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Arthur Rimbaud (1854-1926) : Poète Français

Recherches puisés dans l’Encyclopédie Universalis.

Lundi 2 juin 2008 // L’Histoire

Poèmes : Ophélie, un tableau de genre ; Sensation, deux quatrains où s’annonce son sens du vagabondage ; Credo in unam surtout, une sorte de grand manifeste en faveur du paganisme et de la traditionnelle beauté antique. Si l’envoi ne lui vaut pas encore de figurer dans une des livraisons du Parnasse, il n’en persiste pas moins à écrire, cherchant sa voie, mais se sentant déjà soulevé par une révolte de vie. De cœur, Rimbaud appartient aux antibonapartistes. Il lit La Lanterne de Rochefort, rime avec acrimonie son Forgeron tout à la gloire de la « crapule ». Cependant montent en lui, en même temps que cette révolte, les désirs sensuels ; des pièces charmantes le montrent amoureux d’espiègles fillettes. Mais dans ce lot brille déjà la très offensive Vénus anadyomène qui ne sort plus de la mer comme celle de Bouguereau, mais d’une baignoire, « Belle hideusement d’un ulcère à l’anus ». Le sarcasme fait tout naturellement partie de son langage, et il commence à camper toute une série de grotesques - bourgeois de la Musique, ecclésiastiques d’un cœur sous une soutane.

Portée par les événements, sa colère trouve un aliment tout frais dans la politique du second Empire. La guerre franco-prussienne éclate en juillet 1870. Un instant, il imagine Le Dormeur du Val, un jeune soldat mort. Il profite du désastre de Sedan pour s’enfuir à Paris. Arrêté, libéré grâce à l’intervention d’Izambard, il se réfugie à Douai chez celui-ci ; il en profite pour mettre au point son premier recueil, qu’il confectionne à l’intention de Paul Demeny, familier d’un éditeur parisien tenant la Librairie artistique. Après un prompt retour à Charleville, une autre fugue en octobre inaugure sa profonde bohémiennerie.

Poésie et voyance.

Les mois suivants sont voués au désœuvrement. Les courses à travers bois et campagne remplacent des études dont il voit mal la nécessité. Cet état de vacances favorise sa création qui tend à une frénésie sombre. Sous ses yeux, le milieu social se réduit à des caricatures : Les Douaniers, Les Assis. Le bon élève tend au voyou. En février 1871, il n’y tient plus et fugue de nouveau à Paris où il vit au petit bonheur une dizaine de jours. Son retour à Charleville le replonge dans sa « cité supérieurement idiote » ; mais il apprend bientôt la proclamation de la Commune. Sa poésie en ressent une accélération offensive. On ne comprendrait pas, sinon, les lettres dites « du voyant » qu’il envoie, l’une le 13 mai, à Izambard, l’autre, le 15 mai, à Demeny. Elles ne peuvent se concevoir, en effet, sans l’urgence ressentie d’un changement, d’une révolution en accord avec celle des « travailleurs » et qui, cette fois, concernerait le langage lui-même, chargé d’accéder à l’inconnu. Ainsi se trouve amplifiée la figure du voyant, déjà connue avant lui (Balzac, Gautier, Hugo, Leconte de Lisle), mais à laquelle on n’avait pas encore accordé une place aussi déterminante. Plus ingénieuse, plus originale paraît la méthode qu’il préconise pour atteindre cet état : « le long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Une modification consciente des circuits émotifs, un désenclavement des façons d’être et de sentir. Les lettres du voyant ne seront pas connues de leur temps ; elles n’auront donc aucune influence, même sur la génération symboliste ; mais leur publication tardive (1912-1928) touchera les dadaïstes, les surréalistes, les collaborateurs de la revue Le Grand Jeu. La notion d’une poésie-vie ou action à côté d’une poésie-écriture en naîtra, fertile en malentendus, mais appliquée à faire de celui qui écrit un « esprit et un corps » motivant le poème. De ces lettres, on retiendra encore la fameuse formule du « Je est un autre », et les poésies qui les illustrent : Le Cœur supplicié, Chant de guerre parisien, Mes Petites Amoureuses, Accroupissements. De tels poèmes s’expliquent surtout par la volonté négative de leur auteur, tentant sciemment, par la voie noire, de trouver l’inconnu poétique, tout en « encrapulant » la langue et le sujet traité.

Que Rimbaud ait participé à la Commune ou non (le problème reste entier), il devra bien faire son deuil de celle-ci après la Semaine sanglante. Seul compris de lui-même, inspiré et furieux, il compose alors d’étonnantes vues psychologiques : Les Poètes de sept ans, où il s’observe dans son propre rôle, à la naissance même de son écriture, et Les Premières Communions, une exceptionnelle mise en scène de la puberté féminine soumise à la tyrannique pudeur du christianisme. Une nouvelle fois, il s’adresse à Banville et signe du narquois pseudonyme d’Alcide Bava un véritable art poétique carnavalesque : Ce qu’on dit au Poète à propos de fleurs. Bientôt, il connaît le très curieux Auguste Bretagne, qui sera son relais pour atteindre Verlaine, qu’il admirait. Des lettres, des poèmes convainquent l’auteur déjà réputé des Fêtes galantes du génie de ce jeune homme dont il aime à distance l’âpre « lycanthropie ». Il lui dit de venir à Paris. Moment crucial dans l’existence de Rimbaud. Pour mieux assurer son élan, celui-ci compose Le Bateau ivre où il multiplie surprises et virtuosités.

Dès son arrivée à Paris, Rimbaud semble avoir obtenu l’adhésion d’un aréopage qui lui était tout acquis, à vrai dire, celui des Vilains Bonshommes, société quasi bachique des meilleurs poètes du temps que Mallarmé ne dédaignait pas d’honorer de sa présence. Mais les scandales n’en finiront pas de naître sur les pas du nouveau « messie » qui prend un malin plaisir à déstabiliser le ménage de Verlaine et de Mathilde récemment mariés. Le tort ne lui revenait pas uniquement, et il est fort vraisemblable que Verlaine, faune libertin, le convertit à l’homosexualité. En automne et au début de l’hiver de 1871, Rimbaud fait partie d’un petit cercle fondé par Charles Cros, les Zutistes ; à maintes reprises, il collabore à leur Album, le couvrant de « Vieux Coppées » pornographiques et d’un long poème de la plus stupéfiante venue, Les Remembrances du vieillard idiot, pitié du sexe voué à ses obsessions les plus noires. De la même période daterait le Sonnet des voyelles, projections d’images et d’analogies, alpha et oméga du monde.

En 1872, Verlaine souhaitant « retaper son couple », Rimbaud doit regagner sa province. Bardé de rancœurs, le voici à l’ancre à Charleville. La recherche du naïf semble caractériser les poésies qu’il écrit alors. Certes, on n’a que des présomptions touchant ces textes qui, grosso modo, correspondraient à ceux que, par la suite, on publiera sous le titre de « Vers nouveaux et chansons » ou « Derniers Vers ». Une étrangeté tissue de solitude s’en dégage. Citons Larme, La Rivière de Cassis, Comédie de la soif, Éternité. Rimbaud, libéré des influences parnassiennes, avance dans un domaine vierge où murmure la voix de son altérité. De retour à Paris dès le mois de mai 1872, il tente une ultime fois d’entraîner Verlaine à sa suite pour « trouver le lieu et la formule ». Il y réussit. En juillet, les deux hommes franchissent la frontière. La Belgique, pour eux, devient terre de poésie, en attendant mieux. Quelques poèmes en naissent, libres, détachés. Mais le goût de l’errance les pousse plus loin. Ils s’installent à Londres, où ils vont surtout fréquenter les communards exilés. Le couple semble traverser maintes crises. Une première fois, Rimbaud revient en France à la fin de l’année 1872, laissant Verlaine. Mais il le rejoindra en janvier. On ignore, à vrai dire, ses moindres occupations. C’est en avril-mai 1873, en fait, alors qu’il est revenu momentanément à Roche, la ferme maternelle, et que Verlaine, de son côté, habite Jehonville dans le Luxembourg belge, qu’il semble avoir la première idée de ce qui deviendra Une saison en enfer. Mais l’enfer n’avait pas été tout à fait vécu. À la fin de mai 1873, les deux amis, réconciliés, regagnent Londres, pour peu de temps du reste, car une nouvelle brouille les sépare. Verlaine s’en va à Bruxelles. Rimbaud, seul, inquiet, décide de le rejoindre. L’histoire finira mal : coup de revolver contre Rimbaud (le 13 juillet), arrestation, puis condamnation de Verlaine et incarcération. Cependant, Rimbaud, remis de sa blessure, retourne à Roche où il achève Une saison en enfer, son « carnet de damné » qui, publié chez Poot et Cie, Alliance typographique une maison d’édition spécialisée dans les ouvrages judiciaires -, paraît (grâce aux deniers avancés par Mme Rimbaud) en octobre 1873, à Bruxelles, dans la plus grande clandestinité. Seuls cinq ou six amis recevront cet opuscule, la quasi-totalité du tirage restant chez l’éditeur où on la retrouvera en 1901. En octobre 1873, la vie littéraire de Rimbaud est apparemment finie. Pourtant, rencontrant à Paris un jeune poète, Germain Nouveau, il convainc celui-là de le suivre. Un séjour en Angleterre n’apportera rien aux deux compagnons ; Nouveau part au bout de deux mois. On sait toutefois que quelques-unes des Illuminations furent alors recopiées - ce qui montre l’intérêt que Rimbaud continuait d’accorder à la littérature, même après l’« Adieu » formulé par Une saison en enfer.

Une aventure vraie ?

La suite de la vie de l’ancien « voyant » ne laisse plus de place aux effets de l’art - qu’il semble avoir définitivement abandonnés. Il veut être précepteur, ingénieur ; le commerce et les sciences l’attirent, comme si la modernité se confondait avec ces activités. En mars 1875, à Stuttgart où il étudie la langue allemande, il revoit pour la dernière fois Verlaine venu là tout exprès. C’est au cours de ces retrouvailles qu’auraient été communiqués certains feuillets des Illuminations, à charge pour le « pauvre Lélian » (Verlaine) de les transmettre à Nouveau qui les aurait fait imprimer ! Nous devons nous contenter de ces vagues informations. La même année, vagabondant en Italie avec l’intention d’aller jusqu’à Brindisi et de s’embarquer pour la Grèce, Rimbaud, accueilli à Milan chez une veuve molto civile, éprouve encore le besoin de demander à son ami Ernest Delahaye Une saison en enfer. Dans quel dessein ? On l’ignore. Les années ultérieures seront marquées par de perpétuels déplacements - Vienne, Java, Stockholm, Chypre... - qu’il serait vain de rappeler si l’on ne devait penser qu’ils forment un véritable supplément à son odyssée spirituelle. On s’expliquerait mal sinon ce constant désir d’aller plus loin, comme si l’horizon géographique sans cesse repoussé devait livrer un secret, résoudre l’énigme de sa vie.

À partir de 1880, Rimbaud rayonne dans le même espace - fort vaste il est vrai : Aden, les ports de la mer Rouge, Harar, l’Abyssinie. Mais d’autres noms brillent à sa pensée : Zanzibar, le canal de Panamá et même le Japon. Il va bientôt gagner la ville de Harar (dans la corne orientale de l’Afrique) qui semble au fil des années lui avoir offert le hâvre le plus supportable. Agent d’un comptoir, il mène une vie presque ascétique. Ses lettres trahissent le sentiment d’une fatalité, d’un destin négatif qu’il doit suivre jusqu’au bout, coûte que coûte, subissant la loi du travail, attaché à l’or et misérablement ébloui par la perspective d’un lointain repos qu’il sait trop bien se confondre avec la mort. Parfois, ce Rimbaud perdu prend les dimensions d’un véritable aventurier, reconnaissant de nouveaux territoires (l’Ogadine ou, plus tard, la route d’Ankober à Harar), ou bien se lançant dans des expéditions au long cours comme celle qu’il tente en 1886 pour, depuis Tadjourah, livrer à Ménélik, roi du Choa, plusieurs milliers de vieux fusils. Lors d’un court séjour au Caire où il se repose, il confie au Bosphore égyptien le récit de son dernier voyage (publié les 25 et 27 août 1887) ; il n’a donc pas renoncé à une certaine forme d’écriture, celle du journalisme qui le requérait déjà dans sa jeunesse. C’est à ce moment qu’il s’informe pour envoyer des articles au Temps, au Figaro, voire au Courrier des Ardennes. Il y renoncera cependant. Le sarcasme est désormais sa façon d’être, et c’est sans doute avec une telle expression qu’il accueillera la lettre que lui adresse, en juillet 1890, un certain Laurent de Gavoty pour lui apprendre sa récente renommée et lui demander de collaborer à La France moderne, petite revue marseillaise d’avant-garde.

Cependant, un mal étrange le frappe. Une grosseur au genou le fait souffrir à crier. Il doit tout quitter. À Aden, le diagnostic médical des plus alarmants le force à revenir en France. Puis c’est l’amputation de la jambe droite à Marseille, la remontée, comme une fuite nouvelle, à Roche, un ultime mois de campagne française vécu sous un ciel pluvieux, enfin la redescente à Marseille, affolée, comme pour embarquer à tout prix, avant qu’il ne soit trop tard. Atteint d’un cancer généralisé, Rimbaud entre à l’hôpital Saint-Jean. Il attend d’y mourir. Délirant, le 9 novembre, il dicte à sa sœur Isabelle une lettre pour le directeur des Messageries maritimes : « Je désire me trouver de bonne heure à bord »... Il meurt le lendemain.

La question de l’œuvre.

Comparable en cela à celles d’un Pascal ou d’un Chénier, l’œuvre de Rimbaud pose le problème de sa publication. Si Une saison en enfer fut réalisée selon ses vœux, il n’en va pas de même des autres textes que l’on regroupe sous des titres qui tentent soit de rendre compte de leur genre : Poésies, Vers nouveaux et chansons, soit de s’accorder avec un intitulé que l’auteur aurait lui-même suggéré : Illuminations. D’une façon générale, les Poésies désignent des textes qui vont des Étrennes des orphelins, pièce de débutant, jusqu’au Bateau ivre. Il paraît légitime d’y constituer d’abord un ensemble correspondant au « recueil Demeny » ou « cahier de Douai » (poèmes composés de janvier à octobre 1870), puis de considérer une zone plus floue, mais stylistiquement repérable, marquée entre autres par les lettres du voyant.

La publication des Vers nouveaux et chansons, appelés parfois Derniers Vers, relève d’une histoire autrement plus complexe. La plupart, datés par Rimbaud de mai, juin, juillet 1872, furent d’abord publiés en 1886 avec les Illuminations, un peu comme s’il s’agissait d’un sous-genre en vers à l’intérieur de celles-là - le cas intermédiaire entre ces deux formes étant posé par Marine et Mouvement qu’une tradition déjà ancienne a désormais choisi de ranger au nombre des Illuminations. En 1912 encore, dans sa Préface pour les Œuvres (Mercure de France), Claudel considérait un « double état » de cette écriture, là où nous voyons maintenant des ensembles différents : « C’est ce double état du marcheur que traduisent les Illuminations : d’une part les petits vers qui ressemblent à une ronde d’enfants et aux paroles d’un libretto, de l’autre des images désordonnées qui substituent à l’élaboration grammaticale ainsi qu’à la logique extérieure une espèce d’accouplement direct et métaphorique. » Cependant, précisément dans cette même édition de 1912, ces Vers nouveaux et chansons pour la première fois allaient acquérir au cours du volume leur autonomie.

Les Illuminations.

Le titre d’Illuminations, quant à lui, si éblouissant soit-il, n’apparut jamais sous la plume de Rimbaud (aucun des manuscrits actuellement connus ne le comporte). À plusieurs reprises, Verlaine, pour désigner des textes de Rimbaud, l’utilisera. D’abord dans des lettres envoyées à Charles de Sivry, où il les nomme « illuminécheunes » - ce qui laisse supposer une prononciation anglaise du mot. Dans la Préface qu’il donnera à leur première publication aux éditions de la revue La Vogue en 1886 ensuite, où il le répétera en y ajoutant un sous-titre, Coloured Plates - qu’il traduit par Gravures coloriées. Ailleurs, il indiquera un sous-titre approchant : Painted Plates.

Ces cinquante-quatre poèmes en prose étonnent par leur beauté, mais aussi leur disparate. Quelques-uns sont groupés par séries : Vies, Enfances, Veillées, Villes, et laissent entrevoir un projet plus articulé, au point que l’on a pu parler d’une « poétique du fragment » (André Guyaux). D’autres sont de purs météorites, venus d’un monde en puissance chez l’écrivain et ne se révélant qu’à cette seule occasion. En dépit d’une telle dispersion, Rimbaud projette là avec une intensité visionnaire (on peut penser à une sorte de lanterne magique mentale) les éléments d’un univers intérieur qu’il tient à transmettre au lecteur ou, tout simplement, à l’autre. Plus que des descriptions comme en faisait Aloysius Bertrand ou des situations symboliques comme Baudelaire en agençait dans son Spleen de Paris, il produit souvent une annonce, presque au sens évangélique du terme, propose un monde requalifié et fait accéder l’humanité à une dimension insoupçonnée avant lui. Vigueur et rigueur, « luxe inouï » et parfois cruauté superbe. Ainsi en est-il de À une Raison qui visiblement veut faire succéder à la nôtre, trop réduite, une conscience nouvelle. La figure du génie apparaît par deux fois comme instance décisive, dans Conte d’abord où le Prince, lassé de tout, finit par rencontrer cet autre de lui qui est la force de son désir, sa « santé essentielle » ; dans Génie ensuite, texte inscrit dans l’impossible et animé par l’optimisme de l’utopie. Fréquemment aussi des vues magiques s’organisent, frappent par leur entraînement dynamique, leur célérité. Le moderne trouve ici une expression imprévisible, il n’est pas le mime de la science, il ne se construit pas à l’aide d’une nouveauté de strass, mais il formule une clarté majeure dans cette « prose de diamant » saluée par Verlaine et nous débarrasse des pesanteurs, atteste un cosmos inconnu, ventile et revitalise, éblouit.

À chaque texte, Rimbaud rejoue la poésie, sans profiter des acquis précédents, et nous avons toujours l’impression que le spectacle qu’il propose, à plat sur la page, rassemble une pluralité, comme l’aleph, point de parfaite ubiquité vu par Borges un certain jour. Il s’agit bien d’une révélation, un peu à l’image de l’Aube d’été, longtemps poursuivie par l’enfant (Rimbaud lui-même), puis enfin dépouillée de ses immenses voiles et livrant son amour. Comme l’avait déjà constaté le premier rassembleur de ces textes, Félix Fénéon, une thématique à coup sûr s’en dégage (Jean-Pierre Richard, puis Jean-Pierre Giusto l’ont fort bien analysée), mais elle n’est rien si l’on néglige la cinétique de ces formes ou de ces substances. L’écriture suscite ; elle développe des naissances, des événements, voire des avènements ; l’univers décomposé, recomposé s’ouvre à des virtualités magnifiques.

Une saison en enfer.

Reste le seul texte publié par Rimbaud, Une saison en enfer. Il était inutile jusqu’à maintenant de soulever le problème de la datation des Illuminations comparée à ce livret. On ne saurait toutefois s’y dérober. Rimbaud lui-même a tenu à inscrire à la dernière page de son « carnet de damné » : « avril-août 1873 ». La fin du livre semble prononcer un adieu. Signifie-t-elle pour autant que c’en était fini de la littérature ? Pour la beauté du geste, on l’a longtemps cru. Rimbaud, produisant cet ouvrage, coupait court avec son passé, il devenait « absolument moderne ». Les Illuminations lui seraient donc antérieures. Il a bien fallu cependant nuancer une opinion aussi tranchée, depuis que Bouillane de Lacoste, en 1949, dans une thèse désormais célèbre, a montré que certains de ces poèmes en prose avaient été recopiés à Londres, du temps où Nouveau était au côté de Rimbaud. Rien ne prouve de façon assurée que les Illuminations furent rédigées quand Rimbaud écrivait Une saison en enfer (où il se borne à citer plusieurs de ses « Vers nouveaux ») ; mais on ne doit pas davantage éliminer l’hypothèse d’un double adieu fait à la littérature (c’est ce que conjecture Maurice Blanchot) ; une fois dans la Saison, une autre fois dans les Illuminations, où quelques poèmes comme Départ ou Solde résonnent manifestement comme un congé.

Avec Une saison en enfer, Rimbaud a sans doute écrit le livre du rebelle par excellence, mais également celui qui touche de plus près l’adolescence, quand se dessine sous le signe de l’incertitude la vie d’homme toujours improbable. Verlaine parlera à son propos de « prodigieuse autobiographie psychologique », et certes il faut voir à quel point l’existence de Rimbaud y est questionnée ; mais l’auteur l’élève constamment à un exposant mythique. Aucun des motifs personnels (excepté peut-être la narration de Délires II) ne se referme sur lui-même. Tour à tour l’Histoire, la Famille, la Religion sont l’objet d’une traversée et de mises en crise. À travers ces pages de colère et de lucidité, l’Occident en son ensemble est accusé de façon si mordante qu’on ne retrouvera une telle âpreté que dans une œuvre contemporaine et elle aussi décisive, Ainsi parlait Zarathoustra (1883) de Nietzsche. Les griefs contre la religion chrétienne forment un motif dominant. Ils furent peut-être précédés par la rédaction de « paraphrases évangéliques » que l’on a retrouvées au verso de certains brouillons de la Saison. Le Christ que dans Les Premières Communions Rimbaud appelait l’« éternel voleur des énergies » ne l’en a pas moins retenu pour ses pouvoirs de thaumaturge et l’efficacité de sa parole. Aussi la religion est-elle à l’origine de la Saison beaucoup plus que « le drame de Bruxelles », ce « dernier couac ». C’est aux environs de Pâques 1873 que Rimbaud envisagea d’abord de rédiger un « livre païen » ou « livre nègre », lequel sera bientôt infléchi en histoire satanique. L’Enfer permet ici ce que les Anciens nommaient une katabase, descente dans l’au-delà qui se confond aussi avec une anamnèse personnelle et mène plus loin encore : dans la mémoire collective de l’Occident. C’est contre la loi du baptême que Rimbaud se cabre, en constatant que nous sommes tous ici-bas marqués par le péché originel. Par multiples assauts se développe alors sa rébellion, avec des cris de réel damné, une syntaxe du gril et du sarcasme, une parole-écriture torturée qui se plaît à mettre à l’épreuve les plus sûres fondations de l’Europe « aux anciens parapets ».

Au milieu de son livre, Rimbaud, par une manifeste mise en abyme, s’est représenté presque théâtralement selon deux chapitres qu’il a intitulés « Délires ». L’un retrace les démêlés d’une Vierge folle aux prises avec l’Époux infernal ; l’autre tente une singulière rétrospective de son parcours poétique de l’an passé. Délires I traduit au plus intense le débat qui pût exister entre un individu de faiblesse et une personnalité dangereuse, mais investie des plus fabuleux pouvoirs ou, du moins, le prétendant. Il serait mal venu de refuser d’y voir Verlaine d’une part, de l’autre Rimbaud, d’autant plus que l’Alchimie du verbe, pendant littéraire de ce premier délire « existentiel » et conjugal, citera des poèmes indubitablement écrits par Rimbaud. « Je suis caché et je ne le suis pas », assure celui-ci, en affirmant ainsi nettement l’ambivalence de son propos qui relève, en ce cas, moins de l’équivoque que du plurivoque - la polyphonie faisant profondément partie de celui qui, une fois pour toutes, avait pu écrire : « Je est un autre. » Reste que l’autre n’est pas nécessairement le contraire. Il correspond plutôt à la voix secrète, toujours prête à surgir démoniquement, comme une sorte de vérité oblique. Délires II, sous-titré « Alchimie du verbe », demeure une manière de Bible pour ceux que tentent les pouvoirs de la poésie. Une lecture attentive prouve cependant que le procédé même de l’hallucination, au moment même où il est exposé, s’y trouve remis en cause. Ses propres poésies que Rimbaud commente d’assez loin lui paraissent désormais caduques, comme la « romance » verlainienne. Remarquons, d’ailleurs, qu’au cours de cette intrigante anthologie personnelle nulle « illumination » n’est citée à comparaître au for intérieur du souvenir.
 
Vertigineusement placé sur le rebord du temps, Rimbaud, avant d’entrer dans l’ignoble vie française qui le réclame, citoyen et soldat, s’interroge, au cours des quatre dernières séquences, fort de sa puissante solitude. « Posséder la vérité dans une âme et un corps » demeure à la page finale le dessein qu’il se donne.
 
Insatisfaits des réponses suggérées par Rimbaud, mais encouragés par les indices de son parcours interrompu, nous ne pouvons qu’admirer ce poète tout à la fois incomplet et absolu. La ferveur qui depuis 1886 sut accueillir ses œuvres (elles ne consistent pourtant qu’en jalons, en amorces et points du jour) est la preuve irréfutable de leur pouvoir. Sans doute nous entraînent-elles à coopérer à ce qu’elles esquissent, à jouer, nous aussi, notre part de merveilleux. Claudel, Breton, Roger Gilbert-Lecomte, Jouve, Bonnefoy, d’autres encore, l’ont bien perçu, au contact de cet « horrible travailleur », qui nous a dotés de pures maximes d’existence. Sa vie même, menée à son insu à la manière d’un poème supplémentaire, a brillé d’un éclat sacrificiel qui n’a pas peu contribué à ce que l’on y capte une leçon, celle d’une sainteté, comme l’a souhaité trop ardemment Isabelle sa sœur, ou d’une détermination ontologique, comme s’est appliqué à le montrer Alain Borer. Certes, devant Rimbaud, nul n’a le dernier mot. Celui qui prétendait n’avoir « du goût “que” pour la terre et les pierres », au moment même où il laissait entrevoir l’indigence de la littérature à « changer la vie », lui a donné des gages extrêmes en vertu desquels nous sentons que, plus qu’un artifice, elle est un moyen parfois de toucher l’impossible et de rencontrer une suffisante « minute d’éveil ».

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