Au cœur de l’Asie centrale : le pavot...

Dimanche 24 janvier 2010, par René EDELMANN // Le Monde

Un « Heartland » qui ne dit pas son nom ! « Europe-Afghanistan : guerre à la drogue ! » Par René EDELMANN. Avec l’aimable autorisation de l’amiral Dufourcq, « pilote » de la revue mensuelle « défense nationale et sécurité collective ». (Numéro 722, août-septembre 2009)

La guerre contre la drogue est la seule raison d’être de l’intervention de l’Otan en Afghanistan : l’héroïne afghane ne ravage-t-elle pas l’Europe autant que l’Amérique ? Or cette guerre-là est la seule qui ne soit pas menée. Pourquoi cette complaisance coupable ? Comment l’Union européenne peut-elle organiser en tout lieu une lutte acharnée contre ce fléau d’une ampleur mondiale ?

R.E.

« En Europe comme en Asie centrale le problème de la drogue atteint des proportions inimaginables (1). Le 20 juin 2009, vers 21 heures, place de la Bastille, une droguée administre une piqûre dans la cuisse d’un énergumène, pantalon baissé, adossé à une devanture : les passants se détournent ! En Afghanistan, la production d’opium et de haschich dépasse les besoins mondiaux et se traduit par une baisse des prix : si les drogués s’en félicitent, les gens raisonnables s’y résignent !

Dans le même temps, les narco-trafiquants afghans créent une tête de pont en Asie centrale dans la région de Chouroabad sur la rive tadjike du Pyandj : le Tadjikistan laisse faire et l’Otan ne réagit pas !

Des talibans se replient au Tadjikistan

Les services de renseignements occidentaux doivent se rendre à l’évidence : l’insurrection dans la province de Kunduz (Afghanistan) s’accompagne du développement de foyers de résistance talibans à la frontière avec le Tadjikistan. http://www.intelligenceonline.fr/renseignement-d-etat/2009/12/10/des-talibans-se-replient-au-tadjikistan%2C75931258-ART-login

De Bruxelles à Kaboul, en passant par toutes les capitales, personne ne veut voir la réalité en face car elle est terrifiante : le pourrissement social et l’instabilité issus de la drogue gagnent l’Asie centrale et, dans cinq ou dix ans, déborderont sur la Russie, l’Europe, la Chine, l’Amérique...

Réfléchir sur huit années d’une guerre afghane tissée de bévues et de complicités aidera à prendre conscience du fléau et des mesures à prendre pour enfin l’affronter. Il ne s’agit plus de se tromper d’ennemi : en Afghanistan le narco-trafic finance le terrorisme tandis que chez nous, du haut en bas de la société, il induit une dégradation aux conséquences incalculables. Lutter contre la drogue reviendrait donc à justifier notre intervention en Afghanistan tout en préservant notre avenir.

LA GUERRE EN AFGHANISTAN OU LES SEPT PILIERS DE LA BÉVUE

L’impasse actuelle repose sur sept piliers d’une bêtise fondée sur le mépris des enseignements de l’Histoire et de la géographie afghanes.

1er pilier : les bombardements massifs ont correspondu, après le 11 septembre 2001, à un étalage de la force. Ils ont éveillé le ressentiment d’une population indomptable, rancunière...

2eme pilier  : l’organisation d’une guerre technique a transformé l’Afghanistan en polygone d’expérimentation d’armements. Il fallait au contraire une action en douceur : comprendre, conquérir les cœurs, panser les plaies. Ce qu’on a fait en ce domaine est intervenu avec quatre à cinq ans de retard : trop tard peut-être !

Septembre 2009

Berlin a été mis en cause pour la décision d’un de ses officiers d’appeler l’aviation de l’Otan à frapper deux camions-citernes détournés par des taliban, sur la base d’une seule source ce qui pourrait violer le règlement de l’OTAN visant à réduire le nombre de victimes civiles. Cette intervention aérienne a fait de 60 à 70 morts civils vendredi près de Kunduz, dans le nord du pays.

Selon des témoins, l’attaque a eu lieu alors que des villageois se trouvaient autour pour en siphonner l’essence après avoir été prévenus par les talibans. Les chiffres du nombre de victimes restaient flous ce vendredi entre ceux du gouvernement afghan, des talibans, de la presse américaine proche de sources de l’enquête de l’OTAN...

3eme pilier  : les alliés, trop peu nombreux (cinq fois moins que les Soviétiques) se sont enfermés dans des camps-forteresses bien isolés alors qu’il importait, au contraire, d’être au contact de la population.


Des véhicules militaires américains à Hassan Abad Patrol Camp, dans la province de Helmand, le 7 octobre 2009.

4eme pilier : une aide insuffisante au pays pour qu’il se relève de la guerre. Lui donner ne fut-ce que la moitié de l’argent qui s’est évanoui dans la fumée des explosions aurait suffi pour le remettre sur pied et, peut-être, effacer le traumatisme des bombardements initiaux... Trop peu a été fait pour le rétablissement de l’irrigation, le don de « kits » de semences, d’outils et de matériels qui auraient permis d’ancrer les paysans dans une agriculture inoffensive.

5eme pilier  : 1’absence de « globalisation Afpak », c’est-à-dire d’une conception regroupant l’Afghanistan et le Pakistan dans un même théâtre de guerre. Pendant sept ans, les opérations ont été
menées sans intervenir dans les sanctuaires pachtounes de la zone tribale. Ainsi les chefs de l’insurrection pouvaient-ils disposer de refuges sûrs, c’est-à-dire narguer les interventionnistes...

6eme pilier : la démocratisation du pays afghan est une faute majeure. Comment peut-on démocratiser un pays qui est encore médiéval ! Au lieu d’installer un fantoche de plus à Kaboul, il fallait recourir à la famille royale autour de Zaher Shah.

Avec le retour à la royauté, il y aurait eu une autorité prudente et sage à Kaboul et beaucoup moins de corruption !


Prince Mustapha Zaher Khan, petit-fils du roi Zaher Shah

7eme pilier : le pilier central, l’erreur clé : pas de lutte contre la drogue ! Pour ne pas déplaire à leurs alliés, « seigneurs du Nord » grands traficoteurs de pavot, les Anglo-Américains ne se sont pas atta-
qués à la drogue. Pourtant, ils auraient pu lui donner le coup de grâce car elle venait d’être éradiquée par les taliban. Ces derniers n’y étaient pas a1lés de main morte : celui qui cultivait l’opium était exécuté en place publique. En deux ans, le pavot avait donc disparu des zones
méridionales, de l’Helmand en particulier. La production afghane d’opium-base, réduite à celle de la région Nord, n’était plus en 2001 que de 185 t contre 4 500 t en 1999. En 2002, tout en maintenant avec sévérité au Sud l’interdiction du pavot, il suffisait d’arriver auprès des tribus avec beaucoup d’argent (celui qui a été utilisé pour les bombardements), de les aider à rétablir les infrastructures, de prévoir des cultures de substitution. Une fois l’éradication ainsi consolidée au Sud, il aurait fallu, vers 2005, se retourner vers le Nord et attaquer à fond 1à-haut le trafic de drogue. Malheureusement les Américains, alors, ne se sentaient pas concernés par l’héroïne (leur problème est la cocaïne...)
et demeuraient obnubilés par leur revanche contre Ben Laden : ils ont donc continué à cogner au Sud et à fermer les yeux au Nord, tout en traficotant peut-être ! Leurs alliés n’ont fait guère mieux...

DERIVES

La récolte d’opium par rapport à 2001 augmente de 44 fois jusqu’à 1200 t en 2007 ! Cela correspond à plus de 93% de la production mondiale, à 800 t d’héroïne pure !

En même temps, l’Afghanistan est devenu le 2ème producteur mondial de cannabis !

L’exportation d’héroïne présente le même progrès phénoménal : à partir de 2002, les laboratoires (400 au total !) se réinstallent et les filières se réorganisent, aussi bien au travers du Pakistan que vers l’Asie centrale.

Nos troupes - celles de l’Otan - ferment les yeux, au moins jusqu’en 2006, sur l’arrivée massive par milliers de tonnes de « précurseurs », les produits chimiques nécessaires à la fabrication de l’héroïne...

Les taliban se sont rendus compte assez vite de l’intérêt des revenus de la drogue pour financer au moins partiellement l’insurrection. Les redevances qu’ils perçoivent seraient comprises entre 150 et
300 millions de dollars par an. Du coup, ils ont été récupérés par la narco-mafia et mènent parfois le combat à son profit !

Cependant, la complicité, peut-être la compromission, concernent bien d’autres milieux que ceux des taliban ou du gouvernement afghan, de notoriété publique acquise au trafic ; ce qui ne l’empêchera pas d’être réélu !

Certains faits étranges font penser que la guerre menée contre la drogue, est freinée, gênée, dévoyée d’une façon ou d’une autre.

Alors que la production d’opium n’a cessé de monter en flèche, les Américains affirment avoir consacré plusieurs milliards de dollars à la lutte contre la drogue en Afghanistan ! Mais qu’en est-il résulté ?

Les Britanniques, qui tiennent notamment la province de l’Helmand - produisant, à elle seule, la bagatelle de 60% de l’opium mondial - et qui sont leaders dans l’Alliance pour la lutte contre |e pavot, n’ont pas réagi jusqu’à cette année contre la production. Bien au contraire, pour ne pas mécontenter les paysans, ils ont fait savoir par des annonces de radio payées qu’ils ne s’opposaient pas à la culture de l’opium (2) ! Les 8 000 soldats de Sa Gracieuse Majesté disent, à ce sujet, qu’ils ont les mains liées.


Poppy cultivation and opium trafficking in Helmand province - June 2006 - « Poppy cultivation and opium trafficking are deeply entrenched in Helmand province. This map is taken from the June 2006 report Helmand at war »

Les cultivateurs comme les trafiquants ont besoin pour mener à bien leurs affaires d’un « conflit de moyenne intensité ». Si l’intensité se fait forte, avec par exemple des épandages et des bombardements ciblés contre les laboratoires, rien ne va plus pour la culture et le traitement du pavot. De même, si l’intensité des combats devient faible, les soldats alliés sortent de leurs forteresses, détruisent les laboratoires et éradiquent le pavot. Pourtant, un général britannique a déclaré au « Times », le 6 0ctobre 2008 : « ce dont nous avons besoin c’est de suffisamment de troupes pour contenir l’insurrection à un niveau où elle n’est pas une menace stratégique pour la longévité du gouvernement élu ». On peut en déduire que l’Alliance se satisfait - comme les trafiquants ! - d’une guerre traînant en longueur, c’est-à-dire du niveau de moyenne intensité : des conditions favorables sont ainsi créées par le corps expéditionnaire lui-même pour le maintien du trafic !

Le cas italien est encore plus troublant. Le chiffre d’affaire « drogues » des mafias de la péninsule a été estimé pour l’année 2003 à la bagatelle de 25 milliards 880 millions d’euros (3) ! Faut-il donc s’étonner de voir Rome s’opposer à l’utilisation d’herbicides contre l’opium, cette poule aux œufs d’or ?

L’Italie est le deuxième marché d’héroïne après la Grande-Bretagne, et l’un des premiers pays consommateurs de cocaïne, selon les chiffres des saisies enregistrées en 2007, publiés mardi par le ministère italien de l’intérieur.

La police italienne a saisi, dans l’année passée, 1.899 kilos d’héroïne (+42,96%) et 3.927 kilos de cocaïne (-15,32%), et 4.539 kilos de marijuana (-8,77%), précise un rapport rédigé par la division anti-drogue (DCSA) du ministère de l’Intérieur. http://www.casafree.com/modules/news/article.php?storyid=14086

Le cas allemand est navrant. Avec le sérieux qui la caractérise, l’Allemagne restaure effectivement la paix dans sa zone du Nord.

Mais, pour ce faire, elle laisse les trafiquants vaquer à leurs tristes occupations (4). Ces derniers continuent donc à disposer d’une plateforme en Afghanistan du Nord pour leur action en Asie centrale.

La Turquie est parfois présentée comme « la Colombie de l’héroïne ». Nous dirons seulement qu’il doit être frustrant d’être militaire en ce pays. L’armée turque est particulièrement disciplinée, assez pauvre aussi.

Que voit-elle en Afghanistan comme au Kurdistan ? Un trafic de drogues intense, dont profite une canaille, et sur lequel, pourtant, il lui faut fermer les yeux...

Il ne se passe plus guère de jour sans qu’un fait divers vienne rappeler la place qu’ont pris le trafic et l’usage de stupéfiants en Turquie. Traditionnel point de passage de l’héroïne, le pays est aussi devenu un marché pour la poudre blanche, dont la consommation a été multipliée par trois au cours des cinq dernières années. Pour créer rapidement une nouvelle couche d’usagers, les dealers s’attaquent aux écoles, où la dose est vendue aux alentours de 20 francs. En 1995, seuls 18 décès par overdose avaient été enregistrés. Depuis le début de l’année, on en est déjà à 200. Selon le Dr Beyazyürek, directeur de la clinique Anatolia, le seul établissement privé du pays spécialisé dans le traitement des toxicomanes, 10% des drogués turcs ont entre 10 et 14 ans et 40% entre 14 et 18 ans.

Le problème de la drogue est étroitement lié au conflit du Kurdistan. « On peut d’ailleurs se demander si la permanence de l’affaire du Sud-Est turc est liée à une véritable question kurde ou aux intérêts des trafiquants d’armes et de drogue », dit Mehmet Altan, professeur d’économie et éditorialiste au quotidien Sabah. http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/drogue-guerilla-et-politique_494372.html

Finalement, ces deux dernières années, seuls les Américains ont voulu se battre pour de bon contre les drogues. Ils ont ainsi proposé, à partir de 2007, l’utilisation d’un herbicide, le glyphosate, pour
ne rencontrer qu’une levée de boucliers des Afghans comme des alliés.

Ils ont aussi tenté, par l’intermédiaire des Afghans, mais sans la détermination des taliban, une éradication du pavot. Le résultat en est si affligeant que M. Richard Holbrooke, conseiller du président Obama pour la zone « Afpak », a quasiment exclu de recourir dorénavant à cette méthode.


Richard Holbrooke

L’effort sera porté sur l’interception des drogues et des précurseurs. Ce retour en arrière ramène les Américains dans le camp de ceux qui refusent de donner à leurs troupes un mandat anti-drogue et imposent des limitations d’action à I’ONU comme à l’Otan !

Le cancer de la drogue a donc toute latitude de se développer à partir du foyer d’infection afghan.

LE CANCER DE LA DROGUE

Si le trafic de drogues a redémarré en 2002 dans la zone ex-talibane d’un véritable point zéro, en revanche, dans le Nord afghan, grâce à la complaisance occidentale, culture, fabrication (6) et exportation n’ont cessé de fleurir. Au fil des ans, les méthodes se sont perfectionnées : les laboratoires se sont rapprochés de 1a frontière afghane et, quelquefois même, l’ont traversée se rétablissant en Asie centrale (7). De même de l’héroïne grise a commencé à être distribuée en paiement aux petits porteurs, appelés « fourmis ». Cette héroïne moins chère a « l’avantage » d’induire une dépendance très rapide qui favorise « l’intéressement de la main-d’œuvre ». Ainsi, au Kyrgyzstan, la population de la région de Batken serait aujourd’hui « accro » à 40% ! Et les chiffres ne font qu’augmenter...

La situation en Asie centrale, mais surtout au Tadjikistan, peut être qualifiée de catastrophique : elle est celle qui nous attend à moyen terme. La consommation de drogue (haschich, opium), déjà assez répandue, s’est étendue aux classes riches (8). Aujourd’hui, les cliniques spécialisées de Bichkek contre la narcomanie (une véritable industrie !) soignent des ministres, des artistes, des oligarques venus de toute la CEI.

Il y aurait plus de deux millions de drogués en Russie. 35 000 jeunes Russes meurent de la drogue chaque année, une perte bien supérieure à celles de l’intervention soviétique en Afghanistan.


Victor Ivanov, chef du Comité d’État anti-drogue et directeur de Service fédéral de contrôle du trafic des stupéfiants (Gosnarkokontrol).

Depuis la chute des talibans fin 2001, l’héroïne en provenance d’Afghanistan inonde le marché russe, a déploré Viktor Ivanov, et tout laisse à penser que les soldats américains déployés sur le sol afghan restent les bras croisés. "Si l’on accorde aux forces de l’OTAN des corridors pour qu’elles envoient du matériel à leurs soldats en Afghanistan, il faudrait, en échange, que les Américains s’engagent à détruire les zones de production, les laboratoires, les stocks et les autres infrastructures du marché afghan de la drogue", a dit Viktor Ivanov, lors d’une réunion avec des ministres et des parlementaires. "Cela permettrait de commencer à améliorer la situation dans ce domaine en Russie et dans les pays d’Asie centrale, ainsi que dans des pays d’Europe", a-t-il ajouté. "Les forces internationales sont déployées en Afghanistan en vertu d’un mandat de l’ONU (...) Il serait logique que ce mandat prévoie la lutte contre les infrastructures du marché de la drogue." Citant les données des Nations Unies, Viktor Ivanov a précisé que la production de drogues opiacées avait été multipliée par plus de 40 depuis la chute des talibans, chassés de Kaboul par l’intervention alliée de la fin 2001. Rien que pour 2008, la récolte d’opium afghan a représenté plus de 7000 tonnes, a-t-il dit. "Le programme des Nations Unies de lutte contre la drogue est un échec. Aujourd’hui, l’Afghanistan produit deux fois plus d’opiacés que le monde entier il y a dix ans", a-t-il souligné. La Russie est le premier pays consommateur d’héroïne afghane, "ce qui a des conséquences sur la démographie, l’économie, la vie sociale et la défense du pays", a ajouté le responsable russe.

"Le nombre d’usagers des drogues en Russie s’établit entre deux millions et deux millions et demi de personnes, en majorité des jeunes entre 18 et 40 ans (...) Chaque année, 80000 nouvelles "recrues" rejoignent leurs rangs", a-t-il dit. La drogue tue chaque année en Russie 30000 personnes, d’une moyenne d’âge de 28 ans.

En Chine, l’apparition simultanée dans ce pays d’un excès de devises et d’une classe moyenne réveille la propension des populations Hans à l’opium. Les Ouighours indépendantistes semblent faire de leur mieux pour accentuer ce pourrissement de la société chinoise.

À Kachgar, leur fief, en juin 2009, un total phénoménal de six tonnes d’héroïne, d’opium et de cannabis de provenance afghane et pakistanaise vient d’être détruit par la police.


6 Juin 2007. Bras d’un prisonnier, au Nord de la Chine (http://www.slate.fr/cat-67)

Ce constat amène, à Pékin comme à Moscou, les tenants d’un complot occidental à prétendre que l’inaction de 1’Otan en Afghanistan est voulue et s’apparente à une nouvelle guerre de l’opium (9)...
D’autres avancent que le marché de la drogue est devenu un « business d’État » au même titre que le tabac et la vodka. Il permettrait de disposer de populations soumises...

Dans certains cas, comme au Tadjikistan, le pouvoir commence à se fondre dans la mafia. Le Tadjikistan devient ainsi un « narco-État, (10). Le Kyrgyzstan, voire le Turkménistan et le Kazakhstan prennent cette voie : la culture du pavot et du haschich renaît dans certaines régions reculées (11).

Cette avancée des trafiquants devraient être suivie par des tentatives de coup d’État qui auront d’autant plus de chance de réussir qu’elles s’attaqueront à des régimes impopulaires et pourris : ainsi des équipes maffieuses pourraient accéder au pouvoir.

La lutte « policière » menée contre la drogue avec la collaboration des instances locales demeure caricaturale. Ainsi, dans la ville d’Och, la deuxième capitale kirghize, une moitié de la population s’adonne au trafic de drogue pendant que l’autre moitié est payée, faiblement il est vrai, pour s’y opposer. Tout le monde s’y retrouve !

Un événement récent révèle combien l’argent de la drogue peut corrompre et déstabiliser. En avril-mai 2009, un pogrom a eu lieu dans la localité de Pavlovka aux abords de Bichkek : les Kirghizes, soutenus par la minorité russe, se sont attaqué aux cinquante familles kurdes du village. Pourquoi ? Parce qu’une fillette russe de cinq ans avait été violée par un Kurde. La grand-mère de la petite, qui, après le crime, essayait de protester, a été assassinée. Pendant plusieurs semaines, toutes les plaintes ont été étouffées par une milice achetée avec l’argent de la drogue amassé par les Kurdes. I1 a fallu une insurrection populaire pour que la corruption lâche prise...

L’Asie centrale entre ainsi peu à peu dans la tourmente...

EXISTE-T-IL UNE SOLUTION MILITAIRE AU TRAFIC DE DROGUES ?

La méthode de contre-insurrection prônée par le général Petraeus en zone « Afpak » sera efficace lorsque les soldats de l’Otan sortiront beaucoup plus de leurs bases avancées. Installés dans de petits postes tenant les points névralgiques du terrain, assistés par l’armée afghane et un corps d’interprètes permettant un contact permanent avec la population, ils pourraient mener en priorité une action d’éradication du pavot.

Cette action revient à l’armée, plutôt qu’à la police, car il faudra la conduire avec rigueur, à grand renfort de moyens logistiques et de distribution de matériels. Le processus pourrait être le suivant : les paysans sont avertis à l’automne que toute plantation de pavot fera l’objet au printemps d’une destruction systématique, que les contrevenants seront sanctionnés sans pitié.

Simultanément leurs seront distribués les plans et semences correspondant aux cultures de substitution ainsi que le matériel de récolte. Ces cultures (céréales, olivier, safran, grenades, etc.) seront subventionnées dans un premier temps et accompagnées d’un rétablissement du réseau d’irrigation. Un dispositif terrestre et aérien d’intervention et de surveillance sera maintenu plusieurs années. Les bombardements cesseront, mais l’épandage, si nécessaire, deviendra systématique. La relève des militaires sera assurée par des ONG quand la sécurité reviendra.

Les précédents réussis de l’éradication du pavot par les Soviétiques au Kyrkyzstan à partir de 1973 et par les taliban en 2000-2001 montrent qu’une telle action peut être menée à bien si elle est conduite avec obstination et fermeté. L’Otan en est-elle capable ? I1 faudrait à sa tête un Clemenceau faisant la guerre, rien que la guerre, doublé d’un Lyautey pacificateur...

Ce rétablissement « musclé » de la paix ne devrait pas coûter plus cher que la dispendieuse guerre technique menée de nos jours.

En revanche, l’Otan devrait doubler ses effectifs actuels jusqu’à 120 000 hommes, auxquels s’ajouterait une armée afghane de 200 000 hommes.

Un tel effort pourra paraître démesuré. Il deviendrait moindre s’il était fait appel au soutien militaire de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) (12), Chine et Russie en tête, autrement plus concernées que l’Otan par le problème afghan et combien plus énergiques sur le terrain.

Au demeurant, si l’engagement en territoire afghan est jugé aventureux, une autre méthode est à préconiser. Elle consisterait, avec l’appui de I’OCS, à intervenir à partir de l’Asie centrale (13). Si l’on s’appuie sur la Russie et la Chine, pour aider les pays de cette région, on peut envisager un assainnissement de la situation au Turkestan qui permettrait son utilisation comme base-arrière pour des opérations antidopings, aériennes ou aéroterrestres.

Les métastases ne s’arrêtent pas à l’Asie centrale : elles s’acheminent au-delà vers l’Europe à l’origine du fléau par sa demande de drogue...

S’ATTAQUER AUX CAUSES EN EUROPE

Les journalistes russes ont établi une liste documentée de 38 grands trafiquants afghans. Mais ces gens-là ne sont que des comparses : ils répondent à des commandes faites de l’extérieur, montent des laboratoires qui leur sont souvent fournis, réceptionnent les « précurseurs » de fabrication étrangère.

Les Émirats arabes unis, bien reliés par avion à l’Afghanistan, semblent l’antichambre des tractations qui assurent le lien entre comparses afghans et commanditaires du reste du monde. Ces commanditaires ne sont autres que les grands mafieux de la drogue. Ils correspondent d’autant plus à la cause du mal qu’ils ne se contentent pas d’obéir à la demande, mais bien de l’entretenir, de la susciter, voire de prévoir la relève des drogues naturelles par des produits de synthèse qui apparaissent aujourd’hui sur le marché.

Ces « gros bonnets » disposent d’une arme imparable, l’argent. Le commerce de la drogue avec 350 milliards de dollars de chiffre d’affaires atteint 10% du commerce mondial, juste derrière les hydrocarbures et 1’armement (15). Il correspond au PIB d’un pays comme la Suède situé au 20e rang mondial. Sur ce total, une centaine de milliards reviennent directement aux maffieux qui laissent 180 milliards aux « courtiers ».

Cela vaut aux maffieux des accointances qui vont très loin et très haut. De fait, la complicité se dilue au fur et à mesure que l’on grimpe les échelons du pouvoir économique, financier, voire politique. Au cours d’un débat de conseil d’administration ou d’une réunion de cabinet, la complaisance avec le trafic n’est abordée que par vagues allusions qui permettent d’obtenir 1’aval d’une autorité sans la compromettre. Mais, surtout en période de crise, le capital que représente la drogue revêt une importance stratégique : c’est le refus de cet investissement « providentiel », - l’argent plus ou moins blanchi - qui peut faire déborder la coupe du mécontentement...

Le blanchiment recèle un niveau suprême, tout à fait coupable, caché surtout dans les paradis fiscaux. Mais il existe aussi un deuxième niveau ou l’implication dans la drogue est moins consciente.
Les directeurs d’agences immobilières, de stations balnéaires ou de ski, les maires qui ont besoin de revenus pour leurs communes, les fabricants de voitures de luxe, de yachts, d’avions de tourisme, les marchands d’armes, les patrons qui veulent sauver l’emploi, etc., ne sont pas toujours vigilants sur les fonds mis à leur disposition... Face à ces « complaisances » plus ou moins légères, mais qui prennent de l’importance en période de crise, les policiers à la pointe du combat contre la drogue ne peuvent s’empêcher, parfois, d’avouer leur découragement. La marge est grande entre ce qu’ils pourraient faire et ce qu’on leur laisse faire (16). Ils savent tout ou presque, sont prêts à agir mais, souvent, ont les mains liées. Ainsi en va-t-il, en particulier, pour les « précurseurs » dont les échelons de fabrication se ramifient dans nos industries.
S’attaquer aux causes reviendrait donc surtout à laisser les policiers et les magistrats faire leur devoir. Une plus grande sévérité de la loi amènerait certaines autorités à plus de prudence.
« La guerre contre les causes » en Europe accompagnerait donc « la guerre contre les effets » en Afghanistan. Seule cette manœuvre en tenaille contre les deux aspects du fléau aurait raison du mal et donnerait une aube à la nuit où nous sombrons.

René EDELMANN

(1) Le nombre de victimes, en augmentation constante, est officiellement évalué à 200 000 par an. En réalité il est bien supérieur.
(2) Cf. The Guardian du 27 avril 2007.
(3) Georges Estievenart, « Le problème global des drogues », paragraphe 6, I juin 2008 (résumé d’un exposé devant l’association des ancien du SGDN).
(4) L’arrestation, en 2009, par les services spéciaux allemands d’un brigand notoire du Gomo Badakhshan marque cependant une évolution.
(5) Destruction de moins de 5% des récoltes.
(6) On compterait 300 laboratoires en zone Nord contre 100 dans le Sud
(7) En réactivant, par exemple, l’usine pharmaceutique de Tchimkent, ville maffieuse par excellence du Kazakhstan.
(8) À Tachkent, au murs d’une noce, il est de bon ton d’offrir de l’opium à raison de 3 kg pour une centaine d’invités !
(9) En 1842, l’Empire britannique a imposé par la guerre à Pékin l’entrée d’opium indien sur le territoire chinois. D’autres interventions franco-anglaises ou internationales ont eu partiellement cet objectif jusqu’à la fin du XIXe siècle.
(10) Outre l’installation des trafiquants dans la tête de pont de Chouroabad, on note, en ce printemps 2009, une infiltration d’une centaine de terroristes tais venus du Pakistan dans la vallée de Racht. L’une des missions de ces guérilleros serait de s’occuper des convois logistiques de l’Otan qui commencent à transiter par le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Les taliban ont annoncé l’envoi à cet effet d’un millier d’hommes.
(11) La culture du pavot, qui trouve au Kyrgyzstan un terroir d’élection dans le Tchou et l’Issyk-koul, a été interdite par les Soviétiques en 1973 et été éradiquée à l’issue d’une campagne systématique.
(12) Fondée en 1996 à l’instigation de Pékin, l’Organisation de coopération de Shanghai regroupe aujourd’hui - outre la Chine - la Russie, le Kazakhstan, le Kyrgyzstan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan. Cette organisation de coopération régionale élargit sans cesse ses compétences et a pour observateurs la Mongolie, l’Inde, le Pakistan et l’Afghanistan.
(13) L’Asie centrale est déjà utilisée aujourd’hui à partir de la base aérienne de Manas au Kyrgyzstan et pour l’approvisionnement terrestre du corps expéditionnaire.
(14) « Les rois du pavot », source « compromat-net » 8 septembre 2008.
(15) The Independant, 29 février 2004. Selon les statistiques de I’ONU, le trafic des drogues serait le deuxième commerce en importance dans le secteur des matières premières après celui du pétrole.
(16) Un coopérant, à son arrivée dans un grand pays musulman, a reçu d’un ami indigène : ce dernier, après avoir dessiné trois cercles impliqués les uns dans les autres comme des anneaux olympiques, a écrit dans le premier cercle « Etat » dans le deuxième « terrorisme » dans le troisième « drogue » avant de demander : « Où vous situez-vous ? ». « Ailleurs ! » fut la réponse.
« Alors, faîtes bien attention de ne pas être le grain de sable qui empêche cet engrenage de fonctionner ! »

L’opium du peuple

La police afghane est-elle fiable ? Telle est la question que se pose les officiels britanniques, confrontés avec leurs homologues américains à la résurgence des Talibans. La BBC vient en effet de révéler une statistique pour le moins édifiante : 60% des policiers afghans de la province de Helmand, située au sud du pays, consommerait de la drogue. Embêtant alors que la lutte contre le trafic d’opium, première source de financement pour les Talibans, est une des priorités des troupes occidentales présentes dans le pays.

"Nous sommes concernés par le niveau de consommation de drogue au sein de la police", a déclaré le British Foreign Office dans un communiqué. "Les policiers sont mal payés, font un travail à haut risque et sont peu entraînés. Le niveau de corruption est très élevé dans la police, ainsi que l’usage de drogue, et le soutien de la lutte contre les narcotiques et une priorité pour le Royaume-Uni".

Police sous pression

Si la province de Helmand, qui produit quasiment deux tiers de l’opium mondial, est particulièrement concernée par ce fléau, les tests nationaux menés par les troupes américaines sur 5320 policiers ou recrues afghans ont tout de même démasqués 16% de consommateurs de drogue, principalement du cannabis et de l’opium.

"La police est constamment sous la menace des Talibans", note Abdoul Ghafoor, directeur du centre d’étude régional d’Afghanistan basé à Kaboul. "Pour échapper à la pression psychologique, ils se tournent souvent vers la drogue. Mais si la police, qui est responsable du contrôle du trafic de drogue, devient accro, alors qui va s’en occuper ?" Une question à laquelle les forces occidentales devront répondre avant de laisser le pays livré à lui-même...
http://societe.fluctuat.net/blog/2009/02/

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