Bas les voiles !

Lundi 6 novembre 2006, par Chahdortt Djavann // Le Monde

J’ai porté dix ans le voile. C’était le voile ou la mort.. Je sais de quoi
je parle.

Après le désastre historique de 1979, l’islam et ses dérives occupent une
place éminente dans le système d’éducation en Iran. Le système l’éducation
dans son ensemble est radicalement islamisé, Les sourates du Coran et ses
exégèses, les hadiths, la charia, les dogmes islamiques, la morale
islamique, les devoirs islamiques, l’idéologie islamique, la société
islamique, la vision du monde islamique sont autant de sujets inépuisables,
tous obligatoires de l’école primaire à l’université, quelles que soient
les spécialisations. « À quoi bon la science Si elle n’est pas au service de
l’islam » est le slogan martelé au long de l’année. Bonne élève, il fut un
temps ou j’aurais pu devenir imam ou ayatollah si, dans ces matières, il y
avait eu place pour les femmes.

De treize à vingt-trois ans, j’ai été réprimée, condamnée à être une
musulmane, une soumise, et emprisonnée sous le noir du voile. De treize à
vingt-trois ans. Et je ne laisserai personne dire que ce furent les plus
belles années de ma vie.

Ceux qui sont nés dans les pays démocratiques ne peuvent pas savoir à quel
point les droits qui leur paraissent tout naturels sont inimaginables pour d’autres
qui vivent dans les théocraties islamiques. J’aurais mérité, comme tout être
humain, d’être née dans un pays démocratique, je n’ai pas eu cette chance,
alors je suis née révoltée.

Mais qu’est-ce que c’est que porter le voile, habiter un corps voilé ? Que
signifie être condamnée à l’enfermement dans un corps voilé puisque féminin ?
Qui a le droit d’en parler ?

J’avais treize ans quand la loi islamique s’est imposée en Iran sous la
férule de Khomeyni rentré de France avec la bénédiction de beaucoup d’intellectuels
français. « Vous ne pouvez imaginer le bonheur que nous, Iraniennes avions
lorsque le Roi était sur son Trône ».

Une fois encore, les Islamistes avaient décidé pour les autres de ce que
devaient être leur liberté et leur avenir. Une fois encore, ils s’étaient
répandus en leçons de morale et en conseils politiques. Une fois encore, ils
n’avaient rien vu venir, ils n’avaient rien compris. Une fois encore, ils
avaient tout oublié et, forts de leurs erreurs passées, s’apprêtaient à
observer impunément les épreuves subies par les autres, à souffrir par
procuration, quitte à opérer,le moment venu, quelques révisions déchirantes
qui n’entameraient toutefois ni leur bonne conscience ni leur superbe.

Certains intellectuels français parlent volontiers à la place des autres. Et
aujourd’hui voilà qu’ils parlent à la place de celles qu’on n’entend pas -
la place que tout autre qu’elles devrait avoir la décence de ne pas essayer
d’occuper. Car ils continuent, ils signent, ils pétitionnent, ces
intellectuels. Ils parlent de l’école, où ils n’ont pas mis les pieds depuis
longtemps, des banlieues où ils n ont jamais mis les pieds, ils parlent du
voile sous lequel ils n’ont jamais vécu. Ils décident des stratégies et des
tactiques, oubliant que celles dont ils parlent existent, vivent en France,
pays de droit, et ne sont pas un sujet de dissertation, un produit de
synthèse pour exposé en trois parties. Cesseront-ils jamais de paver de
bonnes intentions l’enfer des autres, prêts à tout pour avoir leur nom en
bas d’un article de journal ?

Peuvent-ils me répondre, ces intellectuels ?

Pourquoi voile-t-on les filles, seulement les filles, les adolescentes de
seize ans, de quatorze ans, les fillettes de douze ans, de dix ans, de neuf
ans, de sept ans ? Pourquoi cache-t-on leur corps, leur chevelure ? Que
signifie réellement voiler les filles ? Ouest-ce qu’on essaie de leur
inculquer, d’instiller en elles ? Car au départ elles n’ont pas choisi d’être
voilées. On les a voilées. Et comment vit-on, habite-t-on un corps d’adolescente
voilée ? Après tout, pourquoi ne voile-t-on pas les garçons musulmans ? Leur
corps, leur chevelure ne peuvent-ils pas susciter le désir des filles ? Mais
les filles ne sont pas faites pour avoir du désir, dans l’islam, seulement
pour être l’objet du désir des hommes.

Ne cache-t-on pas ce dont on a honte ? Nos défauts, nos faiblesses, nos
insuffisances, nos carences, nos frustrations, nos anomalies, nos
impuissances, nos bassesses, nos défaillances, nos erreurs, nos
infériorités, nos médiocrités, nos veuleries, nos vulnérabilités, nos
fautes, nos fraudes, nos délits, nos culpabilités, nos vols, nos viols, nos
péchés, nos crimes ?

Chez les musulmans, une fille, dès sa naissance est une honte à dissimuler
puisqu’elle n’est pas un enfant mâle. Elle est en soi l’insuffisance, l’impuissance,
l’infériorité... Elle est l’objet potentiel du délit. Toute tentative d’acte
sexuel par l’homme avant le mariage relève de sa faute. Elle est l’objet
potentiel du viol, du péché, de l’inceste et même du vol puisque les hommes
peuvent lui voler sa pudeur d’un simple regard. Bref, elle est la
culpabilité en personne, puisqu’elle crée le désir lui-même coupable, chez l’homme.
Une fille est une menace permanente pour les dogmes et la morale
islamiques. Elle est l’objet potentiel du crime, égorgée par le père ou les
frères pour laver l’honneur taché. Car l’honneur des hommes musulmans se
lave avec le sang des filles ! Qui n’a pas entendu des femmes hurler leur
désespoir dans la salle d’accouchement où elles viennent de mettre une
fille au monde au lieu du fils désiré, qui n’a pas entendu certaines d’entre
elles supplier, appeler la mort sur leur fs semblable, celle qui va lui
jeter à la figure ses propres souffrances, qui n a pas entendu des mères
dire « Jetez-la dans la poubelle, étouffez-la si c’est une fille ! », par peur
d’être tabassées ou répudiées, ne peut pas comprendre l’humiliation d’être
femme dans les pays musulmans. Je rends ici hommage au film de Jafar Panahi,
Le cercle, qui met en scène la malédiction de naître fille dans un pays
musulman.

Écoutez fonctionner la machine rhétorique de certains intellectuels
français. Elle est bien huilée. C’est un plaisir. Moteur trois temps. 10
Nous ne sommes pas partisans du voile (quel soulagement de l’apprendre...),
2° Nous sommes contre l’exclusion de l’école (entendez nous avons
doublement bonne conscience). 3° Laissons faire le temps et la pédagogie.
Entendez bien une fois encore, laissons faire les autres - les filles
voilées, vivre voilées et les enseignants se débrouiller. Les Ponce Pilate
de la pensée ont parlé. Ils peuvent retourner à leurs petites affaires,
disserter et philosopher on attendant la prochaine pétition. L’histoire
passe. Les « chiens de garde » aboient.

Le voile. Non pas le voile à l’école, mais le voile tout court. Faut-il être
aveugle, faut-il refuser de regarder la réalité en face, pour ne pas voir
que la question du voile est une question en soi, antérieurement à tout
débat sur l’école et la laïcité ! Le voile n’est nullement un simple signe
religieux, comme la croix, que filles ou garçons peuvent porter au cou. Le
voile, hijabe, n’est pas un simple foulard sur la tête ; il doit dissimuler
entièrement le corps. Le voile, avant tout, abolit la mixité de l’espace et
matérialise la séparation radicale et draconienne de l’espace féminin et de
l’espace masculin, ou, plus exactement, il définit et limite l’espace
féminin et s’en empare.

La séparation des hommes et des femmes dans les mosquées, où la loi des
mollahs règne, révèle ce qu’est le port du voile. La femme doit se tenir à l’abri
du regard des hommes. Pour le bon fonctionnement des règles islamiques, en
Iran, on a essayé d’appliquer à l’ensemble du pays la loi des mosquées, de
projeter dans l’espace public l’espace des mosquées, entrées séparées pour
les hommes et les femmes ; cantines, séparées, bibliothèques, salles de
travail séparées... piscines séparées et, comme la mer ne se prête pas
facilement à ce genre de partage, interdiction des bains de mer aux femmes.
À l’université, la botanique, l’archéologie, la géologie et toutes les
disciplines exigeant des déplacements en groupes ont été interdites aux
filles.

Nous sommes en France, pays de droit, et certaines familles s’arrogent le
pouvoir de voiler leurs filles mineures. Qu’est-ce que cela signifie, voiler
les filles ? Cela signifie en faire des objets sexuels : des objets, puisque
le voile leur est imposé et que sa matérialité fait désormais partie de leur
être, de leur apparence, de leur être social ; et des objets sexuels non
seulement parce que la chevelure dérobée est un symbole sexuel et que ce
symbole est à double sens (ce que l’on cache, on le montre, l’interdit est l’envers
du désir), mais parce que le port du voile met l’enfant ou la jeune
adolescente sur le marché du sexe et du mariage, la définit
essentiellement par et pour le regard des hommes, par et pour le sexe et le
mariage.

Mais cet objet du désir masculin exprime un autre interdit et une autre
ambivalence. Une fille n’est rien. Le garçon est tout. Une fille n’a aucun
droit, le garçon a tous les droits. Une fille doit rester à l’intérieur à sa
place, elle ne peut circuler à l’air libre. Nul ne peut ignorer que, dans
les pays musulmans, les hommes, seulement les hommes, sont agglutinés sur
les places publiques. Ne les voit-on pas, ici même, en France, occuper le
devant de la scène, le dehors ?

Pourquoi les hommes musulmans veulent-ils encore voiler les femmes ? Pourquoi
le voile des femmes les concerne-t-il ? Pour quelle raison sont-ils à ce
point attachés au voile féminin ? S’ils adorent tant le voile, ils n ont qu’à
le porter eux-mêmes. Pour le coup, la revendication d’une « nouvelle
identité par le voile prendrait un sens » ! Imaginez les hommes musulmans
voilés ! Ce serait réellement l’invention du XXI° siècle ! Car voiler les
femmes est une banalité religieuse depuis l’Ancien Testament.

Mais le voile islamique n’a de sens que par ce qu’il cache, dissimule ou
protège. Que cache le voile ? Que dissimule le voile ? Que protège le voile ?

La construction de l’identité Féminine et de l’identité masculine dans l’islam
repose sur Hojb et Hayâ de la femme et Nâmous et Qeyrat de l’homme. Ces mots
chargés de sens véhiculent des poids traditionnels lourds, des qualificatifs
qui sont propres à chaque sexe et qui ont été transmis de génération en
génération à travers les siècles. Ils n’ont pas d’équivalent exact dans la
langue française, mais leur traduction approximative serait la pudeur et la
honte de la femme et l’honneur et le zèle de l’homme. Nâmous est l’honneur
sexuel de l’homme. Impur, sacré, il est tabou. C’est un tabou refoulé au fin
fond de l’homme musulman. Propre à chaque musulman, Nâmous doit rester à l’abri du regard des autres hommes,
des regards illicites.

Nâmous de l’homme doit être protégé, dissimulé. Il symbolise le dedans et ne
peut être dehors. Il a pour garant la mère, la soeur, la femme, la fille, le
corps féminin. Le voile est un abri pour Nâmous, pour l’honneur de l’homme
musulman, et il crée chez ce dernier une dépendance psychique ; car l’essence
de l’identité de l’homme musulman s’enracine sous le voile féminin.

Qeyrat, le zèle, symbolise la virilité et la capacité de l’homme musulman à
préserver son Nâmous, honneur sexuel qui a comme objet le corps féminin. Le
corps de la femme, garant de l’honneur sexuel de l’homme, ce tabou non
avoué, ne peut être dehors, libre, sous les regards illicites des autres
hommes. C’est l’identité de l’homme musulman, l’honneur d’être un homme, qui
en dépend. La femme non voilée peut ébranler l’édifice de l’identité
masculine dans l’islam, La littérature et le cinéma subversifs nous ont
montré parfois ces hommes musulmans perdus à jamais car la fille, la femme,
la soeur ou la mère a transgressé les dogmes de la pudeur.

Hojb et Hayâ de la femme, la pudeur et la honte de la femme, sont les
garants et l’expression de l’honneur et du zèle de l’homme musulman. Plus
une femme est honteuse et pudique, plus son père, ses frères, son mari, ont
de l’honneur et du zèle. Autrement dit, la construction de l’identité
masculine chez les musulmans est tributaire de la pudeur et de la honte de
la femme. L’honneur et le zèle de l’homme musulman, sans lesquels il n’est
rien, sont à la merci du voile de la femme.

Tout contact, toute tentative de rapprochement entre les deux sexes
déshonore l’homme musulman. Ce n’est pas la relation sexuelle qui est un
tabou ; l’autre sexe, le corps féminin, est en soi un tabou.

Le voile condamne le corps féminin à l’enfermement car ce corps est l’objet
sur lequel l’honneur de l’homme musulman s’inscrit, et il doit, à ce titre,
être protégé. Le voile ne traduit-il pas avant tout l’aliénation psychique
de l’homme musulman qui construit son être et son identité dans la crainte
permanente de la transgression féminine, d’un dépassement inquiétant une
mèche ou un bout de peau qui se laisse voir ?

La fille est le garant de ’honneur de son père et de ses frères. Une fois
mariée, vendue, elle sort de la tutelle paternelle, elle est garante de l’honneur
de son mari. En cas de divorce, elle revient sous la tutelle paternelle et
sa pudeur en relève à nouveau. Une femme divorcée sous le toit paternel est
une inquiétude pour le père et pour les frères, une marchandise renvoyée.

Quelques intellectuels musulmans, défenseurs du voile, disent « ma femme, ma
fille ne portent pas le voile », pour préciser que leur position n’est en
rien subjective. Et leur mère ? Ne portait-elle pas le voile ?

La mère au voile. Le voile qui porte l’odeur de la mère. La mère interdite.
Le voile que la mère garde sur elle. Ce doudou qu’elle ne laisse jamais à
son enfant, à son fils. Le voile porte l’odeur du péché, l’odeur de la mère
interdite. La mère objet du désir, le désir coupable, réprimé par les lois
ancestrales. L’image de la mère aimée, désirée, chez l’homme musulman, est
symbolisée par le voile. Comme si ce voile qui a caché les cheveux de la
mère dérobait du même coup la mère à son fils. C’est pourquoi les femmes
voilées attirent davantage le regard des hommes musulmans. La force
viscérale du lien mère/fils, ce lien dont le voile maternel a été le
truchement pendant la petite enfance et qui projette son ombre (l’ombre de l’interdit,
de l’inceste et du désir) sur la femme convoitée. Le voile qui dissimule la
femme est aussi détesté que désiré par l’homme musulman. Le voile rappelle
l’amour maternel, mais aussi la première blessure, le voile qui leur déroba
la mère.

La pression des interdits ne renforce-t-elle pas la pulsion du regard ? Le
voile rappelle un des interdits éminents de l’islam, le corps féminin. Ce
qu’on dérobe aux regaids ne fait qu’attiser les regards. Le voile fixe l’attention
et les énergies psychiques des hommes sur un spectacle qui par la logique
des choses doit se révéler du plus grand intérêt. Impossible d’ignorer les
regards insistants, accrocheurs, des hommes dans les pays musulmans. Le
regard salace, le regard illicite, le regard aux aguets, le regard qui
pénètre le voile. Et les filles réprimandées, car, malgré leur voile, leur
corps dissimulé, elles ont attiré les regards illicites.

La crainte du regard et des dangers qu’il recèle est inculquée par les mères
aux hiles. Dès leur plus tendre en Fançe, les fillettes intériorisent l’idée
que leur existence est une menace pour le garçon et pour l’homme ; que, à la
vue d’une parcelle de leur chair ou de leur chevelure, ces derniers peuvent
perdre tout contrôle de soi. Les mères, dans les milieux les plus
traditionnels, continuent à reproduire les mêmes dogmes transmis de
génération en génération Craintives, elles ont peur de rompre avec le joug
religieux, de briser le maillon identificatoire, et elles n’osent affronter
le jugement des autres mères de leur communauté.

Dans les pays musulmans, malgré le voile des femmes, le viol et la
prostitution font des ravages. La pédophilie y est très répandue car si la
relation sexuelle, non conjugale, entre deux adultes consentants est
interdite et sévèrement sanctionnée par les lois islamiques, aucune loi ne
protège les enfants, il y a suffisamment d’enfants abandonnés à eux-mêmes,
dans ces pays, pour faire les frais des besoins sexuels urgents des hommes.

La honte d’habiter un corps honteux, un corps voilé, l’angoisse d’habiter un
corps coupable, coupable d’exister, cette culpabilité, cette honte
congénitales, qui a le droit d’en parler ? Celles, peut-être, qui ont vécu
dès avant leur adolescence les effets traumatisants des dogmes islamiques.
Mais celles-là, justement, qui sentent peser sur elles les regards dos
hommes de leur famille, des autres hommes et de ceux qui, de l’extérieur les
considèrent comme d’étranges zombies, n’ont ni le droit ni la foi-ce de
parler. Elles ont vécu l’humiliation
de ne pas être des hommes, de porter le voile, cette prison ambulante, comme
un stigmate, comme l’étoile jaune de la condition féminine. Les corps
féminins, humiliés, coupables, source d’inquiétudes, angoissants, menaçants,
sales, impurs, source de malaise et de
péché, ces objets malsains, convoités, désirés et interdits, dissimulés et
exposés, enfermés, violentés, circulent autour des hommes, comme des
ombres. Le corps féminin est un objet sexuel qu’on cache, qu’on dénigre, un
peu comme un accessoire sexuel qu’on aurait honte d’utiliser.

Dès l’enfance, comme les victimes d’un viol ces filles voilées se sentent
coupables, et la violence qu’elles ont subie ressemble, en effet, à un viol,
elle est un viol, Viol ancestral dont les mères musulmanes portent la
marque, qu’elles impriment à leur tour sur le corps de leur fille. Viol
ancestral dont les mères portent pour une lourde part la responsabilité. Les
dogmes islamiques distillés par les mères musulmanes, intériorises par les
enfants, acquièrent un caractère intrinsèque, comme s’ils venaient du
dedans et non pas du dehors.

Quelques remarques, ici, pour prévenir objections et contre-exemples.

Une religion existe historiquement, elle est ce qu’on en fait, mais elle est
aussi ce qu’elle a fait. Et elle est telle qu’elle existe dans les sociétés
à travers les siècles. On ne peut pas la réduire aux idées qu’élaborent à
son propos quelques beaux esprits ou quelques bonnes consciences. Et puis,
pour comprendre véritablement une religion et le mécanisme de sa
transmission psychique et sociale d’une génération à l’autre, il faut la
vivre subjectivement, et être positivement ou négativement impliqué. Les
observations extérieures, quelque pertinentes qu’elles soient n’arrivent
guère à pénétrer dans ce que ressent le croyant. Il faut avoir vécu à l’intérieur
dune croyance, reçu une éducation religieuse pour comprendre ce que c’est
que croire ou ne plus croire à l’islam, au catholicisme ou au judaïsme.

J’ai vécu le totalitarisme islamique et les barbaries religieuses sous tous
leurs aspects. Quand je suis arrivée en Fiance, j’avais l’impression de ne
pas être sur la même planète. J’avais le sentiment d’être comme quelqu’un
qui débarquerait dans notre monde après avoir subi les tortures de l’Inquisition
chrétienne au Moyen Âge. Je n’éprouve aucune indulgence pour la religion. En
ce qui concerne la croyance, Dieu merci, je ne suis même pas athée.
Simplement, j’ai conscience d’exister, conscience aussi de l’injustice qui
règne sur cette terre, conscience de ce qu’est l’enfer sur terre. Dieu, s’il
existe, c’est son affaire.

Le Coran, lui, n’a aucun doute sur les frontières du mal et du bien. Ce qui
n’est pas contenu dans le Coran est le mal absolu. Tout, le Tout, est dans
le Coran. Le Coran a pensé à tout, à l’être humain dans sa totalité, aux
êtres humains de toutes conditions. En matière d’humanité, rien n’échappe au
Coran ; En douter est en soi un péché, un sacrilège. La légitimité des trois
religions monothéistes procède du fait que cette légitimité est divine,
donc absolue et hors de toute discussion. Et comme Dieu, Allah et Yahvé se
font rares, les croyants doivent obéir à leurs représentants sur terre.

La dévalorisation juridique et sociale de la femme dans l’islam, sa mise
sous tutelle masculine va de pair avec son statut d’objet sexuel et ce
statut lui-même a sa source dans le Coran. Dans les pays musulmans, la
femme selon les lois islamiques, a besoin pour quitter le pays de l’autorisation
de celui sous la tutelle de qui elle est placée, c’est-à-dire son mari ou à
défaut son père, son frère, son oncle. La charia va plus loin une femme n a
pas le droit (de sortir du domicile conjugal sans l’autorisation de son
mari ou de sa tutelle. La femme n’est jamais considérée comme une personne
entière. En Iran, depuis 1998, les femmes n’ont plus le droit de circuler d’une
ville à l’autre toutes seules. Et je parle bien des femmes, pas des
adolescentes mineures.

Le Coran consacre de nombreuses pages au bas-ventre des hommes, à leur
plaisir sexuel et au devoir des femmes d’assouvir le désir de leur mari. Le
Coran aborde aussi le plaisir paradisiaque des hommes. Aux bons musulmans,
et aux martyrs de l’islam, le Coran réserve des houris éternellement belles,
éternellement jeunes, éternellement vierges, revirginisées après chaque
coït. Pour les hommes, c’est la réalisation d’un fantasme, l’orgasme
infini, inlassable, et la fin d’une hantise, l’éjaculation précoce. J’imagine
que les hommes seront des super-mâles, avec un pénis en acier, infatigable.
Rien que du plaisir, de la jouissance, du bonheur. Je me demande si ce n’est
pas grâce à ces sacrées promesses que les religieux croient à la sacralité
du Coran. Quel homme ne rêve de ça ? Il suffit d’y croire.

Le Coran dit certes que « le paradis est sous les pieds des « mères » mais n’évoque
pour celles-ci aucun plaisir comparable à ceux qu’il réserve aux hommes.
Comme le paradis n’est ouvert qu’aux mères et non aux infortunées femmes
stériles, comme on ne peut forniquer avec la mère d’aucun homme (un « nique
ta mère », dans les pays musulmans, peut se terminer en effusion de sang),
peut-être les mères, au paradis, regardent-elles les hommes forniquer avec
les houris...

Je vois d’ici l’indignation de quelques voilées nouveau style, de celles qui
parlent haut et fort de leur liberté et de leur identité, mais ne
plaisantent pas avec le Coran. On en voit quelques-unes, dans la rue, dans
le métro. Elles s’affichent. Elles affichent leur résolution, prêtes, on le
sent, à répondre vertement aux questions que personne ne leur pose, mais
que leur regard, leur port de tête, leur assurance provocatrice appellent de
toute évidence. Sans doute un jour ceux qui les inspirent nous
proposeront-ils une nouvelle lecture du Coran (les monothéismes n’en
finissent pas de se relire) pour nous persuader, vieille recette, qu’il faut
savoir l’interpréter et au besoin y déchiffrer ce qui n’y est pas écrit.
Mais on n’en est pas encore tout à fait là avec l’islam. On en reste aux
signes extérieurs de richesse identitaire et aux lectures fondamentalistes.
Le voile est ma culture. Le voile est ma liberté. Vieille rengaine qui date
des années de la décolonisation : la liberté est une chose, disaient alors
certains, mais la liberté culturelle en est une autre. On distinguait, avant
d’en venir à les opposer, les droits de l’homme (individuel) et le droit des
cultures (collectives). La justification intellectuelle de toutes les non
démocraties post-coloniales était ainsi trouvée. Et c’est au moment où l’on
fait mine parfois de s en inquiéter à l’échelle planétaire (bien sûr lorsque
les intérêts économiques ou stratégiques des pays occidentaux sont en
cause), qu’on entend sans broncher fredonner ce refrain dans nos banlieues.

Que des jeunes femmes adultes portent le voile, cela les regarde. Mais il y
a dans l’attitude de beaucoup d’entre elles une double perversité. Le port
du voile en France n’est pas le moyen de se fondre dans la foule anonyme,
plutôt le moyen d’attirer le regard, de se faire remarquer, une forme d’exhibitionnisme,
de provocation ; Femme objet et fière de l’être ; femme objet sexuel, plus
exactement. Cette perversité-là, encore une fois, est leur affaire. Mais
elle n’est plus tout à fait leur affaire, je vous supplie d’y prêter
attention, lorsqu’elle s’accompagne d’un message prosélyte à destination des
plus jeunes, d’un message lui-même voilé parce qu’il dissimule sa vraie
nature sous le voile des mots « liberté », « identité » ou « culture ».

Imposer le voile à une mineure, c’est, au sens strict, abuser d’elle,
disposer
de son corps, le définir comme objet sexuel destiné aux hommes. La loi
française, qui n’interdit rien aux majeurs consentants, protège les mineurs
contre tout abus de ce genre. Toutes les formes de pression directe ou
indirecte qui visent à imposer le voile à des mineures leur confèrent par
là même un statut d’objet sexuel assimilable à celui de la prostitution.
Elles doivent être interdites par la loi. Les mutilations psychologiques et
morales sont des mutilations sexuelles ; tout comme les mutilations sexuelles
sont également des mutilations psychologiques et morales. Il y a eu des
ethnologues, minoritaires heureusement, pour défendre l’excision au nom de
la différence culturelle. Péché contre l’esprit et péché contre la société
assurément. Ne commettons pas la même erreur, la même faute, à propos du
voile
islamique. Ce n’est pas au nom de la laïcité qu’il faut interdire le port du
voile aux mineures, à l’école ou ailleurs, c’est au nom des droits de l’homme,
et au nom de la protection des mineures.

Pour le reste, que nous chante-t-on ? Que nous chantent-elles, les égéries
de Mahomet « libérées » par le voile ? De quoi sont-elles libérées au juste.?
Elles affirment leur « identité », disent-elles. Quelle ou d’en identifier
les vertus. Elles le revendiquent comme un nouveau symbole après avoir fait
un tour sur les bancs de la Fac, comme si le voile était une invention du
XXI° siècle. Ce voile qui remonte à la nuit des temps, symbole d’archaïsme
en voie de disparition dans les campagnes les plus reculées et les églises
les plus traditionnelles de la vieille Europe, voilà qu’il voudrait se faire
une nouvelle jeunesse, se faire passer pour ce qu’il n’est pas.

Car ce qu’il est, nous le savons bien. Non pas le symbole séduisant d’une
nouvelle identité, mais l’expression de l’aliénation et souvent aussi celle
du repli devant les duretés du pays d’accueil. Les femmes voilées en France
ou dans d’autres pays démocratiques attirent les regards, attisent les
regards. Elles accèdent au statut d’image, au même titre que ces femmes qu’on
voit sur la couverture des magazines pour hommes. Etre voilée, s’afficher
voilée, c’est être constamment et avant tout la femme objet sexuel. Une
femme voilée est un objet sur lequel un écriteau invisible se laisse lire :
« Interdit de voir. Juste fantasmer. » La femme devient un objet qui par son
existence même, sollicite les fantasmes permanents des hommes. Ces
fantasmes qu’on n’ose s avouer.

Et comme le voile est à la mode, elle l’assume, elle le choisit, elle en est
fière. Enfin celles que personne ne remarquait attirent l’attention avec le
voile. Elles cachent ce que peut-être personne ne regarderait si elles ne le
cachaient pas. Comme les prostituées qui dissimulent leur corps dans l’ombre
des nuits pour tromper les clients, ces femmes voilées cachent leur corps,
pour qu’un mari, enfin les choisisse les yeux fermés.

Le voile, c’est en même temps un refuge pour dissimuler l’exclusion
sociale. Les immigrées orientales, très souvent chômeuses ou employées dans
des travaux subalternes, doivent, pour toucher le SMIC, se débattre sur un
marché du travail de plus en plus difficile où la discrimination règne.
Elles passent après les hommes, après les femmes non orientales, objets d’une
exclusion sociale et économique impitoyable. Exclues de leur communauté
musulmane quand elles se sont battues pour leur émancipation (cette
émancipation qui leur vaut tout au plus le montant du RMI), exclues de la
société française, du marché de l’emploi, elles ont payé cher leur
indépendance. La société française n’a pas fait assez pour leur intégration.
Comment s’étonner que certaines d’entre elles se réfugient sous le voile et
essaient de trouver un mari qui les nourrira pour le prix de leur virginité ?
Au moins, elles ne seront pas à la rue, comme les femmes de plus en plus
nombreuses qu’on voit mendier dans le métro, elles ne connaîtront pas la fin
sordide des SDF clochardisés. Ces femmes n’échappent à l’exclusion que par l’aliénation.

Il est peut-être temps que les intellectuels français, après s’être
intéressés tour à tour à l’Afghanistan, à Massoud, à Loft Storv, à l’Irak..,
et au voile, ces sujets éphémères ou saisonniers, s’intéressent aux
détresses flagrantes des exclu(e)s de ce pays dans lequel nous vivons et qui
va de plus en plus mal. A ces hommes et à ces femmes, français ou immigrés,
qui sont de plus en plus nombreux dans le métro et le RER, à ces fantômes du
licenciement dont la présence bavarde ou silencieuse à nos côtés, au
quotidien nous fait honte.

À la petite poignée de femmes musulmanes, très minoritaires, qui ont un
travail décent et ont choisi de porter le voile, je dirai que la perversité
existe (il y a des prostituées » dit-on, qui vendent leur corps sans être
vraiment dans le besoin, pour le plaisir). Elles sont adultes. Elles peuvent
même enfouir leur corps dans une couverture en laine par une chaleur de
trente-cinq degrés. Si ça les fait jouir, c’est leur affaire. Mais dès qu’il
s’agit d’enfants, d’enfants vivant en France, qu’on prétend endoctriner et
éduquer à l’aliénation en imposant à leur corps la marque sexuée de leur
dépendance, je dis Non ! Halte ! Atteinte aux droits de l’homme !

Et c’est, je le crains, l’oubli des droits de l’homme (au sens générique du
mot « homme ») qui a inspiré à quelques sociologues musulmans certaines de
leurs analyses les plus stupéfiantes.

Les intellectuels musulmans portent de lourdes responsabilités dans cette
affaire. Lorsqu’on parle d’intellectuels catholiques en France, c’est pour
les distinguer aussi bien de ceux qui s’inscrivent dans une autre mouvance
religieuse que de ceux qui ne s’inscrivent dans aucune mouvance de ce genre
et revendiquent même éventuellement leur agnosticisme, ou leur athéisme. La
dénomination d’intellectuel catholique ne s’applique donc qu’à une partie
seulement des Intellectuels. Ce n’est pas le cas des « intellectuels
musulmans », ils font partie d’un seul grand tout : L’islam. Iis se
distinguent des autres comme intellectuels, mais pas comme musulmans. Où
sont donc les intellectuels athées du monde islamique ? En Iran, eu Égypte,
en Algérie, en Arabie Saoudite ? Par une étrange perversion du langage,
celle qui permet d’identifier la religion à la culture et inversement, nous
nous habituons à considérer que des populations entières, des littératures
et des philosophies sont tout uniment « musulmanes » Au principe est le mot
« islam ». Et puis on décrète l’art islamique, la miniature islamique, l’architecture
islamique, la poésie islamique. La terre de l’islam. On a même imputé aux
roses d’Ispahan l’odeur dc l’islam. Il n’y a plus ensuite qu’à en décliner
les différentes modalités l’islam fondamentaliste, l’islam intégriste, l’islam
modéré et, dernier-né, l’islam laïque. Sommes-nous dans un siècle de délire ?

Aucune religion n’est laïque. La laïcité est précisément la séparation de l’État,
la sphère publique, et de la religion, affaire privée. On ne peut pas,
sémantiquement, accoler l’adjectif « laïque » à un nom de religion. Personne
ne parle de catholicisme laïque ou de protestantisme laïque. Simplement, en
France, la plupart des catholiques ou des protestants admettent aujourd’hui
le principe de la laïcité., en ce sens, ils sont laïques tout comme peuvent
l’être des athées ils sont catholiques et laïques, protestants et laïques.
Ils n’appartiennent pas à des formes de catholicisme ou de protestantisme
( « laïques ») qui s’opposeraient à d’autres. Tout cela ne s’est pas fait en
un jour. C’est le produit d’une longue histoire et de luttes intenses. La
laïcité n’est évidemment pas consubstantielle au monothéisme chrétien (la
distinction évangélique entre ce qui relève de Dieu et ce qui relève de
César n’a rien à voir avec la laïcité). Elle lui a été imposée.

Lancer l’expression « islam laïque » relève davantage du lapsus révélateur
que d’un raccourci de la pensée. Lapsus révélateur, car il s’agit bien de
partir du tout indiscuté, l’islam, pour en qualifier une des modalités, c’est-à-dire
d’une démarche inverse de la démarche laïque qui distingue au départ la
sphère publique et la sphère privée. Je crains que la plupart des
intellectuels musulmans n’aient pas vraiment compris ou pas vraiment voulu
comprendre le sens du mot « laïcité » et ses implications. Ce n’est pas tout
à fait étonnant car mot « laïcité » n’a de place ni dans la pensée ni dans le
langage du monde musulman, où les dogmes de l’islam doivent régenter jusqu’aux
menus détails de la vie quotidienne de chacun. Le mot « laïcité » n’a pas d’équivalent
en arabe ou en persan. Car la laïcité n’a pas été pensée dans ces
langues-là. Ce qui ne signifie nullement l’incapacité de ces langues à
concevoir la notion de la laïcité, mais plutôt l’incapacité de leurs
penseurs. Dès lors, on peut en mettre le concept à toutes les sauces, jouer
sans risque avec un concept vide ou une intuition aveugle, dans le langage
de Kant. Ces intellectuels musulmans, ces musulmans intellectuels plutôt,
veulent fourrer l’islam partout, le plaquer sur tout, jusque sur la
séparation de l’État et de la religion. Ils veulent, en somme, non que l’éducation
soit laïque, mais qu’elle soit laïquement islamisée. Lorsque Khomeyni
décrétait « Nous, les musulmans, exportons l’islam dans le monde entier »,
je le croyais fou, mais sa folie, apparemment, est collective et
contagieuse.

Elle se répand.

Je ne mets pas tous les intellectuels du monde musulman dans le même sac.
Quelques-uns ont dénoncé le despotisme islamique et son oppression des
femmes. Mais force est de reconnaître que ce ne sont pas ces intellectuels
critiques que l’on entend. Les intellectuels dits musulmans ne s’indignent
que devant les atteintes portées à l’honneur de l’islam et à Mahomet. Ils ne
se donnent du mal que pour défendre la sacralité de l’islam et du Coran. On
ne les a pas vus se révolter contre les arrestations, la répression, les
assassinats, la violence, la drogue, la pauvreté, la misère, la pédophilie
et l’absence de droits des femmes et des enfants dans leurs pays musulmans.
On ne les a pas entendus protester contre les parents qui obligent leurs
filles à porter le voile, contre les mariages forcés imposés à des
adolescentes ici en France (il faut voir à ce sujet le film de Coline
Serreau, Chaos).

La mise à mort par lapidation des femmes accusées d’adultère leur a-t-elle
arraché un cri d’indignation.? Ils semblent toujours plus empressés à
défendre les raisons et les vertus de la bigoterie qu’a en dénoncer les
barbaries. Comme Lyautey à l’époque du protectorat sur le Maroc, ils
redécouvrent le rôle bénéfique de l’islam sur le maintien de l’ordre et sont
prêts à en faire bénéficier les banlieues. Des jeunes gens bien pieux,
assurent-ils aux bourgeois apeurés de la France tranquille, se tiendront
plus sages que des voyous sans principes. Laissez faire l’islam. Ils
pérorent, surpris et enchantés du rôle qu’on leur reconnaît, aussi aptes,
apparemment, à assurer la promotion féminine qu’à ramener le calme dans les
quartiers pudiquement appelés, défavorisés ou difficiles. À quand un
protectorat sur les banlieues.?

Le fait que les gouvernements occidentaux soutiennent les régimes
dictatoriaux et théocratiques et rivalisent pour passer des accords de
toutes sortes avec eux au nom de la compétition économique mondiale, n’est
plus un secret pour personne. Et, si condamnable que soit cette politique
internationale, au nom des intérêts nationaux, elle ne rencontre
pratiquement aucune opposition sérieuse dans aucun pays démocratique. Est-ce
que, à long terme, le relativisme de la politique extérieure va déteindre
sur la politique intérieure ? Quelle politique envisage le gouvernement pour
résoudre les problèmes de plus en plus importants des banlieues peuplées d’immigrés
du tiers-monde ? Nos politiciens vont-ils opter pour des pouvoirs locaux, des
« dictatures modérées », pour assurer la sécurité et empêcher les
débordements.? La démocratie occidentale, malgré ses insuffisances, reste
le meilleur système existant. Je pense qu’avec la montée du libéralisme
sauvage, de l’extrême droite, des religions et du communautarisme
ethnique, elle court de réels dangers.

Si l’islam avait jamais été un agent de l’émancipation des Femmes et un
antidote à la violence, ça se saurait.! La violence la plus barbare ne
règne-t-elle pas dans la plupart des pays musulmans.? Les droits de l’homme,
et notamment ceux des femmes et des enfants, n’y sont-ils pas
quotidiennement bafoué.? On se demande parfois quelle est au juste la cause
que défendent les intellectuels musulmans.

Les femmes musulmanes qui ont pu s’en sortir grâce aux lois et à l’éducation
républicaines et laïques de la France et qui aujourd’hui revendiquent le
voile pensent-elles jamais à ces autres femmes, ensevelies sous le voile,
qui dans leur pays n’ont aucun droit ? Je me demande si elles mesurent la
situation de ces femmes privées de l’éducation la plus élémentaire, qui n’ont,
pour les plus pauvres d’entre elles, pas même un acte de naissance Ces
femmes écrasées, Ces femmes très nombreuses des régions les plus désertiques
et les plus isolées des pays musulmans, Peut-être un séjour dans un pays
comme l’Afghanistan ferait-il le plus grand bien à celles qui se prétendent
« libérées par le voile » Peut-être pourraient-elles faire partager leur « 
liberté » aux femmes afghanes ?

Après la révolution islamique en Iran, certains sociologues iraniens
résidant en France, ont fabriqué de toute pièce la théorie du « voile comme
moyen d’émancipation ». Les femmes tirées par les cheveux, jetées à terre,
frappées dans les rues de Téhéran parce qu’elles ne voulaient pas porter le
voile, ils ne les ont pas vue. Sans doute ne voient-ils toujours pas qu’aujourd’hui
encore les gardiens de l’islam arrêtent et emprisonnent des femmes parce qu’elles
ont laissé échapper du voile quelques mèches subversives.

Étrange omission pour ces spécialistes de la société Iranienne ils ont
oublié de mentionner que le port du voile a été imposé à toutes les femmes
dans tout le pays, que c’était le voile ou la mort. Ils ont omis en outre de
dire que le port du voile a été imposé aussi dans toutes les écoles, y
compris dans les écoles primaires, aux filles mineures selon les lois
coraniques, aux enfants de six, sept ans « dans l’islam » l’âge de la
majorité pour les filles est de neuf ans. Dans des écoles où aucun homme n’est
employé, dans des classes de filles dont l’institutrice est elle-même
évidemment voilée, les petites filles de sept ans n’ont pas le droit d’enlever
leur voile. Il fait partie de leur identité, en effet, et elles apprennent à
vivre avec. La théorie de l’émancipation par le voile a fait ses preuves,
décidément. Mais sans doute est-il malsain et universitairement peu rentable
de s’attarder au spectacle de celles qui ont été dès l’enfance réduites au
silence, aveuglées, étouffées sous les masques et les voiles de ce que
naguère on osait encore appeler l’obscurantisme.

Il s’agit de faire carrière, en effet. Et pour cela d’exister.
Imaginez-vous un intellectuel musulman décortiquer les mécanismes de l’aliénation
religieuse ? Non, bien sûr. Il y a Houellehecq pour ça. Houellehecq qui, ne
connaissant rien à l’islam, n’a d’ailleurs pas grand-chose à décortiquer.
Les intellectuels musulmans quant à eux n ont pas vocation à être Giordano
Bruno ou Voltaire... Non. Mieux vaut, pour un intellectuel musulman, rester
musulman. C’est beaucoup plus prudent et c’est plus malin. Il peut en
effet - ce sera sa spécificité, son créneau, comme on dit parfois dans le
métier -expliquer aux autres que l’islam n’est pas ce qu’ils croient. C’est
une technique ancienne, qui a déjà fait ses preuves et qui marche toujours.
Prendre le contre-pied des clichés habituels et développer doctement les
propositions qui résultent de ce retournement. Il ne s’agit pas de se
demander si les clichés correspondent ou non à quelque chose. Il s’agit d’exister
en proposant des paradoxes qui se présenteront, vus de l’extérieur, comme le
fruit de l’expérience, de la sagesse et de la modération « Moi qui en viens,
moi qui en suis, je peux vous assurer que ce n’est pas ce que vous croyez. »
L’opération est d’une extraordinaire rentabilité. But d’abord, elle vous
donne une position ; elle met en valeur votre expérience supposée, votre
qualité de musulman en l’occurrence (la même opération pourrait se faire au
nom d’une minorité ethnique, d’un parti politique ou d’une secte, mais la
référence à l’islam est assurément d’une tout autre ampleur).

En deuxième lieu, elle vous met automatiquement en situation d’intermédiaire,
d’intermédiaire entre ceux qui en sont et ceux qui n’en sont pas. Vous
devenez par là même un « modéré ». Car en tant qu’intellectuel vous comprenez
tous les points de vue, vous dissipez les malentendus. Vous savez, comme
ceux qui en sont, mais vous entendez les questions de ceux qui n’en sont
pas. Et comme vous connaissez leur langage, vous y répondez au prix d’un
petit effort de traduction mais oui, la liberté de conscience, le droit à la
différence, l’égalité des sexes, la démocratie, nous avons tout cela,
potentiellement en tout cas ; il faut savoir nous entendre, Une petite
allumette à la vraie tradition, au véritable islam, une petite concession
pour dénoncer, du côté de ceux qui en sont, une poignée d’extrémistes, et le
tour est joué accompli. C’est au tour de ceux qui n’en sont pas, maintenant,
de ceux qui n’en sont pas mais qui restent pleins de bonne volonté ? de s’en
prendre à leurs propres préjugés, à leur myopie, à leur
occidentalocentrisme. Un pas de plus et les valeurs se renverseront on
dénoncera dans la laïcité une nouvelle religion, on parlera de la tyrannie
des droits de l’homme, notion, comme chacun sait, terriblement
ethnocentrée, on appellera à la révision des concepts sclérosés. Cette « 
posture » intellectuelle, enfin, peut permettre de trouver un poste, aux
Etat Unis, où on en raffole, ou même en France, où la notion d’expertise
fait autant de ravages que celle de culture. L’expert en culture islamique
peut ainsi nourrir tous les espoirs s’il maîtrise un peu le vocabulaire et
la rhétorique de la pensée politiquement correcte qui revêt ici la forme de
l’islam « modéré »

Trêve d’ironie. Que les penseurs musulmans n’aient pas les audaces du XVIII
siècle européen, après tout on petit le comprendre. L’islam, de son côté, a
quelques siècles de retard sur le christianisme et l’on peut s’attendre (c’est
une question de patience) qui évolue au cours des siècles à venir. Encore qu’en
ces matières des rechutes soient toujours possibles et qu’on voie aujourd’hui
coexister sous l’étiquette « christianisme » des philosophies de style
humaniste et des fondamentalistes virulents. Mais le plus surprenant, avec
ces intellectuels musulmans, c’est qu’ils oublient que le monde islamique a
connu son XVIII siècle dès les XIII° siècles.

Le débat sur le voile, du fait des débordements idéologiques qu’il autorise
et des interprétations intéressées dont il sera l’objet, dans les pays
théocratiques, cautionne leur obscurantisme et leur despotisme. Il
faudrait que les intellectuels Français qui se déclarent hostiles à une
école laïque qui ne tolère pas les mineures voilées prennent conscience du
fait que leur engagement sera un appui aux dictatures islamiques. Quant aux
minauderies des midinettes du voile en France, elles sont un encouragement à
la répression de toutes les Femmes qui, dans les pays musulmans, essaient d’échapper
à l’emprise totalitaire du hijab au risque de leur vie.

Lorsque certains défenseurs du voile déclarent « Ma femme et ma Fille ne
portent pas le voile », on s’extasie, et l’on fait même remarquer, à l’occasion,
avec un sourire ravi, qu’ils ont bu un verre de vin ou raconté une histoire
un peu leste. Mais ce sont les mômes souvent qui ont semé les graines du « 
voile comme revendication dune nouvelle identité » depuis une vingtaine d’années,
ils défendent un prétendu « droit des jeunes musulmanes en France à
revendiquer le port du voile.

Insensiblement, avec des mots viciés, ils ont contribué à la création d’un
climat étrange, d’une atmosphère délétère dans laquelle s’épanouissent les
attitudes les plus paradoxales. La liberté devient la liberté de s’aliéner.
L’identité devient l’identité religieuse (on l’appelle culture pour la
mettre à la mode). Sous couvert de parler le langage de la modération et de
l’équilibre ( Laissez s’exprimer les différences ») ils essaient de donner
des couleurs désirables, naturelles, modernes aux formes antiques de l’aliénation
et de l’exclusion.

Le fait qu’une jeune fille musulmane affiche sa foi par le voile islamique
ne lui pose apparemment aucun problème ? Pense-t-il tout simplement que « c’est
son choix », comme on dit à la télévision.? D’où viennent cette « liberté »
et ce « choix » ? La discrimination sexuelle et le discrédit du corps dès l’enfance
sont-ils une forme de conditionnement moins grave que le conditionnement par
les sectes ? Allons-nous devoir bientôt nous prononcer sur l’âge (le la
majorité religieuse des filles, étant bien entendu que la question est
moins urgente pour ce qui concerne les garçons ? Allons-nous bientôt décider
de l’âge auquel elles pourront « choisir » de se voiler ? Treize ans ? Neuf
ans ? Sept ans ?

Les intellectuels musulmans, qui se définissent d’abord comme musulmans,
sont-ils les plus qualifiés pour donner des leçons de tolérance et de
laïcité, pour prétendre aujourd’hui définir en les renouvelant les idéaux de
tolérance et de laïcité ? Ils l’ont, pourtant, cette prétention, et ils sont
aussi habiles que prétentieux. Ils savent jouer avec la mauvaise conscience
professionnelle de nombre d’intellectuels français et donner à de jeunes
musulmanes le désir d’inverser le sens des signes. « Le voile parce que je
le vaux bien » telle est la substance publicitaire du message qu’ils font
passer. Mais il ne s’agit plus de produits de beauté. Ces intellectuels
musulmans sont les instruments d’une pseudo-libération, d’une « libération
dans « l’imaginaire » dont l’Histoire nous fournit de nombreux exemples.
Revendiquer ce à quoi on est assigné par l’ignorance, le racisme, les
préjugés ou le mépris des autres, c’est la solution de tous les desperados
du monde. Ceux qui les inspirent sont des illuminés ou des malins, mais
parfois aussi des provocateurs, des manipulateurs ou des corrompus.

Il faut se appeler, pour raison garder, que les débats sur le voile à l’école
concernent un fait absolument minoritaire. Dans l’immense majorité des
écoles et des classes, la question du voile ne se pose pas. Il faut
rappeler aussi que la grande majorité des immigrés ou des nationaux
originaires de pays musulmans se disent religieusement indifférents. La
revendication du voile est-elle pour autant un phénomène dont on peut penser
qu’il disparaîtra de lui-même, au fil des ans et des générations ?
Certainement pas. Les intellectuels qui s’opposent à l’exclusion des jeunes
filles voilées de l’école en faisant remarquer que cette exclusion aggravera
leur situation, alors qu’à l’école , elles apprendraient à se libérer, se
trompent à la fois d’époque et de cible. Autoriser le voile à l’école sera
un encouragement a porter le voile ici en France. Autoriser le voile à l’école
replace les adolescentes vivant dans les cités et es banlieues sous le
joug des dogmes islamiques et rend leurs légitimes aspirations à l’émancipation
encore plus difficiles. Déjà certaines d’entre elles ont été violentées et
traitées de putes pour avoir refusé de porter le voile. Va-t-on bientôt
entendre dire dans les banlieues pour défendre un homme accusé de viol « La
fille l’avait bien cherché. » Si elle ne voulait pas être violée, elle n’avait
qu’à être voilée ? Le viol ou le voile

C’est précisément parce qu’un langage de fermeté, n’a pas été tenu il y a
dix ou vingt ans qu’un courant de pensée islamiste et anti-laïque a pu se
développer et prendre corps. Il allait depuis longtemps dire que le marquage
« culturel » et discriminant du corps des filles mineures - excision,
voile - est purement et simplement interdit. Cette interdiction est un
préalable à tout débat sur la laïcité:Les enfants doivent être protégés
aussi hors de l’école Faute de cette protection, les enfants et
petits-enfants d’immigrés, parce que les conditions de vie de leurs parents
sont difficiles et leur environnement quotidien ingrat et dur, sont une
proie désignée au prosélytisme islamiste. Il est du devoir des responsables,
au lieu de débattre sur « le voile à l’école »avec une poignée d’islamistes,
de prendre en charge ces adolescentes mineures victimes d’abus sexuels et de
les faire suivre par des spécialistes. Car, encore une fois, faire porter le
voile aux mineures, c’est disposer de leur corps et abuser d’elles
sexuellement, c’est les mettre sur le marché du sexe de la façon la plus
crue, c’est leur faire subir une maltraitance psycho-sexuelle, un
traumatisme qui marquera à jamais le corps et l’esprit des futures femmes.

Comment s’étonner que, dans un monde et à une époque où toute vérité est
voilée, le voile soi t à la mode. ?

S’agit-il là d’un voeux pieux, coûteux et irréalisable ? Certainement pas.
Les immigrés sont assujettis à l’impôt au même titre que les nationaux. Ne
peut-on considérer que cela leur donne aussi un droit à un apprentissage de
la langue et à une éducation démocratique ? La France éduque ses enfants ;
Pourquoi ce droit ne s’appliquerait-il pas à la première génération, aux
immigrants adultes, privés d’une réelle éducation démocratique, qui ont
souffert des années dans des pays où tous les droits humains sont bafoués ?
On ne cesse de dénoncer l’insécurité et la violence engendrées par les
jeunes, les adolescents, souvent d’origine, cela va sans dire, maghrébine ou
africaine. Mais on nous parle très rarement de la violence sans mesure que
la société leur inflige dès leur plus tendre enfance. Quoi de plus révoltant
pour un enfant que de voir ses parents, malgré les souffrances qu’ils ont
endurées, les efforts qu’ils ont dû accomplir pour pouvoir quitter leur pays
de naissance, humiliés ou marginalisés dans une société dont ils espéraient
accueil et libération.? Peut-on exiger si facilement que les enfants de ces
immigrés considèrent la France comme leur Pays ? Mieux accueillir, mieux
éduquer, mieux intégrer les immigrants me paraît une urgence prioritaire.

Il y a assez de Français disponibles et généreux, d’instituteurs et de
professeurs à la retraite pour collaborer à un projet qui devrait évidemment
dépasser de beaucoup par son ampleur les quelques cours d’alphabétisation
qui existent actuellement. Notons que certains Etats américains disposent d’institutions
de ce genre. En généralisant leur création, la France pourrait jouer un rôle
pionnier et se montrer fidèle à son image de pays de culture et d’égalité
démocratique. On a entendu récemment le président de la République et aussi
le maire de Paris évoquer la nécessité d’un tel effort puissent les actes
suivre les paroles ! Une politique centrée sur l’éducation laïque des
immigrés adultes pourrait avoir pour conséquence de faire entrer les
principes démocratiques à l’intérieur des familles, d’inspirer aux enfants
de l’immigration le respect de leurs parents et du système politique qui les
a accueillis, effaçant ainsi l’une des causes majeures de la violence.

L’apprentissage de la langue devrait être aussi celui de la démocratie et de
la conscience démocratique. Pour la bonne marche de la démocratie, trois
principes sont essentiels et devraient être intériorisés par chacun : » La
laïcité, la tolérance et le respect. » Mais quelle laïcité ? La tolérance
jusqu’où ? Et le respect de quoi ?

La démocratie ne va pas de soi ; Elle s’acquiert, elle se défend. En
Occident, elle est le fruit de plus de deux siècles de combat. Aujourd’hui,
elle est offerte aux immigrés qui ont quitté à l’âge adulte des pays aux
régimes plus ou moins dictatoriaux. La démocratie se mérite et l’intériorisation
de ses valeurs demande du temps, de la réflexion et du courage.

La laïcité, comme valeur républicaine, n’existe ni dans la mentalité, ni
dans la pratique, ni dans le langage de la grande majorité des immigrés.
Être laïque, n’est-ce pas reconnaître que tous les citoyens, quelles que
soient leurs croyances, quelles que soient leurs origines et leur condition
sociale, quel que soit leur sexe, sont égaux aux yeux des lois
démocratiques ? Et admettre, notamment, qu’il y a des lieux et des
institutions où l’appartenance et la pratique religieuses n’ont pas leur
place ? Il est bon que Jésus et Allah restent à la porte de l’école. Que des
Femmes majeures veuillent porter un voile dans la rue, ça les regarde. Mais
il faut qu’il y ait des lieux où les lois de la France s’appliquent à tous
et soient supérieures aux lois religieuses, où les dogmes de l’islam ou de
toute autre religion n’aient pas à se manifester.

La tolérance et le respect sont deux mots galvaudés. À force d’entendre dire
qu’il faut respecter tout et son contraire, on ne respecte rien ni personne.
Comment pratiquer la tolérance sans sombrer dans le relativisme.? Etre
tolérant, il me semble, c’est admettre que l’autre peut se tromper et qu’il
en a le droit. J’en reviens au sujet le plus brûlant, celui de la religion.
Pour mol, aucun livre saint, aucune religion n’est jamais tombé du ciel,
aucune parole n’est sacrée et tous les avocats d’Allah ou de Dieu (mollahs,
rabbins, curés et autres exégètes autoproclamés de la parole divine)
devraient avoir des préoccupations plus directement terrestres. Mais j’admets
que les représentants des religions et ceux qui les suivent puissent se
tromper et penser le contraire de ce que je pense. Je ne leur demande que la
réciproque qu’ils respectent mon droit à ne pas penser comme eux, à penser
faussement, à me tromper selon leurs critères. Ce que je respecte, ce n’est
pas la croyance de l’autre, une croyance à laquelle je n’adhère pas, mais c’est
son droit à l’avoir, son droit à la liberté. Ce que chacun de nous doit
respecter, c’est l’être humain en tant qu’individu libre de penser et de
vivre sa vie comme il l’entend, hors de toute contrainte.

De ce point de vue, je trouve inquiétante la tendance du langage politique,
sous l’influence d’une sociologie molle, à enfermer les immigrés dans un
communautarisme à base religieuse et ethnique. On dit toujours, par
exemple, qu’il y a quatre millions de musulmans en France. Mais une majorité
de ces « musulmans », je le répète, se déclare religieusement indifférent et
beaucoup a quitté leur pays pour fuir l’islam. Condamnés à mort chez eux,
vont-ils se voir assignés au communautarisme religieux et réduits au
silence dans les pays démocratiques ?

Le bruit fait autour du voile ne doit pas être un moyen d’éluder les vrais
problèmes que sont l’inégalité économique, le logement, la ghettoïsation et
l’éducation. Les responsables politiques ne doivent pas renoncer à leurs
responsabilités, abandonner les immigrés à eux-mêmes dans des ghettos chaque
jour plus éloignés de la société française, laisser se créer, comme en
Angleterre ou aux Etats-Unis des petits tiers-mondes localisés.

Ce que je demande, c’est une attention plus grande aux problèmes rencontrés
par les immigrés - attention d’autant plus nécessaire que, semble-t-il d’ici
à quelques années l’Europe aura besoin d’une nouvelle main-d’oeuvre
étrangère. Faute de cette attention, la violence et l’insécurité vont
croître, malgré les dispositifs prévus, l’impunité zéro, le renforcement du
service policier et les prisons plus vastes. Un système de répression n’a
jamais dissuadé les délinquants ni même servi réellement à réduire la
violence. On le voit bien dans les pays du tiers-monde, où la moindre
infraction et la moindre dérive des adolescents et des enfants sont
sévèrement punies et où pourtant la violence et l’insécurité font partie
intégrante de la société. Faute de cette attention aux vraies raisons de la
violence, on verra se développer, subtilement associés et objectivement
complices, l’un nourrissant l’autre et réciproquement, le discours
islamiste et celui de l’extrême droite.

Pour conclure, je ne peux que faire appel au bon sens et à la
responsabilité.

Cet appel s’adresse à tous les Français et immigrés originaires des pays
musulmans qui, agnostiques, athées ou croyants, ne se sentent concernés ni
de près ni de loin par des débats qu’on souhaiterait archaïques sur la place
des femmes dans la société ; qui ne se reconnaissent pas non plus dans les
références confuses à on ne sait quelle identité partagée dont le voile ne
serait que l’un des signes ; et qui ne veulent pas se montrer solidaires des
contraintes barbares par lesquelles on impose encore au corps et à l’esprit
des filles mineures une marque indélébile et un traumatisme profond.

Il faudrait qu’ils rompent le silence, un silence qui pourrait passer pour
la preuve de leur complicité ou de leur indifférence.

Cet appel s’adresse aussi aux intellectuels français et aux personnes de
bonne volonté. Puissent celles et ceux qui sont aujourd’hui les
représentants de la langue et de la pensée françaises prendre conscience du
redoutable recul que traduit l’existence d’un débat sur « le voile à l’école ».
Puissent-ils abandonner les prudences, les lâchetés ou les doutes qu’ont
suscités chez beaucoup d’entre eux les épreuves amères de l’Histoire et la
conscience de leurs échecs ou de leurs erreurs. Puissent-ils retrouver l’idéal
des Lumières sans s y aveugler, retrouver les traces du progrès là où elles
existent et ne pas sombrer dans un relativisme démissionnaire. Puissent-ils
enfin lever la tête et le regard, retrouver le sens de l’orientation et
revendiquer la meilleure part de leur héritage, pour que l’Europe ne
devienne pas une mauvaise copie des États-Unis.

Cet appel s’adresse enfin et surtout aux femmes, à toutes les femmes,
musulmanes ou non, et aux mères. Le temps de l’humiliation et de l’aliénation
est révolu, Demander aux dépositaires mâles des dogmes religieux les moyens
et les chemins de la libération des femmes, c’est le comble de l’humiliation
et de l’aliénation. Il incombe aux femmes, surtout aux femmes originaires
des pays musulmans, d’affirmer qu’elles n’ont plus à marchander les
conditions de leur existence, qu’elles sont des individus de plein droit et
qu’à ce titre elles ne peuvent pas supporter qu’en France ou ailleurs (mais
en France il y va de leur responsabilité directe) des fillettes soient
élevées, à l’ombre du voile, dans un esprit de passivité et d’infériorité,
que la culture soit l’alibi de la religion et la religion l’alibi de la
discrimination sexiste. Mais cet appel est aussi adressé aux pères
musulmans qui ne souhaitent pas un avenir sous le voile pour leurs filles.

Je demande que tous ensemble, femmes et hommes, français et immigrés, nous
exigions du gouvernement de la France qu’il légifère pour interdire le port
du voile aux mineures, à l’école et hors de l’école ; et mette à l’étude des
solutions pour prendre en charge les adolescentes victimes du prosélytisme
islamique.

Quand je retrouve le souvenir et l’image des petites filles voilées des
écoles iraniennes, quand je pense à celles qui, en France, sont utilisées, à
leur corps défendant ou par l’effet d’une redoutable manipulation
islamiste, pour servir d’emblèmes aux propagandistes de « l’identité par le
voile », la tristesse le dispute en moi à la colère, Allons-nous enfin nous
réveiller ?

Par « Chahdortt Djavann » - Edition Gallimard.

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