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Aux côtés des insurgés de Bagdad.

Dimanche 25 juillet 2010 // Le Monde

À la tombée de la nuit, le désert était devenu glacial. Des hélicoptères américains tournoyaient dans le ciel et des patrouilles terrestres rôdaient dans le secteur. Abou Khalid, un instituteur libanais de 32 ans, venait de passer plusieurs nuits à suivre des itinéraires détournés qui l’avaient conduit de la frontière syrienne à la région occidentale de l’Irak. À présent, il était seul et se cachait. Le passeur irakien à qui il avait versé 500 dollars pour qu’il le mette en contact avec les insurgés l’avait quitté pour essayer de trouver un véhicule dans la ville voisine. Les choses ne s’étaient pas bien passées. Ils avaient huit heures de retard car, du côté syrien de la frontière, un homme qui essayait d’entrer clandestinement en Irak s’était fait prendre juste avant qu’ils tentent leur chance. Angoissé et frigorifié, l’instituteur appela son contact au Liban, lequel appela son contact à Damas, lequel appela Bagdad.

C’était en avril 2003, Abou Khalid était parti depuis de nombreux jours son domicile de la verdoyante vallée de la Bekaa et était monté à bord d’un car qui les avait emmenés, lui et une douzaine d’autres jeunes hommes, jusqu’en Syrie... Je n’ai pas vraiment eu d’échanges avec les autres ; m’a-t-il raconté plus tard. Chacun était trop préoccupé. Nous étions angoissés. Je suppose que les autres étaient à peu près dans le même état d’esprit que moi. Si cela était vrai, cela voudrait dire qu’ils savaient se servir d’une arme, mais n’avaient aucune expérience militaire. Cela voudrait dire qu’ils avaient des convictions religieuses cohérentes et réfléchies. Cela voudrait dire, enfin, qu’ils avaient réagi de manière suffisamment forte à l’état du monde tel qu’il était montré par les télévisions satellitaires arabes ; y compris avec ces images non censurées de morts et d’agonisants Irakiens, trop dures pour être diffusé sur les chaînes américaines, et que cela les avait poussés à se lancer dans un voyage de plus de 700 kilomètres, en aller simple pour rejoindre "la résistance". Le périple d’Abou Khalid commença lorsqu’il contacta un ami qui agissait, déjà aux côtés des insurgés en Irak. J’ai dû étudier avec un religieux qui m’a fait comprendre les fondements religieux du djihad. On ne peut pas partir comme ça, et puis, je ne voulais pas m’en aller au beau milieu d’un trimestre scolaire. J’ai attendu les vacances pour tout lâcher.

Le moment venu, Abou Khalid se rasa la barbe et revêtit un habit neuf comme on le lui avait prescrit -afin de ne pas attirer l’attention aux frontières. Je lui demandai s’il avait à ce moment-là une idée de ce qu’on allait lui demander de faire en Irak. Comme il était bon conducteur, me répondit-il il avait longtemps conduit un bus scolaire dans sa région afin d’arrondir ses fins de mois il pensait qu’on lui demanderait de lancer un camion piégé contre un point de contrôle américain. Un attentat-suicide.

L’angoissante attente d’Abou Khalid dans le désert ne dura pas longtemps. Car les filières entre la frontière et Bagdad étaient alors bien rodées. (Abou Khalid estime à des "centaines" le nombre de jeunes gens qui, quittant le seul Liban, étaient déjà parties se battre en Irak.) Bientôt, il se retrouva à Bagdad dans une maison sûre, aux fenêtres masquées, en compagnie de quinze autres Arabes originaires de Libye, d’Égypte, du Koweït et d’Arabie Saoudite. Il n’a connu d’eux que leurs pseudonymes. Environ six mois plus tard, Abou Khalid quitta ses frères djihadistes, sans avoir lancé de camion contre un checkpoint Les chefs de l’insurrection le renvoyèrent de l’autre côté de la frontière pour une nouvelle mission. Il n’était pas le seul dans ce cas. À l’automne 2007, les Forces spéciales américaines récupérèrent plusieurs disques durs d’ordinateurs au cours d’un raid mené contre une planque d’Al-Qaida en Irak (AQI), près de la ville irakienne de Sinjar, non loin de la frontière syrienne. Aussi incroyable que cela paraisse, après quatre ans de guerre et des -milliers de morts, les militaires américains n’avaient qu’une très vague idée de la structure de l’insurrection. Le « trésor de Ninjar », comme on appela très vite les documents saisis, fournit la première image précise de ces "combattants étrangers" entrés en Irak pour y semer le chaos. On y trouva des listes détaillées de militants d’AQI pour la période allant d’août 2006 à août 2007, qui ont permis de dévoiler l’organisation d’un réseau de passeurs professionnel et efficace, puisqu’il serait parvenu à faire entrer par la frontière syrienne 600 combattants étrangers, originaires de vingt et un pays, au cours des douze mois en question.

Lorsque l’armée américaine eut enfin tiré tous les enseignements du trésor de Sinjar, la filière que l’on avait surnommé « l’autoroute djihadiste » était devenue une voie à double sens ; Des centaines de combattants étrangers repassant la frontière irako-syrienne pour gagner des refuges leurs permettant de se reposer et de se réorganiser. Les plus aguerris d’entre eux allaient faire monter d’un cran la menace pesant sur les forces américaines en Afghanistan.

J’en ai rencontré des centaines. Je suppose donc qu’il devait y en avoir des milliers, m’a confié Abou Khalid en parlant des combattants étrangers. Les nouveaux arrivants avaient interdiction absolue de sortir, de crainte d’être repérés. "Mais même si nous ne pouvions pas sortir, il régnait une ambiance formidable dans la maison", se souvient Abou Khalid, qui en parle comme d’un endroit à mi-chemin entre la fraternité étudiante et la madrasa [école coranique]. "Nous commandions à manger, et, quand la nourriture arrivait, nous nous disputions pour savoir qui allait la régler. Tout le monde voulait payer. La plupart de ces hommes semblaient bien éduqués et relativement aisés. Certains avaient combattu à Tora Bora, l’ancien bastion taliban des montagnes afghanes.

À son arrivée, Abou Khalid versa 200 dollars pour son équipement standard, composé d’un pistolet-mitrailleur, d’un lance-roquettes RPG et de dix grenades à main. Ses compagnons et lui passèrent des mini-entrevues avec des responsables irakiens et étrangers. Il s’agissait de séances d’endoctrinement. Mais aussi d’un moyen de constituer des archives et de maintenir la vigilance à l’égard des risques d’infiltration (les comptes rendus de ce genre d’entrevues constituent l’essentiel des documents saisis à Sinjar). Les volontaires étrangers étaient ensuite répartis en trois groupes : ceux qui seraient chargés de disposer des bombes le long des routes, ceux qui ouvriraient le feu et ceux qui se déclaraient prêts à commettre un attentat suicide. D’après Abou Khalid, « beaucoup, beaucoup de Saoudiens » attendaient d’être désignés pour’ des actions suicides.

Abou Khalid avait rejoint l’insurrection irakienne depuis six mois lorsque ses contrôleurs lui demandèrent de changer de mission. Ils m’ont dit qu’ils avaient trop de gens comme moi. Des centaines, en fait. Ce dont ils manquaient, c’était de gens ayant des capacités particulières, notamment dans la fabrication de bombes. Ils avaient aussi besoin d’argent. La vallée libanaise de la Bekaa, où a grandi Abou Khalid, regorgé des deux. Le choix s’est imposé de lui-même. Je savais que je pourrais collecter des fonds. Je savais aussi que je pourrais influencer beaucoup de monde dans ma région et trouver des gens susceptibles d’apporter une contribution utile. J’avais enfin une mission.

Abou Khalid était pressé de rentrer chez lui et de se mettre au travail. L’impatience l’emportant sur la peur, il prit la décision plutôt risquée d’entrer en Syrie par un poste-frontière, plutôt que de couper clandestinement à travers le désert. (Il précise que ce n’était pas le même poste que celui par lequel il était entré ;) De nouveau, il se rasa la barbe et revêtit des habits neufs.

L’ambiance à la frontière était extrêmement tendue. Le régime syrien avait porté le nombre de gardes de 300 à quelque 12 000 : Damas tentait de s’attirer les faveurs des Etats-Unis, lesquels accusaient le gouvernement syrien de fermer les yeux sur le flot de combattants étrangers entrant en Irak. Les Syriens capturaient au hasard des gens qui tentaient d’entrer en Irak et en informaient les Américains afin de se faire bien voir auprès d’eux, m’a expliqué Abou Khalid. "Pour ne pas courir ce risque, j’ai donc dû verser un gros pot devin vin au douanier." Le garde empocha ses 200 dollars et Abou Khalid put entrer en Syrie.

Quand il arriva chez lui, beaucoup de gens s’étonnèrent. Ils savaient que j’étais allé en Irak, mais personne n’en parlait ouvertement. Ce fut excellent pour ma mission : chaque jour, toute la journée, pendant des mois, des gens sont venus me voir pour m’interroger sur mon voyage ; Le cheikh, qui l’avait endoctriné avant son départ organisa des rencontres et forma des groupes de discussion avec des personnalités de la région. Abou Khalid estime qu’il a rempli très efficacement sa mission, recrutant des combattants aguerris et envoyant de l’argent à ses officiers traitants en Irak quand, je lui ai demandé combien de combattants, il avait recrutés et quels types de formation, ils avaient, il a refusé de répondre. « Je préfère ne pas trop m’étendre sur cette question, m’a-t-il expliqué ; Je dirai simplement qu’ils avaient certaines compétences. »

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