Bioéthique et morale.

Les lois dites de bioéthique de 1994, révisés en 2004, doivent être à nouveau révisées.

Lundi 22 décembre 2008, par Hilaire de Crémiers // Divers

D’où toutes sortes de pressions.
Par Hilaire de Crémiers.

Le mot même de bioéthique est fâcheux. L’éthique, comme le signifie son étymologie, concerne les mœurs. Elle ne relève ni de la physique en tant que science de la nature, ni de la dialectique ou de la Logique, en tant que science de l’esprit. Elle se distingue de ces sciences ; elle se distingue donc pareillement de la biologie et de toutes les sciences de la vie physique. Ces sciences apportent des données qui sollicitent une réflexion éthique ; elles ne se substituent pas à la morale ; elles ne lui fournissent pas ses règles ni ses critères ; elles ne déterminent pas ses jugements. Elles lui offrent une matière à juger dans la mesure où des comportements humains, des pratiques qui supposent un jugement de conscience, des expériences qui entraînent des conséquences dommageables pour l’être humain, se trouvent en cause.

LA CONFUSION DES GENRES.

Aristote et toute la philosophie classique établissaient ces distinctions. Elles permettaient tout simplement de penser.

Mgr d’Hulst à la Chambre des députés, dans les débuts de la III° République, avait affaire un jour — ça arrivait souvent — à quelque député libéral de gauche ou radical, de l’espèce que l’on conçoit assez bien dans sa prétention à s’ériger en substitut des curés, et qui ne cessait de l’interrompre en s’esclaffant : « Vous distinguez, distinguez toujours !..  » — « Eh, rétorqua Mgr d’Hulst, distinguez c’est penser ! ». Simple et magnifique réponse où se révélait le prélat d’une Église qui avait dans son héritage plus de deux mille ans d’histoire et d’histoire de la pensée.

Quand les distinctions nécessaires et élémentaires ne sont plus opérées, la confusion est là dans les esprits et bient6t dans les mœurs. Tous les vrais moralistes le savent, les vrais juristes aussi et il faut ajouter les vrais politiques, quoique cette espèce se fasse de plus en plus rare. Rien n’est plus absurde, en effet, et pour prendre ce premier exemple, que de confondre la politique et la morale et il est aussi extravagant de raisonner en politique à coups de préceptes moraux, que de réduire la morale à des considérations politiques. Les deux extravagances, d’ailleurs, se rejoignent, ce qui n’a rien d’étonnant. Ceux qui imposent des abstractions moralisantes — et de quelle morale et tirée d’où — quand il s’agit de définir, de maintenir, de garantir l’équilibre et la prospérité de la cité en vue de sa fin propre, sont les mêmes qui admettent sans vergogne, un arrangement « éthique » sous prétexte de compromis social ou de nécessité politique.

Il s’agit d’un mal terriblement moderne. Et le totalitarisme n’est jamais très loin de ces grands discours moralisateurs. Robespierre ne commençait jamais une phrase sans un « il faut » ou un « on doit ». Il est le père d’une longue lignée d’où le bolchevisme et le nazisme sont issus comme c’est maintenant archi-prouvé. Il suffit de se trouver une obligation morale pour s’autoriser à commettre tous les crimes. La politique, aujourd’hui encore, même sous des apparences de libéralisme suave, a pris l’habitude de donner à ses programmes cette tournure d’obligations conceptuelles à caractère universel, au nom toujours d’on ne sait quelle démocratie érigée en norme suprême. Impossible de discerner la politique de la morale, la morale de l’économie, la diplomatie de la morale etc : tout n’est plus qu’un chaos de pensées qui ne peut produire qu’un chaos de décisions.

UN MONSTRE À DEUX TÊTES.

Eh bien, en bioéthique, il en est de même. C’est aujourd’hui le lieu de toutes les confusions. Le mot semble en apparence très beau et très pacifique, mais il recouvre en réalité des sens non seulement contraires mais contradictoires.

De quoi s’agit-il ? Est-ce de dire ce qu’il est possible de faire avec le matériau biologique humain ? La liste abordée est alors impressionnante. Les gamètes de l’un et l’autre sexe, les gamètes fécondés artificiellement, les cellules énucléent, les cellules vivantes reproductibles, les clonages, les clonages dits thérapeutiques, dits reproductifs, les cellules-souches, les cellules-souches embryonnaires, les embryons, les mères « porteuses », puis les embryons dits « surnuméraires  » — on trouve toujours des mots ; c’est-à-dire, est-il précisé, sans projet parental d’insertion dans une vie possible, donc en quelque sorte des res nullius soumises à tous les droits du premier venu d’utendi et d’abutenti, puis les gènes, la recherche sur la génome humain avec toutes les possibilités de prospection, de couplages hétéroclites « bête homme » de combinaisons pour utilisation à but mercantile avec les brevets afférents, puis les tissus, puis les organes prélevés sur les fœtus, sur les foetus avortés, sur les enfants, sur les adultes, avec ou sans permission, puis encore les organes d’enfants fabriqués et considérés comme matière médicamenteuse, les adultes exploités scientifiquement, sans consentement véritable, achetés, livrés pour des trafics, ô combien profitables, en tout genre portant sur tout le matériel biologique, enfin les recherches dites scientifiques faites sur embryons, sur foetus, pourquoi pas, sur malades et sur mourants—. Et, de même, sur la fin de vie, ce qu’il est possible de faire non seulement pour calmer la souffrance et accompagner le malade dans les derniers moments ; y compris et bien sûr médicalement, ce qui s’est toujours fait sans soulever de réels problèmes moraux, mais maintenant pour arrêter la vie, pour aider le malade à mettre fin à ses jours sous mode de suicide assisté au prétexte d’un droit à mourir dans la dignité.

Cette énumération est à elle seule terrifiante..

Ou bien s’agit-il de dire ce qui est licite et ce qui ne l’est pas ? De signifier clairement a ligne infranchissable de la prescription de conscience qui relève, non pas d’une appréciation subjective, mais d’une norme supérieure, indépendante de l’homme et cependant intérieure, dictée par l’ordre irréfragable de la condition naturelle humaine, rendue explicite dans notre civilisation par la loi même de la Révélation chrétienne que notre héritage, qu’on le veuille ou non, a intégrée. En sachant qu’une juste morale n’a jamais empêché un vrai progrès scientifique, au contraire. D’efficaces fondations qui s’en sont fait une règle, le prouvent tous les jours.

Aujourd’hui, donc, avec les innombrables techniques qui permettent tout, la question est là dans cette alternative, mais là aussi toute l’ambiguïté. La question en fait est de savoir si, avec la bioéthique, on fait de la morale et de la vraie morale ; exacte précise, nette et, d’ailleurs, comme toute bonne morale, tout à fait adaptée et intelligemment adaptée à chaque cas avec sa part d’aléas, ou si l’on fait de la science du vivant et, aussi bien, de la pseudo-science puisque la science par nature procède par hypothèses et tâtonnements, et si l’on s’autorise de cette prétendue science pour faire de la fausse morale, de la fausse philosophie, une sorte d’éthique qu’il convient d’appeler justement « situationniste » ?

Voilà la question et voici l’ambiguïté : c’est que la bioéthique prétend être les deux à la fois. Impossible de déterminer le domaine concerné. On assure qu’on fait de la morale, qu’on va déterminer des règles mais, en même temps, on argumente sur les nécessités scientifiques ou sur ce qui est présenté comme telles, sur les impératifs de la recherche, où là aussi, sur ce qui est présenté comme tels, en invoquant au surplus les besoins économiques et les contraintes commerciales. Redoutable ambiguïté qui, en équivoquant sur les genres et en confondant les données et les règles, aboutira inéluctablement à la fois à un désastre moral, à une catastrophe scientifique et à un ensemble de drames humains d’une ampleur sans précédent.

UN MONSTRE A TROIS PATTES.

Or, à cette ambiguïté fondamentale se superpose l’ambiguïté politique, puisque le politique se mêle de morale, d’éthique, de bioéthique, prétend légiférer sur tout, définir les droits ou les « non-droits »des personnes ou des « non-personnes »..., ou de ces « non-personnes » qui peuvent devenir cependant des personnes selon des logiques variables, des humeurs du moment ou des décisions d’espèces ; et voilà que de nos jours le politique soumet à délibération et à vote ce qui relève d’une juridiction qui ne lui appartient pas. Par nature et par définition. Ce n’est tout de même pas le politique qui crée la personne humaine Ô la terrible tentation totalitaire qui a ravagé le monde pendant deux siècles et qui s’offre aujourd’hui à nous séduire encore dans un sourire de subtile complicité !

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