L’anxiété

Bonjour l’angoisse !

Dimanche 28 août 2005, par Paul Vaurs // Santé

Christophe a vingt ans. Il sait que ces Jeux Olympiques représentent Sa chance de monter sur le podium. Derrière lui toute la France attend, prête à vibrer à chacune de ses foulées. L’angoisse est là, elle le tenaille. A dix minutes du départ, le coeur s’emballe, le ventre devient douloureux et la boule dans la gorge lui donne l’impression qu’il ne peut même plus avaler Sa salive. Au moment de rejoindre ses starting-blocks, c’est à peine s’il entend les dernières paroles de son entraîneur. Faire le vide dans sa tête et contrôler cette émotion qui l’envahit partout il n’y a que ça à faire avant la libération du coup de feu de départ.

Le caddie bourré de provisions, Françoise cherche une caisse sans trop de queue. Une trop longue attente serait pour elle insupportabIe ? Depuis déjà six mois elle ressent un sentiment de malaise dans certains lieux publics avec quelques sueurs froides et l’impression qu’il faut absolument qu’elle s’en aille, ne trouvant le réconfort que chez elle. Elle pensait pourtant avoir évité l’heure d’affluence mais, à chaque caisse il y a, au moins, deux ou trois clients qui attendent. L’angoisse monte. « Ça y est ! ça recommence » se dit-elle, alors que sa respiration s’accélère et qu’un étau lui serre la poitrine. Vite, il lui faut trouver une solution ou dans quelques minutes ce sera la panique avec comme seule issue la fuite chez elle.

A priori rien de commun entre ce que vivent Christophe et Françoise les circonstances sont différentes et les enjeux ne sont pas comparables. Cependant, la langue française le désigne par le même mot c’est de l’angoisse.

L’angoisse est une émotion normale partagée par tout le monde mais l’angoisse peut aussi devenir une maladie redoutable la plus répandue des maladies psychiques, plus fréquente encore que la dépression. Cette double particularité de l’angoisse nous la rend familière mais parfois incompréhensible. Vieille compagne du quoti­dien, on croit la connaître mais elle surprend toujours.

L’angoisse est duelle. A la fois normale et patholo­gique, stimulante et inhibante, nécessaire et gênante, elle oscille entre deux pôles opposés.

L’angoisse prend des formes diverses. L’insomnie, les palpitations cardiaques, les bourdonnements d’oreille ou l’incapacité de faire quoi que ce soit.

L’angoisse n’est pas seulement un enjeu individuel, c’est aussi un enjeu collectif. Sur le plan économique, elle coûte tous les ans plusieurs milliards de francs à la collectivité, répartis entre la consommation médicale et les répercussions sur les capacités de travail. Sur le plan social, elle modifie les comportements des individus et des groupes. Et pourtant, qui reconnaît avoir été en arrêt de travail pour cause de maladie anxieuse ? Qui pourrait imaginer que la maladie anxieuse est parfois tellement invalidante qu’elle peut reléguer des individus chez eux pendant des années ? C’est que l’angoisse si familière dans la vie courante devient honteuse quand elle est pathologique. Elle est la vérole du début, du troisième millénaires, et du XXI° siècles. Sorte d’infamie déshonorante dont on ne peut parler, même à ses proches, de crainte de leur incompréhension et de se faire cataloguer comme fou.

En somme, dès qu’on parle d’angoisse, c’est l’angoisse ! Pas du tout. La première étape pour maîtriser l’an­goisse, et s’en sortir, consiste à la reconnaître et à la comprendre. Une meilleure intelligence de son angoisse ouvre aux solutions anxiolytiques.

(Anxiolytique signifie littéralement « détruire l’anxiété » ; En réalité, il s’agit simplement de l’atténuer, car un mini­mum d’anxiété est très utile dans la vie quotidienne.)

De quoi parie-t-on ?

Les idées sont rarement claires sur les différences entre angoisse, anxiété, peur et stress. Reprenons les définitions du dictionnaire Robert.

La peur. « Phénomène psychologique à caractère affec­tif marqué, qui accompagne la prise de conscience d’un danger réel ou imaginé, d’une menace. C’est donc une réaction émotionnelle face à un danger réel ou imaginaire.

L’angoisse, malaise psychique et physique, né du sentiment de l’imminence d’un danger, caractérisé par une crainte diffuse pouvant aller de l’inquiétude à la panique et par des sensations pénibles de constriction épigastrique ou laryngée. Ce terme est souvent employé pour les manifestations physiques qui surviennent par crises.

L’anxiété. « Etat d’angoisse (considéré surtout dans son aspect psychique) Ce serait donc une disposition d’esprit permanente et cela concernerait plutôt les symptômes psychiques que physiques.

Le stress. « Réponse de l’organisme aux facteurs d’agression physiologiques et psychologiques ainsi qu’aux émotions qui nécessitent une adaptation. » Ces définitions ne sont que partiellement éclairantes.

Le distinguo entre « la prise de conscience d’un danger » et « le sentiment d’imminence d’un danger » est subtil. De plus, si l’anxiété est un état d’angoisse, sur quoi porte la différence entre ces deux termes ?

Anxiété et angoisse

Le dictionnaire met en évidence deux différences prin­cipales, l’une porte sur le psychique et le physique, l’autre sur le permanent et l’occasionnel.

L’anxiété serait plus psychique et l’angoisse plus phy­sique. Et pourtant, on dit « une angoisse existentielle » ou « une angoisse métaphysique », alors qu’il s’agit bien d’une angoisse (ou d’une anxiété) psychique. En réalité, il faut voir en détail que les dimensions physiques et psychiques de l’anxiété sont indissociables. Il s’agit d’un même phénomène dont l’expression revêt des formes psychiques et physiques qui interagissent. Toutes les tentatives qui visaient à séparer une composante pure­ment psychique ou purement physique de l’anxiété ont abouti à une impasse. Il est donc illusoire et vain de vouloir les séparer.

En revanche, distinguer le fond anxieux permanent des phases d’anxiété transitoires est utile. Dans le pre­mier cas, on parlera d’anxiété trait (comme un trait de caractère), dans l’autre, d’anxiété état.

La distinction entre anxiété et angoisse n’a donc pas lieu d’être retenue d’un point de vue médical. Aussi il est préférable d’employer dans le terme anxiété qui a été choisi par les médecins pour désigner l’état pathologique. Il reste que chacun utilise tantôt l’un tantôt l’autre de ces termes, lui accordant selon les circons­tances une valeur particulière : Pourquoi pas ? Laissons cette ambiguïté s’inscrire a l’actif de la richesse de la langue française.

Anxiété et peur

En va-t-il de même pour les relations entre peur et anxiété ?

A votre avis les exemples suivants correspondent-ils de la peur ou de l’anxiété ?

  1. L’enfant qui craint le noir.
  2. L’étudiant à l’approche d’un examen.
  3. Le cadre qui va se jeter dans le vide accroché à un élastique.
  4. Le passager qui redoute de monter en avion.
  5. Le dormeur qui rêve qu’il va mourir.

L’anxiété et la peur sont des émotions très proches. D’abord, en raison de la réaction physiologique qu’elles induisent, qui est la même. Palpitations, sueurs ou fris­sons, tremblements, tension musculaire... Il existe une forme d’anxiété qui est très proche de la peur. Ce qu’on appelle une phobie correspond à une peur anormale et démesurée d’une situation ou d’un objet. Quelqu’un qui « a peur » des ascenseurs ou des araignées (y compris celles qui sont inoffensives) est anxieux.

Là encore, il y a un décalage entre la langue usuelle et celle des médecins. Ce que la première nomme peur, la seconde l’appelle anxiété. En revanche, les deux langues se retrouveront pour considérer qu’il s’agit d’un « phénomène anormal » puisqu’il n’y a aucune raison objective d’avoir peur de l’ascenseur au point de ne pas le prendre.

Ce critère ne suffit pas à différencier la peur de l’anxiété, les chercheurs se sont donc demandé pendant longtemps s’il y avait vraiment une différence entre les deux ; La réponse est oui.

Première différence : l’anxiété est, souvent, une peur sans objet. C’est une forme d’inquiétude permanente, flottante qui ne se porte sur rien de précis ou sur tout a la fois, une anxiété qui ne s’accroche à rien et que tout provoque.

Seconde différence : l’anxiété est une peur sans issue.

Souvenez-vous du jour où vous avez passé un examen. Avant l’épreuve, l’anxiété est à son maximum ; Quoi qu’on fasse elle est là, envahissante. Parfois même, elle est si forte qu’on en vient à se demander si l’on va pouvoir arriver jusqu’à la salle d’examen. Rien à faire pour s’en débarrasser ou penser à autre chose. Lorsque enfin les sujets arrivent, vous commencez à vous mettre au travail et peu à peu l’anxiété s’estompe, vous l’oubliez pour vous consacrer entièrement à votre copie. Que s’est-il passé ?

Tant que vous n’aviez pas les sujets, vous étiez dans un état d’inquiétude intense et sans issue. C’est cela l’anxiété. Elle ne peut déboucher sur aucune action permettant de l’atténuer. Au moment où les sujets arrivent, vous vous consacrez complètement à une action qui la fait céder.

Imaginons maintenant que vous soyez tombé sur l’une de vos « impasses ». Le mot illustre bien la situation pas d’issue possible, pas d’action possible (puisque vous n’avez rien à écrire), ce qui entraîne immédiatement une exacerbation de l’anxiété.

L’anxiété est donc souvent une peur sans objet et toujours une peur sans issue.

Reprenons nos exemples, les réponses sont désormais plus faciles à trouver :

L’enfant qui a « peur du noir » est anxieux. Son anxiété concerne aussi bien la séparation d’avec ses parents que l’obscurité : C’est une peur sans objet précis et sans autre issue que d’allumer la lumière ou de garder la porte ouverte.

  1. L’étudiant ressent une anxiété diffuse avant son examen. Sa peur bien réelle pourrait être de le rater.
  2. Le cadre au bord du précipice cherche à se « faire peur », il se met volontairement dans une situation de peur pour s’obliger à la surpasser.
  3. Le passager qui redoute de monter en avion est anxieux, il anticipe une situation de peur (panique en cas de panne de moteur).
  4. Le dormeur qui rêve qu’il va mourir, a vraiment peur sur le moment, plus tard le souvenir de son rêve pourra lui laisser une impression vague d’anxiété.

« En ce moment je suis hyperstressé, le boulot, la famille, tout bouge et je suis pressé de toute part ; bref, c’est l’angoisse ! »

Alors stressé ou angoissé, celui qui tient ce langage ?

Probablement les deux.

Le stress correspond à la réponse que nous produisons face aux situations auxquelles nous sommes confrontés. Cette réponse peut être très variée. Un agent stressant identique pour toute une population, comme la guerre, a des conséquences diverses en fonction des individus, qui vont de la fuite au combat en passant par la rési­gnation.

L’anxiété et le stress se situent à deux niveaux diffé­rents.

L’anxiété est une émotion. Le stress fait toujours référence à une situation dans laquelle on se trouve et qui nous oblige à nous adapter, mais il ne peut être réduit à une émotion. En revanche, le stress produit presque toujours des émotions parmi lesquelles se trouve l’anxiété, au même titre que la joie ou la tristesse.

Le meilleur et le pire

L’énergie de l’intelligence

Il est très facile de rendre anxieux des rats de labo­ratoire en les frustrant d’une récompense qu’ils ont été conditionnés à recevoir après une tache apprise, ou encore en les « punissant » par un petit choc électrique (plus désagréable que franchement douloureux) alors qu’ils ne l’ont pas « mérité ». Eh bien, on a pu montrer que des rats anxieux étaient plus « intelligents » ; L’anxiété, à petite dose, rend le rat plus vigilant à son environne­ment, il s’adapte mieux aux situations nouvelles et sur­tout il apprend plus vite.

Chez l’homme, des résultats analogues ont été observés. On ne nous soumet pas à des chocs électriques mais on a pu constater que nos performances physiques et intel­lectuelles sont améliorées par l’anxiété. L’anxiété nous pousse en avant, nous permet d’en faire plus. C’est tellement vrai que toutes les organisations de travail (et de sport) ont institué des systèmes anxiogènes (créant de l’anxiété) pour améliorer les performances. Gilbert Trigano, le patron du Club Méditerranée, a choqué ses interlocuteurs lors d’une interview, en décla­rant qu’en matière de gestion du personnel il n’a qu’un principe ; Stresser son personnel. En réalité, il ne lui veut aucun mal mais il fait allusion à l’aspect moteur de l’anxiété. Comme souvent, en déclarant cela, il fait référence à son propre mode de fonctionnement puisque son fils Serge dit de lui : « Gilbert est un visionnaire optimiste sur le long terme et un gestionnaire angoissé au quotidien ». L’angoisse, c’est son moteur.

C’est l’une des fonctions des examens, des entretiens d’évaluation annuels dans l’entreprise ou des compéti­tions sportives. L’anxiété démultiplie les capacités de l’étudiant, de l’athlète et du décideur.

Même le travail créatif est stimulé par l’anxiété. On connaît l’exemple de Balzac, écrivant des nuits entières pour éponger ses dettes. Il était soumis à des délais très courts et payé à la page : Les conditions les plus anxio­gènes. Cela ne l’a pas empêché d’écrire l’une des oeuvres les plus importantes de la littérature française. L’anxiété est donc, avant tout, une énergie nécessaire à la vie. C’est une émotion normale et nécessaire.

Une énergie à contrôler

Attention à cette énergie ! Une source d’énergie repré­sente toujours un danger potentiel. En effet, l’anxiété mal contrôlée peut devenir une maladie. Cette maladie est très répandue. Elle touche 15 % de la population, entraînant un handicap parfois important et coûte plu­sieurs milliards de francs chaque année à la société.

Plus grave encore : Plusieurs études ont montré que les patients anxieux avaient un taux de mortalité supé­rieur à la moyenne. Une première raison est liée à la plus grande fréquence des maladies cardio-vasculaires chez les anxieux, une seconde est en rapport avec cer­taines complications de l’anxiété (dépression et alcoo­lisme notamment) qui entraînent un taux de suicide plus important que dans la population générale.

Cette anxiété normale est aussi dangereuse lorsqu’elle prend des proportions trop importantes ou qu’elle n’est plus maîtrisée. A la fois vitamine et poison, il est néces­saire de déterminer la limite qui sépare l’utile du nocif. Ce n’est pas seulement une question de dosage, il existe différents types d’anxiété. Il faut donc apprendre à connaître sa propre anxiété, à la recadrer et à en évaluer les risques.

La diététique, qui est une science récente, a appris aux individus â différencier sur le plan qualitatif les catégories d’aliments qu’ils ont à leur disposition, puis elle leur a donné des règles pour consommer ces aliments sur le plan quantitatif. Les principes diététiques sont maintenant connus par le plus grand nombre et cela a permis une grande amélioration des modes d’alimenta­tion dont les résultats sont visibles en santé publique.

L’objectif est de dégager des règles de « diététique de l’anxiété ». Cette source d’énergie de notre psychisme nécessite d’être mieux connue afin d’en faire un meilleur usage.

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