydrate de méfloquine. Depuis une vingtaine d’années, c’est le traitement prophylactique le plus utilisé contre le paludisme. Originellement produite par le laboratoire pharmaceutique suisse Roche, cette molécule est essentiellement commercialisée sous l’appellation Lariam. Utilisé tant pour la prévention que pour le traitement de la maladie, ce médicament a permis de sauver des millions de personnes. Des milliers d’autres sont toutefois convaincues qu’il a ruiné leur existence.

Les témoignages sur les dangers du Lariam ne manquent pas et vont du volontaire des Corps de la paix (Peace Corps) se mettant à voir des araignées géantes à la rédactrice en chef d’un magazine qui souffre de terribles vertiges, en passant par le jeune homme, en parfaite santé, soudainement pris de l’envie de tuer sa femme et lui-même au beau milieu d’un marché. Des millions de personnes ont pris ce médicament sans souffrir du moindre effet secondaire, indique cependant le laboratoire Roche, qui recommande de commencer le traitement plusieurs semaines avant d’arriver en zone infestée afin de détecter tout effet indésirable. Il a également établi une liste de contre-indications, parmi lesquelles les états dépressifs, les troubles hépatiques et l’épilepsie.

Et si ces mesures de précaution étaient inutiles ? Suzanne Marmion, une journaliste de 38 ans, avait tout juste reçu une récompense pour son travail sur le sida au Nigeria et venait de se fiancer. Elle était, selon ses propres mots, « en pleine réussite ». Rien chez elle ne semblait contre-indiquer l’utilisation du Lariam. Dès le deuxième comprimé, elle remarque qu’elle est étrangement distraite, mais ce n’est qu’après le troisième — quand elle commence à être prise de véritables accès de panique qu’elle comprend que quelque chose ne va pas. « Si je sentais un picotement quelque part, j’avais l’impression qu’un serpent était en train de me transpercer la jambe. Mais je n’étais pas dans un état psychotique. La plupart du temps, mon cerveau me disait de rire de cette situation. C’était très étrange, se souvient-elle. Six mois plus tard, les premières convulsions apparaissent. Evacuée vers un hôpital de Johannesburg, Suzanne Marmion obtient enfin un début d’explication. « Nous voyons beaucoup de cas similaires, m’ont dit les médecins. C’est le « Lariam. »

LE TRAITEMENT AVAIT TOUT DU REMÈDE MIRACLE.

Le nombre de « victimes » du Lariam fait l’objet d’un vif débat depuis des décennies, soit presque depuis sa commercialisation. Selon une étude menée conjointement par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le laboratoire Roche en 1991, 1 individu sur, 10 000 présente des « réactions graves » nécessitant une hospitalisation ou provoquant un handicap tel qu’une impossibilité de marcher sans assistance. L’étude des effets secondaires est une étape difficile dans le développement des médicaments. Idéalement, les chercheurs se fondent sur les résultats d’études randomisées en double aveugle, qui comparent les effets d’un médicament avec un autre ou avec un placebo. Le problème, avec le paludisme, est qu’il n’est pas question d’envoyer des voyageurs dans des régions infestées avec un simple placebo. La plupart des études sont donc réalisées à partir de questionnaires auxquels les sujets sont censés répondre le plus honnêtement possible. C’est là tout le problème. L’étude conjointe OMS‑Roche estime que 50 % des cas de réactions graves sont signalés soit par des médecins généralistes, soit par les malades eux-mêmes. Pourtant, selon les chiffres de l’organisme américain de pharmacovigilance (FDA), seul 1 à 10% de ces cas seraient en réalité répertoriés.

Le traitement avait pourtant tout du remède miracle lorsqu’il « fut mis au point par l’institut de recherche militaire Walter Reed (WRAIR), aux Etats-Unis. » La méfloquine était la 142 490° d’une longue série de molécules développées par cet établissement. Elle était redoutable pour détruire les parasites, même si ses créateurs ne savaient pas exactement comment elle agissait. Un contrat de commercialisation fut passé avec le groupe pharmaceutique Roche et des tests furent effectués sur des prisonniers américains, des soldats thaïlandais et 526 volontaires des Corps de la paix. À l’époque, la procédure fut jugée valide et le médicament obtint son autorisation de mise sur le marché, en 1989 pour les Etats-Unis, l’année suivante pour le Royaume-Uni. La validité de ces tests est toutefois contestée aujourd’hui. Si la FDA estime qu’ils sont fiables, un médecin militaire britannique, le colonel Ashley Croft, soutient le contraire. Croft ne critique pas seulement la procédure de test, il souligne également qu’après les essais sur les Corps de la paix la posologie du Lariam a été modifiée, passant d’un comprimé toutes les deux semaines à un par semaine, soit le double. Ce changement était inhabituel, « mais il existait alors de fortes pressions pour le dépôt de brevet de nouveaux antipaludiques », poursuit Croft. Rétrospectivement, on s’aperçoit que les autorités étaient beaucoup trop laxistes. 

Les inconvénients du traitement ne tardent pas à apparaître. Des bruits commencent à courir à propos des troubles du comportement et des cauchemars dont souffrent des soldats canadiens stationnés en Somalie traités au Lariam. Pour eux, le mardi (jour de la prise du médicament) devient le « psycho Tuesday », les hommes ayant remarqué que leur cerveau ne fonctionnait pas normalement ce jour-là. Une étude des autorités canadiennes ne parvient toutefois pas à établir un lien précis entre la méfloquine et le comportement des soldats. Dans la société civile, en revanche, l’inquiétude monte. Médecin à l’Hôpital des maladies tropicales de Londres, le Pr Gordon Cook reçoit de plus en plus de patients présentant, de retour de voyage, des symptômes étranges et particulièrement alarmants. Certains sont pris de convulsions ou atteints de grave dépression. Le Pr Cook ne savait qu’en penser. S’agissait-il d’une nouvelle maladie tropicale ?

C’est alors qu’il s’aperçut que tous ces patients avaient suivi un traitement au Lariam. Invité dans une émission de la BBC en 1995, Cook décide de faire part de son opinion malgré la désapprobation de ses confrères. Ses adversaires lui reprochèrent ensuite d’avoir semé la panique dans les médias et d’avoir découragé la prise, non seulement du Lariam, mais également de tout traitement antipaludique. Dans le doute, certains voyageurs, en effet, préféraient se fier à des médicaments homéopathiques totalement inefficaces.

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