Carl Schmitt et sa « théologie politique »

Lundi 6 février 2012 // La France

II m’a fallu très longtemps pour accéder enfin aux textes et à la pensée de Carl Schmitt. C’est Bertrand Renouvin qui me fit rencontrer un de ses meilleurs spécialistes, André Doremus, qui nous a quittés il y a peu de temps. Cet universitaire avait voué sa vie de recherche au grand juriste allemand, à la réputation sulfureuse puisqu’il avait malheureusement adhéré au national-socialisme à l’avènement d’Hitler. En dépit de mes réticences, je compris alors notamment à la lecture d’ex captivitate salus (1) que le penseur n’était nullement négligeable et que Raymond Aron et Julien Freund avaient bien eu des raisons pour le remettre au centre des débats de philosophie politique. Pourtant, dès mes premiers contacts directs avec Schmitt, je me trouvais en sérieux conflit intellectuel. Un conflit qui n’avait à priori que peu à voir avec la dérive gravissime de l’intéressé. Son concept de « théologie politique » (2) heurtait en moi le fond de toute une culture théologique. Et lorsque, grâce à Bernard Bourdin qui l’avait publiée, je pris connaissance de la réfutation qu’Erik Peterson avait faite très tôt de ses conceptions, j’y adhérais spontanément (3).

Mais un désaccord, fut-il radical, n’empêche pas la possibilité d’une discussion féconde. Et je rejoins là-dessus Bernard Bourdin qui publie plusieurs textes inédits en français qu’il tenait d’André Doremus et qui sont d’une rare acuité philosophique (4). De plus, le talent et la force de l’écrivain constituent de puissants stimulants pour le suivre dans les arcanes de ses pensée. Carl Schmitt domine son sujet, notamment avec des références précises, tirées d’écrivains européens très divers dont il maîtrise les oeuvres de façon souvent étonnante. Il est difficile de le prendre en défaut, même en dehors des courants pour lesquels il éprouve le plus d’empathie. Qu’il s’agisse de Marx, de Bakounine ou de Proudhon, a fortiori de l’idéalisme allemand, il montre par ses formules qui tombent juste qu’il ne se contente jamais de lecture superficielle. Pour moi, il y a des éléments qui ne trompent pas. On ne parle pas de Taine et de Bossuet en ces termes sans une profondeur de jugement alliée à une familiarité peu commune. Impossible, nous dit Schmitt d’interpréter le génie de l’évêque du Grand Siècle à partir de ce que le critique dix-neuviémiste nous dit du classicisme : « Il a plus d’entendement que bien des rationalistes, et plus de capacités intuitives que tous les romantiques (...) Sa grande diction est plus que de la musique : elle est une dignité humaine rendue visible par la rationalité du langage qui se forme. »

L’homme qui est capable de tels excursus littéraires ne peut être soupçonné d’être un réactionnaire obtus encore moins un totalitaire capable d’accepter les pires transgressions. Et pourtant, cet intellectuel savant, subtil et même artiste, s’est bel et bien laissé entraîner, comme Heidegger, même si ce n’est pas par des voies identiques, dans le soutien à un régime qui était aux antipodes de l’idéal qu’il exposait à partir de l’analogie qu’il avait établie avec le modèle catholique romain. Qu’entend-il par son refus de la technocratie, de l’aplatissement du politique et même par la dérive moderne les qui conduit au Léviathan et aux débordements de la violence meurtrière ? Bien sûr, on peut trouver bien des ambiguïtés dans les meilleures formules schmittiennes, les juger un peu trop idéales dans leur exposition. Sa recherche de la forme politique est dotée par lui d’une triple grandeur, « la forme esthétique de l’art, la forme juridique du droit, et finalement l’éclat glorieux d’une forme de puissance à l’échelle de l’histoire mondiale ». Bernard Bourdin objecte à cela que sans différenciation du théologique et du politique, la théologie se sécularise et la sphère publique-politique perd toute autonomie. Ce qui est bien dommage, car il existe une vraie pertinence de Schmitt. D’où un travail nécessaire de transformation du système pour en sauvegarder les légitimes requêtes en s’émancipant des dangers qui sont patents. Je signale` simplement que pour le commentateur, le décisionliisme de Schmitt, qui s’oppose à l’indécision d’un régime fondé sur la discussion, peut être replacé « dans l’horizon démocratique de la condition politique ».

La phobie du libéralisme expose par trop à l’homogénéisation du corps politique. Il y a toute une dialectique de l’unité et de l’altérité qui suppose - c’est mon interprétation la plus vive attention au caractère mixte de la logique du politique. Mais je voudrais terminer cette trop succincte recension, en m’expliquant à moi-même la question que me pose l’étrange destin de Carl Schmitt. Et cela en référence aux quatre textes qu’il a écrits sur le penseur espagnol Donoso Cortes. Il y avait bien des affinités entre les deux personnages pour que l’intellectuel du vingtième siècle s’intéresse avec tant de passion au diplomate du dix-neuvième. Il y a chez le second la même adhésion à une culture catholique, à partir de problématisée laquelle est roblématisée toute l’actualité historique, notamment au travers de son anthropologie. Le même Donoso Cortes est aussi un esprit délié, très cultivé,’ capable d’exprimer une pensée cohérente à partir de son expérience très concrète de diplomate sur la scène européenne. Il y a probablement aussi ressemblance entre les deux hommes quant à la difficulté d’arbitrer entre leur responsabilité immédiate et leur conception générale du monde et des valeurs. Le diplomate espagnol sait aussi se montrer pragmatique sur le terrain tandis que ses réflexions de théoricien le conduisent au choix brutal d’une dictature qui répliquerait à tous les défauts de l’indécision libérale. Malheureusement, ce choix s’est incarné pour Carl Schmitt dans un régime qui ne répondait en rien à sa philosophie mais dont l’impétuosité brutale constituait la réponse du moment à la confusion de la République de Weimar.

Il pourrait bien y avoir dans cette tragique méprise, si vraiment elle, n’a pas été envisagée lucidement par Carl Schmitt, l’explication d’un paradoxe qui a touché une assez large catégorie d’hommes de droite et de réactionnaires aux lendemains de la Première Guerre mondiale. L’association improbable de certaines valeurs traditionnelles avec un engagement totalitaire n’a pas été la tentation isolée d’un penseur éminent.

Carl Schmitt - « Ex captivitate salus : expérience des années 1945-1947 », textes présentés par André Doremus - Librairie philosophique Vrin, 2003 - prix franco : 32 €
Carl Schmitt - « Théologie politique » - Gallimard NRF - prix franco : 27 €.
Erik Peterson - « Le monothéisme : un problème politique » - Bayard, 2007 - prix franco : 26€
Carl Schmitt - « La visibilité de l’Église, Catholicisme romain et forme politique, Donoso Cortes », présentation de Bernard Bourdin - Cerf - prix franco : 33 €.

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