Social

Calme avant la tempête ?

Mardi 3 janvier 2012 // L’Europe

La réflexion s’intensifie sur les raisons pour lesquelles le mouvement des indignés n’arrive pas à prendre en France, alors que, partout ailleurs, les manifestations, les sit in, les occupations se multiplient.

Tous les analystes se perdent en conjectures et avancent des explications toutes plus alambiquées les unes que les autres.

Si le mouvement des indignés ne prend pas en France, ce serait à cause de l’imminence de l’élection présidentielle, de la situation économique, qui serait meilleure chez nous qu’en Grèce, en Italie ou en Espagne, du flou des revendications, du poids des partis et des syndicats, de la répression policière, de la structure démographique, du poids des diplômes plus important en France qu’ailleurs, du désintérêt des médias, d’une organisation insuffisante (1)...

Comme si en Espagne, l’imminence des élections législatives avait empêché les indignés d’occuper la Puerta del Sol à Madrid. Comme si l’économie française ne souffrait pas des mêmes maux que les économies grecque, espagnole ou italienne. Comme si les revendications étaient plus claires à Jérusalem, New York, Londres ou Dublin... Comme si les syndicats et afortiori les partis politiques avaient déjà joué un rôle moteur dans un mouvement social. Quant à la question démographique, si l’on se fonde sur la pyramide des âges, c’est en France, pays qui compte le plus de jeunes, que le mouvement des indignés aurait du avoir le plus grand écho.

À la lecture de toutes ces élucubrations, on ne peut s’empêcher de penser à l’article signé Pierre VianssonPonté et publié par Le Monde le 15 mars 1968. « La jeunesse s’ennuie, écrivait alors le célèbre éditorialiste. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, en Algérie, au Japon, en Amérique, en Égypte, en Allemagne, en Pologne même. Ils ont l’impression qu’ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l’absurde à opposer à l’absurdité.

Les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l’homme. (...) Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans (...), vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester et à s’agiter ». La suite des événements ne lui a pas vraiment donné raison. Il est cependant curieux de constater, à plus de quarante ans d’écart, la similitude des arguments.

Toutes les explications avancées ne sont donc pas propres à la France. D’où cette hypothèse : si le mouvement des indignés peine à trouver des adeptes en France, ne serait-ce pas plutôt parce que notre pays bénéficie encore d’un système de protection sociale efficace. Qu’il s’agisse de l’assurance chômage, de l’assurance maladie, des pensions (avant l’adoption de la loi Woerth fin 2010), des allocations familiales et logement, des conventions collectives... tous ces dispositifs ont servi d’amortisseurs sociaux dès le déclenchement de la crise. Mais, que le gouvernement s’en prenne ouvertement à ce système et non seulement les jeunes, mais aussi les moins jeunes, pourraient bien descendre dans la rue. Cela ne se fera probablement pas avant l’élection présidentielle, mais les observateurs sérieux sont de plus en plus nombreux à prévoir un troisième tour social.

D’autant que la situation dans les entreprises et dans les administrations est catastrophique. Aujourd’hui, les salariés victimes d’un plan social sont résignés, ils cherchent d’abord à tirer profit de leur licenciement en monnayant leur départ contre l’indemnité la plus élevée possible. Et les syndicats les soutiennent dans cette démarche porteuse de misère matérielle et morale. Nous bénéficions aujourd’hui du recul nécessaire pour analyser la situation des salariés du site Continental de Clairoix dans l’Oise, qui a fermé ses portes il y a plus de deux ans.

Après avoir touché un chèque de 50 000 euros, quasiment tous sont sans emploi, la plupart d’entre eux ont dépensé leur pactole (« ce sont les concessionnaires automobiles du coin qui se frottent les mains », constate l’un d’eux), le nombre des divorces, des dépressions, des suicides et des morts par accident ne cesse de croître... Xavier Mathieu, le très médiatique responsable de la CGT de l’entreprise, regrette d’avoir soutenu le plan social et prend conscience qu’il a été manipulé.

Continental n’est pas un cas isolé : dans la même région on pourrait citer Constellium (ex Péchiney), où même le préfet a conseillé aux délégués syndicaux de pousser les salariés à toucher leur indemnité et à, partir : « il n’y a pas d’avenir dans votre secteur d’activité », leur a-t-il dit...

Avec la crise, la baisse du pouvoir d’achat et la chute de la consommation, les salariés du commerce sont tout aussi inquiets pour leur avenir. Leurs conditions de travail se dégradent. Les clients se raréfiant, leur direction les accuse de ne pas faire ce qu’il faut pour atteindre leurs objectifs. Les salariés des banques ne sont pas logés à meilleure enseigne. Une récente enquête réalisée par le Syndicat national des Banques (SNB/CFE-CGC) révèle que près de 60 % d’entre eux font dans leur travail des choses qu’ils désapprouvent, qu’ils souffrent de la déshumanisation de leurs métiers. S’ajoutent à ces risques psychosociaux des risques de violences physiques à l’encontre des salariés au contact du public.

Face à cette situation les syndicats, en campagne électorale permanente depuis la loi réformant la représentativité syndicale, sont impuissants. Dans les entreprises, ils se contentent de préserver ce qui reste sauvable et de sauver leur peau ; à l’échelon national, ils tentent de mobiliser sans trop y croire, espérant encore que le sommet pour l’emploi promis par Nicolas Sarkozy dans son discours du ler décembre pour faire plaisir à la CFDT pourra être porteur de solutions innovantes. Le résultat des manifestations du 13 décembre prochain à l’appel de l’intersyndicale pourrait nous en dire plus.

Quoiqu’il en soit, aujourd’hui c’est l’attentisme qui prévaut.

Compilation d’articles lus dans Le Monde, Libération, Rue 89, Slate.fr, et de nombreux médias qui reprennent en boucle ces brillantes analyses.

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