Bouche d’or...

Dimanche 27 février 2011, par Pierre Manent // Divers

Nous ne pourrons pas éternellement sauter comme des cabris en répétant : « L’homme ! L’homme ! L’homme ! »

Vérité dérangeante ? Vérité à entendre ! Une vérité parmi d’autre que nous assène sans bruit Pierre Manent, auteur de deux ouvrages qui doivent impérativement nous devenir familiers...

« Les métamorphoses de la cité » et « Le regard politique.

Entretiens avec Bénédicte Delorme-Montini »...

Deux entretiens pour mise en bouche...

Laurent Lemire : Dans « Les métamorphoses de la cité » (1), vous constatez une asthénie du politique. Quels en sont les symptômes ?

Pierre Manent : La politique s’est diluée dans le discours politicien. Il suffit d’observer. L’appauvrissement du débat est patent. Ce qui domine aujourd’hui, c’est l’économie et le droit, deux domaines sur lesquels les discussions ne peuvent se nouer puisqu’ils échappent aux citoyens.

On n’arrête pourtant pas en France de parler politique et de publier des livres politiques…

Certes, mais tout cela ne débouche sur rien. Nous restons hors du monde. Nous faisons comme si le monde n’existait pas. Le discours politique est devenu consensuel. Il n’y a plus véritablement de camps politiques. Tout le monde traite des mêmes thèmes et souvent sous les mêmes aspects. Les hommes et les femmes politiques parlent désormais non plus une mais toutes les paroles politiques. Ils ne se distinguent plus. Comme le débat de fond est inexistant, les attaques personnelles deviennent plus stridentes et monopolisent toute l’attention des observateurs comme des citoyens.

Votre essai sur la dynamique de l’Occident peut donc se lire comme un plaidoyer pour un retour à la politique ?

Je dirais d’un retour à la confiance dans la connaissance de la politique. Depuis maintenant pas mal d’années, je travaille sur les formes politiques, c’est-à-dire sur les types d’association humaine dont la succession articule notre histoire. J’ai donc essayé de comprendre l’histoire de l’Occident à un moment où l’Europe s’interroge sur son identité, à un moment où cette Europe s’apprête à se dissoudre dans l’humanité sans laisser de traces. J’y vois comme un abandon de poste.

Un abandon politique ?

Oui, c’est à peu près cela. Nous considérons que nous ne pouvons rien sur notre destin, que tout nous échappe, que nous sommes au balcon de l’histoire comme disait Raymond Aron. La politique, c’est justement le contraire. C’est vouloir peser sur le destin, c’est vouloir nous organiser, c’est établir une règle commune pour affronter l’avenir. Les partisans de la mondialisation nous expliquent que tout nous dépasse. Les adversaires, les alter-mondialistes, disent sensiblement la même chose puisqu’ils considèrent que nous sommes écrasés par cette mondialisation.

On finit par penser que les hommes politiques n’ont plus de choix. C’est faux.

Vous dîtes qu’il est temps que nous nous préparions à la fin des grandes vacances européennes ?

Oui, car il est grand temps de sortir du rêve. Nous entrons dans un monde où les puissances seront plus égales, c’est-à-dire aussi dans un monde où nous aurons moins d’assurance. Que feront la Chine et l’Inde ? Comment va se comporter une Amérique qui ne sera plus la première puissance mondiale ? Quelle sera la place de l’Europe dans ce nouveau monde ? Nous n’en savons rien. Mais il est sûr que nous nous dirigeons vers des événements très surprenants. Face à ces changements, il serait bon que l’Europe se réveille politiquement. Six ou sept milliards d’êtres humains chaussés de Nike, parlant anglais et échangeant des messages sur le web, font peut-être un monde homogène mais pas nécessairement uni.

Vous êtes assez pessimiste ?

Je suis lucide. L’Europe a hérité de l’Empire romain qui a succédé à la cité grecque. La cité, l’Empire et l’Église, ce sont les trois socles de l’Occident. La notion de « nation » a permis de sortir de l’impasse religieuse, de construire de nouvelles règles politiques. Quand on regarde l’histoire, on constate que jamais il n’y a eu autant d’incapacité à penser ce que nous faisons qu’au XXème siècle avec les résultats que l’on sait. Je voudrais qu’il en soit autrement au XXIème et je constate que, pour l’instant, cela n’en prend pas le chemin.

À cause de la dépolitisation de la vie civique ?

Sans aucun doute. Depuis que la gauche a renoncé à la classe sociale et la droite à la nation, on pense se rattacher au monde quand on se rattache aux droits de l’homme. Mais on ne peut pas réduire la politique à la moralisation du monde. La condition de l’homme ne change pas. Il doit donc s’organiser politiquement et établir des règles de vie commune. On voudrait se passer de politique, mais c’est impossible. Et surtout ce n’est pas souhaitable.

Dans Le regard politique (2) vous dîtes « la gauche préfère imaginer une société qui n’est pas, et j’ai toujours trouvé la société qui est plus intéressante que la société qui pourrait être ». La gauche serait-elle toujours utopique ?

Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. La gauche a souvent tendance à dénoncer les désordres du système, quelquefois avec raison. Moi, c’est plutôt l’ordre qui m’épate. Je suis fasciné qu’une société comme la nôtre fonctionne tout de même autour d’un ordre, d’une règle collective. C’est ce qui motive tout mon travail : comment, malgré les contraintes, une telle règle évite à la société d’exploser. Donc, je veux bien qu’on dénonce le désordre, mais je voudrais qu’on s’intéresse un peu plus à ce qui fonctionne, ne serait-ce que pour le préserver.

Qu’avez-vous pensé du débat sur l’identité nationale ?

On ne peut rien faire de ce faux débat. Aux Etats-Unis on s’interroge sur ce qu’est l’Amérique au regard du monde. On débat sur son rôle. En France l’identité nationale se limite à une passe d’armes entre nous et nous-mêmes. Regardez les couvertures des hebdomadaires français et comparez les aux hebdomadaires américains. Vous y verrez peu de sujets internationaux. En France on se pose des questions et on polémique comme si le monde était la France.

Mais les retraites, c’est un vrai débat politique ?

Qui n’a pas eu lieu. On n’a fait que débattre sur les négociations, mais pas sur les enjeux essentiels.

C’est de cette absence de débat politique qu’est né le « politiquement correct » ?

Le rôle du « politiquement correct » s’explique à partir du divorce entre l’action et la parole. On n’attend plus que la parole soit liée à une action possible, donc elle est prise au sérieux comme si elle était elle-même une action. Si cette parole déplaît, elle est considérée comme une action épouvantable. Jusqu’alors, la liberté consistait à mesurer les paroles à l’aune des actions visibles. Le « politiquement correct » consiste à mesurer les paroles à l’aune des actions invisibles.

Comment cela se manifeste-t-il ?

Par exemple dans les mesures prises par la plupart des pays européens qui se résument à des actions en conformité avec une règle sans parole et des paroles sans rapport avec une action possible.

Cet abandon de la politique a-t-il des conséquences artistiques ?

Nous le voyons dans la création romanesque. Dans les années 1950, Sartre et Camus écrivait pour le monde. Les auteurs français d’aujourd’hui écrivent pour le monde francophone. Il faut désormais nous résoudre à n’être qu’une petite province du monde. Cela limite les grandes ambitions intellectuelles et littéraires. Je pense d’ailleurs que ce sentiment est répandu dans les autres pays européens et j’y vois une conséquence du recul de la politique, c’est à dire de l’histoire. Il est évident que l’absence de perspective politique induit un manque d’ambition intellectuelle et artistique.

Propos recueillis par Laurent LEMIRE

http://www.agitateur-idees.fr/Site/suite.php?art=781
Cet entretien a été publié dans Livres Hebdo, N° 833, 17 septembre 2010, pp. 22-23.

Le Point : Pour vous, l’observation du réel est un moyen d’accéder à la vérité. Entendez-vous rompre avec ” l’intellectuel à la française “, qui, dans la foulée de Marx, souhaitait changer le monde plutôt que l’interpréter ?

Pierre Manent : Chacun son métier ou sa vocation. Connaître est un désir naturel des hommes et ce désir, je l’éprouve avec une intensité particulière concernant les choses humaines. Si cette connaissance se traduit par une transformation positive du monde, tant mieux. Mais l’action et la réflexion sont deux choses différentes. Le personnage de l’intellectuel à la française résulte précisément d’une confusion entre les deux. Il se justifie de ne pas agir parce qu’il fait semblant de penser et se justifie de mal penser parce qu’il fait semblant d’agir. Je souhaite non seulement que chacun retrouve son métier, mais aussi que l’effort pour comprendre les choses humaines suscite le même respect que la recherche scientifique. Or, si je devais définir la situation présente de l’esprit, comme disait Valéry, je dirais que jamais la production n’a été aussi abondante mais qu’en même temps nous n’avons jamais eu aussi peu de foi dans notre capacité à comprendre. L’esprit n’a plus confiance en lui-même.

N’est-ce pas plutôt le désir de comprendre, la « libido sciendi », pour reprendre l’expression de Marcel Gauchet, qui a disparu ?

Le désir n’a pas disparu, je l’observe chez nombre de mes étudiants, mais il manque de soutien dans l’atmosphère collective et demande aujourd’hui plus d’héroïsme qu’hier. La recherche est organisée de façon à donner l’avantage à celui qui va vite et joue le jeu. Pour autant, il ne s’agit pas de tomber dans le désespoir. Tant qu’il y a de l’homme, toutes les possibilités, y compris les plus hautes, sont là. La société est toujours pleine de défauts, de faiblesses : ne nous déchargeons pas sur elle de notre responsabilité.

On apprend dans le passionnant livre d’entretiens que vous publiez avec Bénédicte Delorme-Montini que vous avez eu la chance d’avoir eu des parents communistes, puis que vous avez rencontré le christianisme. Avant d’être chercheur, vous avez passionnément aimé la politique et la religion.

L’ordre politique et l’ordre religieux sont des domaines d’expérience et, quand on y pénètre, on éprouve un élargissement de l’être qui expose à des dangers proportionnels, d’où la nécessité de l’éducation. Mais la passion est indispensable à la connaissance, et notamment à l’ouverture à la chose politique.

De ce point de vue, les Français sont-ils, comme on le dit souvent, un peuple politique ?

Ils l’ont longtemps été. Aujourd’hui, le pays de la passion politique, c’est l’Amérique, alors que la France, comme l’Europe, est envahie par la passivité. En même temps que ses passions, elle a perdu ses ambitions, que celles-ci fussent nationales ou sociales. Le gaullisme est passé et l’anticapitalisme actuel ne propose pas une société à venir, mais la conservation des acquis de l’Etat-providence. Autrement dit, il n’existe plus la moindre perspective d’action collective.

C’est précisément cette capacité d’agir collectivement, de se donner une tâche à accomplir, qui, selon vous, définit ou définissait l’Occident.

Il existe à ce sujet plusieurs théories qui mettent l’accent sur la science ou le capitalisme ou la religion. Mon hypothèse est que l’invention propre de l’Occident, c’est le politique, c’est-à-dire la recherche de ce qui est commun pour parvenir à l’action humaine par excellence : se gouverner soi-même. Dans cette perspective, ce que nous appelons ” modernité ” ne constitue pas une scission radicale qui ferait de nous des êtres totalement différents de nos ancêtres. Evitons le double écueil du progressisme béat et du catastrophisme sans issue : nous ne sommes ni le nouvel homme ni le dernier homme.

Autrement dit, nous ne sommes pas tant des inventeurs que des continuateurs d’un cycle entamé avec l’invention de la cité grecque. Comment cela commence-t-il ?

Ce changement de l’orientation temporelle est très mystérieux. L’ordre traditionnel est un ordre des pères : la règle est déjà là quand vous naissez. Que les hommes décident de la fabriquer ensemble constitue une révolution spirituelle. La vie bascule vers l’action et l’action bascule vers l’avenir. Que faire ensemble ? Quelle est la société juste ? Ces questions suffisent à définir l’Occident et ne vont cesser de l’animer.

Chaussons, comme vous le proposez, des bottes de vingt siècles. Entre la cité grecque et l’Etat-nation contemporain, il y a l’Empire puis l’Eglise - ce que vous appelez la ” nation confessionnelle ”.

Le commun est toujours produit dans la division : division entre les cités à l’extérieur et, à l’intérieur, division entre le grand nombre et le petit nombre, entre les riches et les pauvres. Le déploiement d’énergie prodigieux mis en oeuvre par la cité grecque pour résoudre ces conflits a fini par la brûler. L’histoire ultérieure de l’Occident est un effort pour retrouver cette énergie civique. A la différence de la cité, l’empire est le rassemblement le plus vaste possible de terres et de populations. Mais, contrairement à l’Empire d’Orient, qui est indifférent à la ressemblance humaine, l’Empire d’Occident, celui d’Alexandre puis Rome, présuppose et prolonge la cité grecque car il repose sur la même idée philosophique, celle de la communauté humaine la plus universelle et la plus accomplie. Mais il doit accepter une telle diversité qu’il ne peut plus se gouverner lui-même. Cette communauté universelle que l’empire fait miroiter sans pouvoir l’accomplir, l’Eglise va ensuite la proposer, certes dans l’autre monde, mais dans un monde qu’elle parvient à rendre plausible.

Comment tout cela aboutit-il à l’Etat-nation et à la démocratie dans sa forme actuelle ?

Pendant de très nombreux siècles, trois possibilités concurrentes de cadre de la vie collective sont donc offertes à l’homme occidental, qui se trouve confronté à un chaos de parole qui occasionne des conflits de loyauté. D’où l’effort des Européens pour définir un cadre compris de tous qui leur permette de se gouverner dans ce monde et de faire leur salut dans l’autre. Ce double effort trouve son issue dans la formation de la nation confessionnelle. Les nations se choisissent en choisissant une version du christianisme qu’elles imposent à leur souverain. Bien avant l’âge démocratique, l’Angleterre impose le protestantisme à ses rois catholiques et la France impose le catholicisme à son roi protestant. C’est seulement après cette période que l’Etat pacificateur devient visible et impérieux. L’Etat-nation européen naît de la rencontre entre la nation confessionnelle et cet Etat souverain.

L’Europe serait-elle aujourd’hui en train de renoncer à sa création pour embrasser la ” religion du semblable ” ?

L’idée qu’il existe une espèce humaine - les hommes de 1789 parlent au nom de l’Humanité - est ancienne. Mais, jusqu’à maintenant, on pensait que cette humanité s’instituait dans des communautés politiques nécessairement particulières. Nous croyons désormais que l’humanité se suffit à elle-même. Dans cette perspective, notre tâche, qui est de reconnaître l’humanité de tout homme, est purement morale. Nous oublions la nécessité de la médiation politique. Or nous vivons dans un monde où des ensembles humains se conçoivent, eux, comme très spécifiques, par la civilisation pour les Chinois, par la religion pour les musulmans.

Seriez-vous partisan du ” choc des civilisations ” ?

La différence ne suppose pas nécessairement l’affrontement. Il s’agit d’aboutir au partage le plus raisonnable possible des ressources, de l’espace, des responsabilités et du prestige. On ne saurait donc annoncer ni la guerre des civilisations ni un ordre multipolaire heureux de sa diversité. Mais faire comme si tous les ensembles humains étaient semblables serait le comble de l’irresponsabilité. Ce qui est sûr, c’est que, après des siècles durant lesquels l’ordre du monde a reposé sur la supériorité écrasante de l’Occident, ces grands ensembles découvrent leur force et des ambitions nouvelles. Or l’Europe, sidérée par l’idée d’humanité qu’elle a inventée, ne se pose plus la question de ce qui lui est commun.

Elle serait donc en train de sortir de l’Histoire qu’elle a écrite ?

En tout cas, elle ne cherche plus à créer la meilleure association possible mais à se fondre dans l’humanité, comme si elle voulait être le vide parfait dans lequel tout être humain pourra être reçu tel quel. Ce qui revient à accepter de n’être rien pour que l’autre soit tout, à changer pour que l’autre n’ait pas à changer. C’est à l’Europe, colonisatrice et décolonisatrice, qu’on doit l’existence d’un monde commun. Si elle demeure incapable de se définir comme entreprise significative, il y aura un obscurcissement du monde. Nous ne pourrons pas éternellement sauter comme des cabris en répétant : ” L’homme ! L’homme ! L’homme ! “.

http://aequalis.unblog.fr/2010/09/24/pierre-manent-livre-une-theorie-de-loccident/

” Le regard politique. Entretiens avec Bénédicte Delorme-Montini ” (Flammarion, 270 p., 18 E). ” Les métamorphoses de la cité. Essai sur la dynamique de l’Occident ” (Flammarion, 420 p., 23 E).

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