Au-delà des régionales.

Mardi 16 mars 2010 // La France

Nos institutions sont aussi complexes dans leurs agencements, que grossières dans leurs principes. D’où l’impression d’échec inéluctable, surtout quand la crise s’aggrave.

Il n’y aura pas de surprises les 14 et 21 mars. Les élections régionales donneront les résultats qui sont, dès maintenant, prévisibles. La qualité des hommes n’est même pas en cause, bien qu’il soit toujours possible de la contester. Et certes elle est souvent contestable ! Non, ce qui doit être accusé par tout esprit normalement constitué, avec l’implacable évidence qui ne peut que ressortir de la prochaine échéance électorale, c’est bien plutôt, c’est presque exclusivement le régime des partis. Personne, absolument personne ne le dira, tant de la droite à la gauche, de l’extrême droite à l’extrême gauche, pour mieux affirmer son existence ; tout le monde partisan va se gargariser de chiffres, de pourcentages sans même prendre garde que ces chiffres, ces pourcentages ne signifient plus grand-chose, pour ainsi dire plus rien, quand ils sont rapportés au corps électoral, tant le taux d’abstention sera considérable. C’est lui qu’il faudrait d’abord prendre en compte. Comme aux dernières élections européennes.

L’ANALYSE D’UN SCRUTIN

Chacun ira de son explication. On parlera du désintérêt des Français, de leur méconnaissance de leur région et de son rôle, de mauvaises campagnes électorales, de sales disputes de personnes, de positionnements peu compréhensibles, de sanctions nationales du gouvernement en place, car les Français profiteraient de ces élections à mi-mandat présidentiel pour manifester leur mécontentement et confondraient comme leurs hommes politiques - élections locales et élections nationales. Bref, aucun commentaire, du plus insipide au plus savant, ne nous sera épargné : des flots de paroles des tonnes de papiers !

Personne n’ira, n’osera aller au fond du problème, à la véritable explication, pourtant éclatante de simplicité : les França ne se désintéressent pas de leur région, les enquêtes prouvent le contraire - ni même des élections régionales ; simplement, naturellement, ils se détournent du régime des partis qui s’est emparé des régions de France. Comme, hélas, du reste ! L’abstention a un sens obvie : c’est un régime qui est rejeté encore plus que des hommes. Cette proposition d’allure négative est grosse d’une sagesse fort positive, malheureusement non exprimée. Cette abstention, dans sa plus large compréhension, n’est pas du désintérêt, c’est de l’écœurement, un profond mépris, un ironique dédain. Voilà des places où s’exerce un pouvoir, convoitées comme telles, que les partis se partagent comme si elles leur appartenaient de droit ; seule compte l’investiture partisane qui est le résultat de brigues obscures, de choix d’influence.

 Les combinaisons du second tour ajoutent encore au caractère artificiel du scrutin qui ne rend plus compte d’aucune réalité. Un homme, une femme de parti qui, au départ, n’avait pas pour lui 30 % de votants, c’est-à-dire qui, réellement, par rapport à l’ensemble des électeurs inscrits, n’en représentait comptablement pas même 15 %, voire moins, se retrouve propulsé à la tête de l’exécutif d’une région à la suite de tractations partisanes, de choix par défaut, de passions idéologiques survoltées.

Les quelques exceptions à pareille constatation qui peuvent se relever sur le territoire métropolitain, sont d’ailleurs éminemment significatives : il s’agit de personnalités - quoi qu’on en pense par ailleurs et à quelques tendances qu’elles appartiennent - qui tranchent précisément sur les luttes partisanes, et par le fait même, les transcendent ; Georges Frêche qui se moque des partis, en est l’illustration. Et, avouons-le, c’est presque drôle ! Mais, dans la majorité des cas, la présidence de région est assumée par une personne qui n’est connue que de l’appareil de son parti. Sa compétence - peut-être réelle - n’est jaugée que par des apparatchiks. Les derniers sondages et les enquêtes des instituts d’analyse politique à propos de ces élections régionales ont montré que les Français dans leur grande majorité ne connaissent même pas le nom de leur président de région, encore moins de leurs conseillers régionaux. Ce n’est guère mieux au niveau des conseils généraux. Stupéfaction des journalistes et consternation des analystes politiques ! Et pourtant, c’est ainsi. Non, les Français ne connaissent pas leurs représentants, ceux qui sont censés penser et agir pour eux ! Et ils n’ont pas plus confiance dans leurs partis politiques, même ceux qui en sont membres. On s’en étonne ; comment veut-on qu’il en soit autrement ?

Il y a en France, c’est vrai aussi dans beaucoup d’autres démocraties, une crise de la représentation. Les peuples dans leur existence concrète ne se sentent plus, ne sont plus représentés par une classe politique qui est devenue un monde à part et pour ainsi dire étranger. La coupure est de plus en plus nette entre ce qu’on appelle à juste titre le pays réel et le pays légal. Dans le fond, ce système n’a donné l’impression de marcher que du temps des vieux « arrondissementiers », quand le député tâtait sur les marchés les culs des vaches. Il donnait l’illusion de représenter sa circonscription. Ces temps sont bien finis. La démocratie représentative, au moment même où son système s’impose à tous les niveaux, ne représente plus rien, sauf des partis, uniquement des partis, et ce à tous les étages d’une prétendue représentation, de l’échelon local à l’échelon européen.

Les activités économiques et sociales, le tissu associatif, les intérêts des villes et des champs, de la mer et de la montagne, la vie des familles, les besoins des métiers et des professions, des artisans, des commerçants, des zones industrielles, des services, des grands bassins d’emploi, des pays, des provinces telles que l’histoire, la géographie et les réalités de l’heure les façonnent, rien de ce qui constitue l’être social n’est concrètement représenté, sauf à enfermer ces réalités dans des enceintes inutiles comme les conseils économiques et sociaux ou à les laisser s’organiser comme groupes de pression ou en chambres professionnelles avec tous les risques de combinaisons abusives et occultes que ces appareils parallèles ne peuvent qu’occasionner : cela devient leur raison d’être dans une telle démocratie !

La situation devant laquelle se trouve la gent politique, n’est plus qu’un immense problème : la représentation dans le cadre de la démocratie dite représentative n’est tout simplement plus représentative ! L’a-t-elle, d’ailleurs, jamais été ? Ni la IV° République, ni la III°, ni la II°, ni la 1er qui a opéré et finalisé la Révolution avec un nombre de voix totalement ridicule - 3 % de votants, on l’oublie toujours - n’ont laissé dans l’histoire les traces d’une grande satisfaction populaire, sauf des engouements passagers, vite dissipés par des luttes sordides et sanglantes de partis ! Ah, si les Français voulaient bien réfléchir sur leur histoire réelle et non sur les mythes que l’Éducation républicaine leur a fabriqués...

LA CRISE DU RÉGIME

Toujours est-il que la V° République, comme les précédentes, se trouve au bout de son système et donc au début d’une crise qui peut devenir majeure. L’illusion des élections présidentielles qui sont le pivot du système - « ils » ne pensent tous qu’à « ça » - détourne l’attention du vrai problème : la France n’est pas représentée. Et pourquoi vote-t-elle donc à ces « présidentielles » ? Tout simplement parce qu’à chaque fois, elle s’imagine qu’en résolvant la question du chef de l’État, elle aura au moins la garantie d’une fonction arbitrale qui saura indiquer la ligne d’un gouvernement et dompter, au nom d’un intérêt supérieur, une représentation qui n’est plus que partisane. D’où le succès des Mitterrand et des Chirac qui n’étaient pourtant que des produits de partis mais qui, plus que tous les autres, avaient l’intuition de cet étrange paradoxe de la République française.

Cependant rien n’y fait. Ce n’est qu’une illusion. Le chef de l’Etat - ainsi l’y contraignent nos institutions - n’est lui-même, qu’il le veuille ou non, qu’un chef de parti. Ah ! si seulement... Comment ne pas rester pantois au spectacle de cette incapacité qui arrête les Français devant ce qui s’impose à eux comme la plus heureuse des nécessités et qui les sortirait de leur problème essentiel : Un chef de l’État qui soit légitime par lui-même et qui soit donc un arbitre installé dans la durée , qui donne l’impulsion à la politique nationale et la force légale à une représentation réelle. Ce n’est pas qu’ils n’y pensent pas, même parmi les hommes politiques, mais... Quel coup providentiel, dur, hélas, comme souvent en pareil cas, pourrait balayer ce « mais » ?

Nos chefs d’État, à défaut de cette légitimité historique et sous le poids fatal de cette légalité partisane, s’essayent toujours à jouer le rôle dont le modèle est pour tous si prégnant. Mais ils se retrouvent à contre-emploi. Et ce n’est qu’un jeu, une fois de plus partisan, car ils ne peuvent échapper à leur caractère imprimé dans le fond de leur être par le pseudo-sacrement dont ils revendiquent l’onction et qui est à l’origine de leur pouvoir. Ainsi de Nicolas Sarkozy qui feint d’être au-dessus des partis, qui ouvre tout à la gauche, qui nomme Migaud à la présidence de la Cour des Comptes, Charasse au Conseil constitutionnel, qui se persuade de son attirance personnelle en nommant au gouvernement ou à des postes de pouvoir, notamment, hélas, dans l’audiovisuel, des personnalités dont « les valeurs » ou « pseudo-valeurs » ne correspondent absolument pas aux claires volontés exprimées par son électorat. Il déstabilise le système, il s’en amuse, mais le système se venge et il perdra peu à peu tout sans gagner rien. L’homme n’a jamais eu de réflexion politique de fond.

Il en est de même de ces grands débats perpétuels, de ces « Grenelle » interminables, de ces États Généraux successifs qui ne sont qu’une manière de reprendre l’idée saugrenue de « démocratie participative », chère à Ségolène Royal, et qui se veulent une façon de contourner l’incontournable réalité, toujours la même : la « non représentativité » de la démocratie dite « représentative ». Des trucs en quelque sorte qui tiennent de la manipulation et du cafouillage.

Rien de tout cela n’est sérieux. Il ne faudra pas s’étonner des échecs et des déceptions.

Il en est encore de même des réformes constitutionnelles qui sont censées redonner du pouvoir aux députés, de la force à ladite démocratie représentative : oui, toujours le même problème. Il n’y a là que des jeux de rôle, tant l’État et ses administrations se mêlent de tout. Le travail législatif devenu compulsif n’appartient plus à personne : ce n’est qu’un fouillis de lois dans lequel les Français ne se reconnaissent pas. Voilà la vérité. Il y aurait bien les référendums d’initiative populaire, réforme chère à note ami Yvan Blot, mais on sait comment ce principe perturbateur de la démocratie représentative a été soigneusement corseté.

L’IDÉE DE SARKOZY

Reste l’idée de Nicolas Sarkozy qui vibrionne sur tous ses concepts. Elle se manifeste singulièrement dans la réforme territoriale qu’il a concoctée avec ses conseillers. En réalité, cette réforme n’aboutit pas au résultat attendu : le mille feuille administratif ne perdra pas un étage ; on en rajoutera même un avec une inter-communauté dont il faut espérer qu’elle ne se conjuguera pas avec des intérêts partisans.

Quatre lois sont en cours ou bientôt en cours d’examen, d’abord au Sénat, puis à l’Assemblée nationale. Elles ont déjà été analysées dans ces colonnes et il faudra y revenir. L’idée générale qui s’en dégage est que Sarkozy veut simplifier, non tant l’organisation administrative, il est trop prudent et républicain pour ça -, que le schéma représentatif et donc partisan. Son objectif qui aurait été celui de Villepin si Villepin avait été à sa place, c’est de sauver la République française de son problème essentiel, sa non-représentativité ! Elle ne représente plus rien. Et, d’ailleurs, elle n’est plus souveraine. Mais ce problème, il ne le résoudra pas parce qu’il est constitutif et congénital. Aucun de ses concurrents ne le pourrait davantage.

En quoi consiste donc cette idée sarkozienne ? Il s’agit de resserrer la représentation d’où les élus territoriaux - et de s’arranger par des modes de scrutin nettoyés pour la focaliser sur deux partis, dont les représentants deviendraient des techniciens de la chose publique, ne laissant au reste qualifiés d’ « extrême » ou de « marginal » qu’un rôle d’agitation amusante qu’une certaine proportionnelle justifierait. Il a opéré la même manœuvre dans la représentation syndicale. Dans un pareil cadre, il pense que les questions se clarifieraient et au fond qu’elles ne seraient plus que nationales, avant d’être européennes. Et ce à tous les échelons. Ce serait l’affaire de techniciens politiques, de professionnels de l’élection, préparés par leurs organisations à traiter ces questions.

Cette réforme, par une loi astucieuse sur la durée des mandats en cours, est prévue pour être définitive en 2014. Dans sa pensée première - et peut-être encore seconde s’il tient le coup - , il s’agit après une réélection en 2012 - et si ce n’est lui, ce sera un successeur et il y en a plusieurs déjà ! - avec des législatives dans la foulée d’avoir un appareil électoral au point en 2014 à tous les niveaux, du local au national. Il aura fait à ce moment là, estime-t-il, le plus dur des réformes, dont celle des retraites, la plus sensible. Alors, il aura trois ans devant lui pour profiter de l’ensemble de l’agencement nouveau qu’il aura installé, des trucs enfin viables et rentables. Il ne s’agira plus que d’harmoniser ! Après tant de crises et de difficultés ! Il apparaîtra, pense-t-il, pour ce qu’il est dans son esprit : un sauveur de la France, plus exactement un sauveur de la République qui, enfin, elle, grâce à lui, fonctionnera. Il partira dans un nuage de gloire.., pour, dans une autre vie, encore travailler plus pour gagner plus !

C’était, c’est sans doute encore son rêve. Et ce rêve lui fait traverser les moments les plus difficiles, non sans une certaine âpreté. Mais il n’est pas dit que ce plan réussisse. La crise financière, économique, sociale est là qui peut déclencher subitement une crise politique. Les institutions de la République trop fragiles - en dépit de Sarkozy ne sont pas en état de la supporter pour peu qu’elle devienne tragique. Une dette d’État mal gérée a fait sauter une monarchie millénaire pour moins que ça ! Des problèmes s’accumulent dans la zone euro qui sont tels que des chocs d’une violence inouïe pourraient tout ébranler. Des cris d’alarme commencent à se faire entendre. La démocratie représentative qui ne connaît dans pareil cas que la panique, ne saura pas y faire face. Sarkozy sera seul. Le régime de Nicolas Sarkozy ne tiendra pas.

Ah ! s’il vous plaît, alors, qu’on ne nous parle pas de VI° République !

Répondre à cet article