Attention, école !

Samedi 5 novembre 2011 // La France

Comment ne pas voir, au fond de la crise en cours, une profonde crise de l’éducation ? Pas seulement une crise du système scolaire en tant qu’institution mais, bien plus gravement, une crise du contenu même de ce qui est transmis aux générations montantes...

Sans doute, cette crise n’est-elle qu’un aspect de la crise intellectuelle et morale de la conscience européenne depuis le XVIII° siècle. Mais la mainmise progressive sur les esprits du libéralisme libertaire, de la pollution médiatique et de la fascination technologique est pour une bonne partie passée par le monde éducatif. Pour s’en convaincre, il suffit de suivre ce que furent les débats sur l’éducation et l’enseignement depuis la Révolution. Un livre vient à point pour y aider : la remarquable étude du professeur Germain Sicard sur les relations entre Enseignement et politique en France de la Révolution à nos jours (tome I, de Condorcet à de Gaulle, 640 p., 2010 ; tome II, de la loi Faure à la loi Pécresse, 1968-2007 2011 ; éd. Godefroy de Bouillon, 45 € chaque vol.).

Agrégé de Droit, professeur émérite à l’université Toulouse 1 et « mainteneur » de l’Académie des Jeux floraux, le professeur Sicard est aussi un historien rigoureux et lucide. Il dénonce vigoureusement la manipulation du système éducatif par le pouvoir politique pour imposer l’idéologie laïciste, ce qui ne l’empêche pas de décrire avec précision et objectivité les forces en présence et leurs motivations. La période révolutionnaire avait laissé nos institutions scolaires dans un état tragique. Par la suite, les esprits les plus perspicaces n’ont cessé de rechercher quelle part légitime pouvait prendre l’État dans l’établissement d’un enseignement efficace et adapté. En laissant plus ou moins libre cours à l’expression des conflits idéologiques, la succession des régimes politiques a gâché les meilleures idées que voulurent et purent pour une part mettre en place des hommes remarquables tels que Guizot sous Louis-Philippe ou Victor Duruy sous Napoléon III. Mais c’est avec la III° République que la croisade antireligieuse devint une « composante fondamentale de l’esprit républicain ». Objectif avoué de Jules Feny : « Organiser l’humanité sans Dieu et sans roi ». Il faut bien admettre que le programme a été largement réalisé, avec le résultat que l’on peut voir.

LE RÈGLEMENT INTÉRIEUR, SEULE AUTORITÉ

On se contentera ici d’en évoquer quelques aspects dans le monde de l’école aujourd’hui. Émilie Spielak a été professeur dans un collège de banlieue, sans cesse occupé par des « guerres intestines » tensions entre professeurs ou avec la hiérarchie, bagarres entre élèves, agression de professeurs par des élèves... Son récit, crûment intitulé L’École de la honte (Don Quichotte, 286 p., 18 €), s’ouvre sur un passage de l’Enfer de Dante. Face à « l’état régressif dans lequel pataugent ces jeunes adolescents » (les descriptions qu’elle en fait sont terribles), le maître est dépossédé de toute autorité réelle. La seule autorité, c’est le sacro-saint « règlement intérieur », dont les élèves les plus malins apprennent à exploiter les failles. Entre eux, c’est le règne de la violence, mais face à eux, dit-elle, « la pitié finit toujours par prendre le pas sur la colère ». Car ses coups les plus durs ne vont pas à ces petits sauvageons, mais à l’Éducation nationale qui a abdiqué toute ambition pédagogique. « Ici, il n’y a rien pour les élèves. Personne ne s’intéresse à ce qu’il faut leur transmettre et comment ». Jugement terrible, mais donne à réfléchir.

Autre témoignage, celui d’un inspecteur de l’Éducation nationale, Jean-Marc Louis, sobrement intitulé J’ai mal à mon école (Presses de la Renaissance, 224 p., 17 €). Lui non plus ne met pas en cause les hommes, mais le « système en train de gangrener l’École » et qui la conduit à « perdre son âme et, qui plus est, à mettre les élèves notamment les plus fragiles en danger. » Le sentiment, transmis par notre société médiatique, que tout savoir est accessible à tous, engendre de cruelles et dangereuses désillusions. La démonstration de Jean-Marc Louis vaut d’être lue. Comment ne pas la rapprocher du recul progressif et apparemment inéluctable du latin à l’école : moins d’un collégien sur cinq, moins de 5 % des lycéens ? Comment faire comprendre qu’il y a un lien profond entre le déclin de cette langue qui a fondé notre culture et le surgissement d’une crise apparemment liée à la seule spéculation financière ? Verra-t-on plus facilement le lien direct qu’il y a entre le quasi abandon de l’enseignement de l’histoire de France et l’explosion en son sein de communautés hostiles, entre l’oubli de sa lente construction et le constat de sa destruction ? Il n’y aurait que sottise à se désespérer devant cette dramatique situation. Mais tôt ou tard, il faudra bien le prendre à bras le corps.

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