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Au cœur de la nébuleuse néonazie russe.

Les skinheads de l’ombre.

Dimanche 23 mai 2010 // Le Monde

Au cœur de la nébuleuse néonazie russe.
Les skinheads de l’ombre.

L’assassinat du juge Edouard Tchouvachov, le 12 avril à Moscou, a provoqué un véritable choc. De toute évidence, ce meurtre fait partie d’une série dans laquelle on peut sans hésitation ranger ceux de l’avocat Stanislav Markelov (janvier 2009) et de l’ethnologue africaniste et spécialiste des néonazis Nikolaï Guirenko [juin 2004]. Comme Tchouvachov, ces deux hommes avaient joué un rôle dans des procès contre des extrémistes racistes, ou tenté de contrer des membres de groupuscules ultra-nationalistes. Après leur arrestation, les assassins présumés de Markelov avaient même évoqué l’existence d’une organisation armée chargée d’éliminer ceux qui essaient d’enrayer la contagion xénophobe.

Aujourd’hui les néonazis sont entrés dans la clandestinité. Fini les crânes rasés, les tatouages en forme de croix gammée et les godillots montants. Les admirateurs russes d’Adolf Hitler, ont abandonné les défilés au profit de groupuscules d’action autonomes. Impossible de les distinguer de simples employés de bureau. Diplômés, s’exprimant correctement, exerçant des professions respectables, ces cadres performants ou spécialistes en communication politique, ne laissent rien paraître de leur véritable visage. Ce sont des comploteurs de haut vol. « Cette tendance est assez nouvelle chez les ultranationalistes », constate Evgueni Artiomov, porte-parole du Centre E, le département de lutte contre l’extrémisme au ministère de l’Intérieur. « Plus de concerts aux couleurs néo nazies ni d’autres événements publics. Ils n’abordent même plus la question de la supériorité raciale ou nationale avec des inconnus. Ils cessent de fréquenter parents et amis, quittent leurs foyers pour vivre dans des meublés, changent souvent de domicile mais aussi d’emplois. »
Accusés du meurtre de l’avocat Stanislav Markelov et de la journaliste de Novaïa Gazeta Anastasia Babourova, qui se trouvait à ses côtés ce jour-là, Nikita Tikhonov et sa compagne Evguenia Khasis correspondent à ce profil. Nikita a passé trois ans dans la clandestinité. Sans famille ni amis, il a toujours été un solitaire, poli avec tout le monde mais distant, explique son ami Alexeï Baranovski, coprésident de Rousski Verdikt, un organisme de défense des nationalistes. Evguenia Khasis, sa complice et fiancée a elle aussi coupé tout lien familial. On ignore précisément le nombre de ces extrémistes clandestins, estimé à quelques centaines seulement. « Quatre ou cinq personnes suffisent pour empoisonner la vie de tout un pays », confirme un agent du Centre E qui souhaite garder l’anonymat. « Ces groupuscules autonomes n’ont pas d’autorité supérieure qui leur donnerait des ordres ou à laquelle ils devraient rendre des comptes. »

Parmi ces groupuscules, la BORN (Organisation de combat des nationalistes russes), qui a revendiqué plusieurs crimes retentissants, est à la fois le plus connu et le plus mystérieux. Plusieurs services de l’état voudraient savoir ce qui se cache derrière, mais ils ont bien du mal à y parvenir. « La BORN n’est qu’une étiquette utilisée pour revendiquer les crimes xénophobes les plus marquants », affirme le FSB, le service de renseignements russe. Le Centre E pense pour sa part que ce groupe existe réellement. C’est une organisation réduite et très entraînée. Certes, elle s’est attribué certains crimes pour gonfler son importance, comme l’attentat contre le train Nevski Express (reliant Moscou à Saint-Pétersbourg), qui était en fait l’œuvre de terroristes du Caucase. Mais, selon nous, la BORN est vraiment responsable d’au moins un crime grave, affirme l’un de ses responsables. Il s’agit de la monstrueuse exécution d’un ouvrier tadjik, en décembre 2008, près du village de Jabkino (non loin de Moscou, où son corps décapité a été retrouvé) . « Cela a été si soigneusement planifié et réalisé que nous n’avons toujours pas pu mettre la main sur les coupables », ajoute-t-il.

C’est à partir d’avril 2008, après l’éclatement de la communauté national-socialiste russe, que les groupuscules de ce genre se sont multipliés. Constituée en 2004, elle avait longtemps réuni des auteurs de violences de rue et des nationalistes désireux d’arriver au pouvoir de manière légale. Peu à peu, les violents ont évincé les politiques, et l’idéologie true NS, comme ils l’appellent, a fini par triompher. Elle impose le règne de la terreur. Durant cette période « nationale-socialiste authentique », la communauté était dirigée par Maxime Bazylev, 28 ans, flatteusement surnommé Adolf par ses pairs. C’est lui qui aurait eu l’idée des groupes clandestins autonomes. Il en dirigeait d’ailleurs un, avant d’être arrêté, en mars 2009, pour huit meurtres. Amené au siège de la PJ à Moscou, il s’est suicidé en s’ouvrant les veines. Cela a compliqué la tâche de l’instruction, car il avait tout pris sur lui et anéanti l’espoir d’obtenir d’autres noms. Pire, il était trésorier de la communauté national-socialiste, et ce sont plus de 200 millions de roubles [5 millions d’euros]  qui ont été découverts sur ses comptes. Cette organisation se livrait au blanchiment d’argent par le biais de sociétés fictives créées par ses membres ou grâce aux papiers de leurs victimes, assure-t-on au Centre E. Reste à savoir si la BORN a été créée par Bazylev ou si elle est plutôt l’héritière directe de la BTO [Organisation de combat terroriste]. D’après la police, ce groupuscule composé d’une quinzaine de jeunes « patriotes », qui opérait à Saint-Pétersbourg il y a quelques années, aurait assassiné une dizaine de personnes. Démantelé en 2006, le groupuscule comptait parmi ses chefs un certain Dmitri Borovikov, tué lors de son arrestation. Certains de ses complices, en prison, attendent toujours d’être jugés, mais beaucoup n’ont pas été appréhendés. On peut se demander s’ils sont à l’origine de la BORN, dont la première trace remonte à la fin 2008. Outre les similitudes de leurs dénominations, ces groupuscules partagent une prédilection commune pour les effets spectaculaires. Nikolaï Guirenko, chercheur antifasciste, a été tué par le BTO d’un coup de feu tiré à travers la porte de son appartement. L’arme utilisée était un Mauser allemand de la Seconde Guerre mondiale. Le BTO voulait en quelque sorte mettre en scène une `revanche de la Wehrmacht (armée du régime hitlérien). Dans le milieu néonazi, on est très attaché aux symboles », explique un enquêteur.

La BTO a cependant commis quelques erreurs. Par exemple, Alexeï Voïevodine, un de ses responsables, avait abandonné sur les lieux d’un crime un fusil à pompe acheté à son nom. De plus, les relevés d’appels de son téléphone ont révélé ses contacts et mis en lumière ses agissements. Mais, avec le temps, ils ont appris de leurs erreurs. « La seule chose qui a permis à la police d’avancer et de démanteler une partie de la BTO a été cette liste de communications passées depuis des portables », peut-on lire dans un courriel attribué à Voevodine lui-même. Pourtant, ils avaient été achetés clandestinement et les cartes SIM étaient anonymes. Frères, débarrassez-vous de ces maudits appareils, ne les prenez jamais avec vous quand vous êtes en opération. Les frères ont compris et appliqué la consigne. Dès lors, pour les agents chargés de la lutte contre l’extrémisme, il est pratiquement impossible de cerner un groupe tel que la BORN et de le neutraliser, avant qu’il ne tue. Contrairement à ce que l’on croit, Internet n’est absolument pas un espace où les néonazis sont faciles à repérer.

« Les serveurs par lesquels transitent leurs messages se trouvent la plupart du temps aux Etats-Unis ou dans les Pays baltes », explique un agent du Centre E ». C’est à partir de là que l’on peut identifier les adresses IP des ordinateurs d’où ont été expédiés les textes contenant des déclarations extrémistes ou des propos qui nous intéressent dans le cadre de nos investigations. En général, cela fait écho à des événements dont nous avons connaissance. Cela peut nous aider à remonter jusqu’à ceux qui ont commis un crime ou se préparent à en commettre un. Mais quand nous prenons contact avec les administrateurs des serveurs concernés, ils invoquent la liberté d’expression et refusent de nous fournir des informations." Le mouvement de jeunes Antifa (pour « Antifasciste ») tente lui aussi de lutter. Ainsi, certains de ses membres déclarent de temps à autre à la police être au courant que tel combattant de la « Wehrmacht russe » détiendrait une arme clandestine. En soi, cacher une arme est une broutille, mais qui sait à quoi ces fusils ont pu servir ? En trouver un, peut aider à résoudre une affaire. Mais, au Centre E, on déclare n’avoir « jamais reçu la moindre information qui ait débouché sur quoi que ce soit ».

Infiltrer ce milieu est à peu près impossible. « Vous imaginez la situation ? » déplore l’un des meilleurs agents spécialistes de la lutte contre les néonazis. « Pour entrer dans ces bandes, il faut participer à leurs actions, partir à la chasse aux (non Russes), égorger des gens, s’acharner sur eux à coups de batte de base-ball. Il est exclu que nos agents se livrent à ce genre de crime. » Vouloir espionner ces groupes extrémistes est dangereux. Au moindre soupçon, c’est la mort. Pour éviter les fuites, des membres de la BTO n’ont pas hésité à abattre deux personnes auxquelles un d’entre eux avait malencontreusement fait des confidences sur ses « exploits ». Pourtant, certains osent braver les risques. Au bureau des droits de l’homme de la capitale, on m’a présenté quelqu’un qui fréquente les responsables du mouvement ultranationaliste, mais ne partage pas leurs idées. Pour plusieurs raisons, il a préféré coopérer avec des militants des droits de l’homme plutôt qu’avec le FSB, ou le Centre E.

 Je trouve que la police ne se rend pas assez compte du rôle des rassemblements. On ne devient pas extrémiste clandestin du jour au lendemain. Il faut d’abord s’imprégner de l’esprit de ce mouvement, et cela se fait lors de réunions, de présentations de livres, dans des concerts. Il est tout à fait simple de surveiller ceux qui ont participé à des rassemblements nationalistes avant d’arrêter de s’y rendre. Parmi eux, certains auront simplement quitté cette mouvance, mais d’autres seront passés dans la clandestinité. D’après ce que j’ai pu observer, on devient souvent clandestin après avoir commis un crime. Tikhonov, par exemple, est entré dans l’un de ces groupuscules autonomes après l’avis de recherche lancé contre lui pour le meurtre, en avril 2007, d’Alexandre Rioukhine, qui appartenait au mouvement Antifa. Ce ne sont pas des criminels ordinaires. Ils suivent une idéologie.

Il insiste sur cette notion, moins à mon intention qu’à celle des policiers qu’il aimerait convaincre. « En ce sens, ils ne peuvent pas être autonomes ». Ils sont forcés de se rencontrer, pour se concerter, échanger leurs expériences, réfléchir à leurs priorités du moment. Internet ne permet pas de ressentir la présence physique de ses compagnons d’idées, ajoute-t-il.

À ce propos, il affirme avoir assisté à une réunion secrète qui se serait tenue en 2008. Cela s’est passé dans les bois, dans la région de Tver. Nous campions dans des tentes abritant deux à huit personnes qui se connaissaient. Hors des tentes, nous portions des cagoules et nous nous appelions par les numéros que chacun portait sur la poitrine.

Le rapport qui nous a été lu semblait avoir été rédigé par un véritable agent des services secrets. Il y a eu des débats très animés pour savoir s’il fallait lancer une campagne de terreur ou noyauter le pouvoir, créer un parti politique légal. Aucun consensus ne s’est dégagé. En matière de terreur, l’une des possibilités évoquées était l’assassinat massif de travailleurs immigrés, pour les dissuader de venir en Russie. Une autre voie était de s’attaquer aux fonctionnaires qui ne bloquent pas l’entrée d’étrangers sur le territoire. Pour moi, le fait que la BORN ait décapité un Tadjik et jeté sa tête devant les bureaux d’une administration locale, sonne comme un avertissement aux fonctionnaires, pour leur faire comprendre qu’ils sont les prochains dans la liste. Je n’exclus pas que ceux qui ont fait cela aient été présents à la réunion de 2008. Après les débats, sily avaient eu des séances d’entraînement à la tire et au corps-à-corps, y compris avec des couteaux. Je pratique moi-même plusieurs sports de combats, et je peux vous dire que le niveau était très impressionnant. 

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