HISTOIRE

Bonaparte et le 18 Brumaire.

Mardi 25 novembre 2008 // L’Histoire

Le coup d’État de Bonaparte, le 18 Brumaire, ouvre une période nouvelle de l’Histoire de France. Ce sujet maintes fois abordé, l’est aujourd’hui par Patrice Cueniffey qui dans son dernier ouvrage apporte sa vision de l’événement, de son contexte, de ses causes et de ses conséquences. Comme toujours dans ses livres, Patrice Gueniffey tire tous les fils de l’histoire et apporte un point de vue toujours exact, précis et original.

Patrice Gueniffey. Pour mesurer l’importance historique de l’événement, il faut poser l’hypothèse de départ que le 18 Brumaire est le produit de l’échec politique de la Révolution française. Toutes les formes connues d’institutions ont été essayées, Monarchie constitutionnelle en 1791, république criminelle de 1792 - 1793, démocratie représentative à l’américaine en 1795. Toutes ces expériences furent des échecs. Il faut prendre la mesure de la profondeur de la crise déclenchée par la Révolution pour montrer l’importance historique du I 8 Brumaire.

1789 est la date symbolique du début de la Révolution mais elle est fausse ; Le mouvement commence plus tôt, en 1788, voire fin 1787 avec une multiplication soudaine du nombre des émeutes, qui se propagent dans tout le royaume à une vitesse étonnante. La société française craque de partout, elle se défait, phénomène aujourd’hui encore énigmatique dont la convocation des Etats généraux n’est pas la cause, mais, déjà, l’une de ses conséquences. La France entre alors dans un processus révolutionnaire incontrôlable, où se mêlent crise de légitimité, passions, intérêts, et qui provoque non seulement une crise politique, mais une guerre civile.

On peut dire qu’après le 9 Thermidor la dynamique révolutionnaire est enrayée. La chute du sanguinaire Robespierre marque une première fin de la Révolution. Personne ne peut succéder, à cet homme ignoble ; Reprendre son pouvoir, personne ne le veut. Pourtant, l’histoire des cinq années qui vont suivre, celles du Directoire, sera l’histoire d’une interminable agonie. Dans cette période qui vaut pourtant mieux que sa réputation, l’idéologie est morte, plus personne ne croit aux principes, seuls les intérêts nés de la Révolution restent égalité civile et biens nationaux. Mais l’oligarchie révolutionnaire, régicide, reste en place, compromise par son passé terroriste, elle compromet à son tour l’enracinement d’un régime républicain pourtant impossible sans elle (faute de relève politique).

Une large part de l’opinion souhaite une restauration comme le démontrent les résultats des élections législatives, notamment en 1797. Pour autant, ces mêmes électeurs ne souhaitent pas une remise en cause de la Révolution devenue patrimoine commun. Si la cause royaliste est alors si faible, c’est aussi parce que Louis XVIII est encore à cette époque partisan d’une contre-révolution.

Royauté et démocratie moderne. Deux solutions impossibles à marier : Tant en 1791 qu’en 1799. Le 18 fructidor, coup d’état anti-parlementaire le démontre pleinement. Le compromis historique entre monarchie et liberté, qui a permis à la plupart des pays d’Europe de se moderniser, n’a pu réussir en France.

La France ne manque pas de généraux de talent qui ont aussi des ambitions politiques, comme Moreau ou Marceau. Pourquoi Bonaparte ? Il n’est pas seulement le produit de son talent, de son habilité et de son machiavélisme, il répond aussi àune sorte de fatalité de la Révolution.

Interrogeons la figure du héros. Le XVIII° siècle a eu une conception ambivalente du héros, préférant au grand homme de l’âge classique, roi ou conquérant, le citoyen utile, législateur, philosophe, inventeur, bienfaiteur de l’humanité ou même simple citoyen remplissant scrupuleusement ses devoirs.

La Révolution est d’abord de ce côté. Elle n’a qu’un seul héros, le Peuple. Toutefois, le problème de la Révolution française, et c’est de cela que va naître Napoléon, c’est qu’elle est, elle même héroïque, puisque faire la révolution consiste àse dresser contre l’ordre établi, à l’attaquer et éventuellement à sacrifier sa vie à cet objectif. La Révolution, d’ailleurs, n’a cessé d’engendrer des figures de héros à l’ancienne, de Marat à Robespierre.

Il y a un autre fil. Si lion veut comprendre il faut tenir compte de l’imprégnation monarchique de cette fin du XVIII° siècle, Les révolutionnaires ont guillotiné le roi mais ça ne suffit pas pour renoncer à une représentation monarchique du pouvoir si ancienne, si ancrée dans les esprits. Robespierre a été les deux à la fois, héros et roi de la Révolution.

Avec Thermidor l’héroïsme politique, compromis par les crimes de la Terreur, s’effondre et laisse la place à l’héroïsme militaire. Bonaparte avec ses victoires occupe la place restée vacante depuis l’exécution de Robespierre. On en revient à l’héroïsme classique, celui de Turenne et des généraux du passé. Il est la fois héros révolutionnaire et post-révolutionnaire. révolutionnaire par sa jeunesse, dans une Révolution qui avait voulu croire à la jeunesse éternelle mais qui a prématurément vieilli, comme par son énergie et le volontarisme de sa politique. Il exerce aussi sur ses contemporains une fascination de type existentiel il est l’homme sans ancêtres, sans passé, sans enracinement, celui qui s’est inventé et fait lui-même. « J’ai la conviction que mon sort ne résistera jamais à ma volonté » disait-il. En cela, Bonaparte est aussi une figure de l’individu moderne.

Héros post-révolutionnaire, c’est un militaire, facteur décisif. Sa légitimité, il l’a acquise sur les champs de batailles extérieurs. Il ne fâche personne et la guerre qu’il fait renoue les fils de Histoire de France. Il n’est pas l’homme d’une faction mais celui de la grandeur nationale. Il apparaît comme l’homme qui incarne les deux France et l’on pense, qu’il est le seul en mesure de les réconcilier.

Bonaparte a la volonté de faire de ce coup d’État le dernier. D’où le point principal du plan ; Son étalement sur deux jours afin de garantir le respect de formes aussi légales que possible. Le premier jour, il fait voter la translation des assemblées à Saint-Cloud, ces mêmes assemblées votant le lendemain le sabordement du régime et l’instauration du nouveau. Le transfert avait également l’avantage de diminuer le risque de résistance d’un peuple parisien en fait désarmé depuis longtemps. L’inconvénient, c’est que ce délai offrait la possibilité aux opposants de se concerter et d’organiser une riposte. .Bonaparte a négocié avec tout le monde mais n’est pas parvenu à s’entendre avec les jacobins qui redoutaient la proscription. La résistance a cessé dès qu’ils ont compris qu’ils n’avaient rien à craindre.

Premier jour sans problème mais second jour houleux. Bonaparte est entré dans l’enceinte des Cinq-Cents, trouvant que les choses traînaient et qu’il fallait les brusquer. Au Conseil des Anciens, la majorité lui était acquise mais aux Cinq-Cents il est bousculé, frappé, insulté, menacé d’être mis hors la loi. Il n’a dû son salut qu’aux grenadiers qui l’entouraient et l’ont extirpé avant que son frère Lucien qui préside assemblée, ne fit appel à la troupe pour évacuer l’enceinte. Bonaparte avait horreur de la foule et était accoutumé à parler à des militaires qui ne contestent pas quand le chef parle. D’où sa défaillance le 18 Brumaire. Mais il a sciemment cherché l’incident, pour prendre le pas sur Sieyès et assurer sa prépondérance. Il fallait pour cela que l’affaire se fit avec un peu d’emploi de la force. L’armée devenait ainsi incontournable dans le règlement de la crise. La comédie était jouée.

La Révolution s’était ouverte sur la procession des Etats généraux de 1789, solennelle avec ces trois ordres défilant en costumes d’apparat sous les veux du Roi pour aller prendre leurs places dans la salle des séances à Versailles, scène grandiose qui contraste avec le grotesque de la fuite des députés par les fenêtres de l’orangerie de Saint-Cloud en 1799. C’est la petite fin de cet événement qu’a été la Révolution française. Il y a une Constitution qui en principe, établit un régime fondé sur le principe de la séparation des pouvoirs et qui limite l’autorité de chacun de ses organes. Sieyès aurait même voulu que le Sénat fût le pouvoir le plus important du nouveau régime, mais Bonaparte est intervenu pour concentrer l’essentiel de l’autorité entre les mains du premier consul, assisté, il est vrai, par deux autres consuls mais dont le rôle était en fait de n’en avoir aucun.

Pourtant, on peut dire du régime qu’il est à la fois constitutionnel, démocratique et républicain puisque Bonaparte détient son pouvoir du consentement des Français, via les plébiscites, et qu’il reste d’une certaine façon responsable devant le Sénat qui, finalement, le déposera en 1814. Napoléon ne s’est écroulé que parce que, le consentement populaire lui a été retiré à compter de 1813. C’est, au fond, un régime fondé sur le charisme de son chef. Conscient de cela Napoléon disait « Je suis condamné à éblouir toujours. »

Enfin, en 1804, il rétablit le principe monarchique et se fait sacrer. Thiers écrivait que c’était là une double faute, heurtant l’attachement des Français à la Révolution sans rien y gagner puisque le plus petit potentat allemand le considérerait toujours comme un parvenu et un usurpateur, tout gendre des Habsbourg qu’il fut devenu. Il y a quelque chose de définitivement accidentel dans ce régime. C’est le produit d’une heure exceptionnelle dans l’Histoire de France, la Révolution. Il ne pouvait acquérir la faculté de durer, d’abord au-delà des circonstances qui avaient motivé son établissement et ensuite au-delà de la mort de son fondateur.

Ce n’est pas un système politique, mais il y a toutefois quelque chose que Napoléon a légué une figure du pouvoir et du pouvoir exécutif en particulier, celle qui finira par s’imposer, mais en 1958 seulement. L’idée d’un pouvoir qui soit à la fois démocratique, républicain et incarné, au contraire du courant révolutionnaire, pour qui la démocratie impose nécessairement l’établissement d’un pouvoir le plus anonyme possible, type IV° République. C’est le principal legs politique de Napoléon, avec l’idée d’un pouvoir reposant sur une forte légitimité personnelle, supérieur aux partis et capable pour cette raison de transcender les divisions françaises et, comme disait Raymond Aron, capable de réconcilier les Français en étant à la fois de droite et de gauche.

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