Après Copenhague, quelle politique choisir ?

Jeudi 10 juin 2010 // L’Europe

Jacques Weber a commencé sa carrière comme chercheur de l’ORSTOM où il a fait des recherches en économie rurale dans le Sahel. Pressenti par l’IFREMER, il a ensuite créé le premier département d’économie des pêches en France, qu’il a dirigé de 1985 à 1990 avant de devenir le premier directeur de l’Institut Français de la Biodiversité. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Jacques Weber explique ce qu’il en est de la biodiversité et clarifie le débat sur le réchauffement climatique avant d’examiner les liens entre l’écosystème et la crise économique.

De la survie des baleines au réchauffement climatique en passant par les taxes carbones, l’écologie regroupe pour le profane un fouillis de sujets sans relations évidentes les uns avec les autres. Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ?

Jacques Weber : Commençons par définir la biodiversité, puis voyons ce que cette biodiversité représente dans l’économie et ce que nous, nous représentons dans cette biodiversité, pour aborder ensuite la question du climat et de la crise économique. La biodiversité c’est le monde vivant. Si nous définissons la biodiversité de cette manière là il est facile de comprendre que nous, organismes vivants, nous faisons partie de ce monde vivant. Cela a une conséquence anthropologique immédiate : nous voici en train de remettre en cause la grande fracture opérée par les Lumières entre nature et culture ; entre les humains sujets de droit et la nature simple collection d’objets à la disposition des premiers. Cette césure là ne tient plus dès lors que nous nous rendons compte que nous sommes nous-mêmes membres de cette communauté des organismes vivants. La biodiversité serait le produit de la multitude d’interactions entre organismes vivants dans des milieux en changement, ceci du niveau le plus restreint jusqu’au niveau planétaire. Les mots clés de cette diversité du vivant sont : variabilité, instabilité, changement ; et en aucun cas équilibre et optimum. Autre conséquence de cette définition : les niveaux d’observations définis par les scientifiques ne sont que des niveaux commodes d’observation et n’ont rien de naturel.

Le premier, c’est celui des gènes. Quel est l’intérêt de ce niveau génétique d’observation du vivant, de cette biodiversité intra-spécifique ? Pour les scientifiques elle est la clé de l’évolution à l’intérieur d’une espèce. Elle est enmême temps l’assurance-vie d’une espèce. Voilà un autre niveau qu’est-ce que c’est qu’une espèce ? On considère habituellement que deux organismes font partie de la même espèce lorsque le produit de leur accouplement est lui-même reproductible. S’il est stérile, alors ces deux organismes ne sont pas de la même espèce. Cette définition fournit une frontière, la barrière d’espèces. Vous savez quelles conséquences ça aura : le principe même de la manipulation génétique, c’est de franchir la barrière d’espèces.

On voit en effet se profiler la question des OGM. Nous avons maintenant des définitions pour la biodiversité, somme des interactions du vivant, et pour les espèces. Comment ces espèces apparaissent-elles ?

Jacques Weber : La vision qu’on en a actuellement s’est enrichie depuis Darwin. En informatique, il est un cas très connu qui s’appelle le Jeu de la vie qui est dû à John Conway. En quoi consiste-t-il ? Il y a quatre ou cinq instructions très simples en langage informatique qui vont faire émerger sur l’écran des objets qui ne découlent pas de la programmation. Ce Jeu de la vie sert beaucoup aux mathématiciens pour explorer les concepts d’émergence. Les biologistes à l’heure actuelle considèrent que le système vivant planétaire, qui est extrêmement adaptatif à de conditions locales extrêmement différentes, produirait des émergences adaptatives locales, qu’après coup nous appellerions des espèces.

S’il y a tan d’espèces et de possibilité d’émergence, et une telle capacité adaptative, pourquoi doit-on s’inquiéter de la disparition d’une espèce particulière ?

Jacques Weber : Ce qui inquiète le monde scientifique ce n’est pas la disparition de l’espèce elle-même, c’est qu’elle va emmener avec elle un nombre non connu d’interactions avec d’autres organismes. Nous parlions d’éco système : la définition actuelle de l’écosystème, c’est le produit des interactions entre les organismes vivants dans un milieu lui-même en changement. Si vous concevez le monde vivant comme un, multitude d’interactions, alors on ne sait pas à partir de quel niveau de perte d’interactions ce qui reste du système s’effondrera sur lui-même, et nous avec, puisque nous en faisons partie. C’est vrai que le monde vivant est extrêmement adaptatif.

Pourquoi s’inquiéter ?

Parce que pour s’adapter, le système vivant a besoin de temps, et que nous ne sommes pas dans des vitesses de changement, mais dans des accélérations du changement. Les scientifiques se demandent jusqu’à quelle rapidité d’accélération des processus la vie restera capable de s’adapter ; et ils ont des doutes face à l’incroyable accélération de ces processus.

Ceci nous amène aux liens entre biodiversité et économie. Quels sont-ils ?

Jacques Weber : Ils sont essentiels. Pensez-y : tout ce que nous mangeons, provient du monde vivant. Nos vêtements aussi, même si ce sont des objets synthétiques puisqu’ils proviennent du pétrole qui n’est jamais qu’un legs du vivant d’autrefois. Et si nous digérons notre repas, c’est encore grâce à la collaboration dans notre système digestif d’un kilo et demi de bactéries.

Venons-en à l’économie.

Quelle est la part des matières premières, quelle est la part des technologies provenant de, ou, issues du monde vivant ? Nous avons découvert qu’il n’y a pas un seul secteur d’activité qui dépende à moins de 30 % à 40 % de ces matières premières du monde vivant, voire beaucoup plus. Voici le contexte clé aujourd’hui pour analyser les aspects économiques de la biodiversité : si nous faisons partie du monde vivant, nous faisons partie de l’écosystème, nous essayons de l’utiliser pour nos fins égoïstes, parmi d’autres espèces avec lesquelles nous vivons à la fois en compétition et en coopération. Nous retirons de l’écosystème des services que nous utilisons de façon gratuite du seul fait que nous participons de l’écosystème. Il s’agit par exemple de la purification de l’eau, du nettoyage de l’air, etc. Ces services écologiques, il nous est fait obligation d’en entretenir la disponibilité puisqu’ils sont vitaux pour nous.

La première tentative de prendre en compte cette réalité a été de mettre un prix sur les éléments du vivant pour pouvoir imposer des règles. Cette méthode n’est pas très bonne, et les économistes l’ont remplacée par le concept de service écologique, partant du constat que mettre un prix sur le vivant ne dit pas la valeur du vivant. Le concept est intéressant car ces services vitaux pour les humains, on est capable d’en faire une liste finie. Parce qu’ils sont vitaux et aussi longtemps qu’on n’est pas capable de les produire, nous avons l’obligation de consentir les coûts nécessaires à l’entretien de ces services. Grâce aux travaux autour de Bernard Chevassus-Aulouis sur l’économie de la biodiversité, cela commence à se faire et en France et dans les calculs d’impact des infrastructures notamment, les coûts de maintenance ou de restauration des services écologiques seront pris en compte.

Venons-en maintenant à la crise. Quels sont ses liens avec l’écosystème et le service écologique ?

Jacques Weber : Les journaux disent que la crise a été une débâcle temporaire au plan boursier, avec effondrement des cours consécutif à une énorme spéculation sur le pétrole, les matières premières et les produits alimentaires. Les économistes de l’environnement dont je suis, considèrent que le problème réel était ailleurs, dans le fait que l’on fonctionne dans un système où les ressources naturelles n’ont absolument aucune valeur. Un tel comportement aberrant réside dans les systèmes d’incitations auxquels sont soumis les acteurs économiques. À l’heure actuelle, la quasi-totalité des charges et des régulations pèsent sur le capital manufacturier (l’outil de travail et les infrastructures), et sur le capital humain (le travail et les compétences). Le capital naturel, qui est l’ensemble des écosystèmes et ce qu’ils contiennent, ne supporte aucune forme de charge. Il est temps de basculer les systèmes de régulation, d’alléger la pression sur le capital manufacturier et humain et de reporter ces charges sur le capital naturel. L’enjeu de tout cela c’est de rendre rentable le fait de maintenir ou d’améliorer les potentiels naturels. Le principe même de la taxe écologique, c’est celui-là. C’est remplacer les taxes existantes par une taxe sur autre chose. Pour qu’une taxe écologique soit recevable, il faut bien sûr qu’elle soit assortie de la suppression d’une ou de plusieurs taxes d’un rapport équivalent ou supérieur. À partir de là, les termes de la confiance sont bien établis : il n’y a pas d’alourdissement fiscal ; Il y a substitution de taxes. Voilà le jeu des incitations économiques telles qu’on peut les utiliser.

Les analyses que vous nous présentez sont dans les mains des gouvernements, la méthode est mise en œuvre dans certains pays depuis plusieurs décennies. On aurait alors pu s’attendre à un large consensus lors de la réunion de Copenhague. Or on a abouti à un échec retentissant. Quelle est donc la cause de cet échec ?

Jacques Weber : L’échec de Copenhague n’est pas pour moi un échec, on a commencé par se mettre d’accord sur les désaccords, ce qu’en anthropologie, on nomme l’Établissement de la situation initiale. On a pu réunir les partenaires en désaccord autour d’une table, et on peut espérer un accord solide dans les deux années qui viennent. Nous n’avons pas de toute façon 14 choix : le niveau de régulation doit être planétaire. On se dirige d’ailleurs vers la création d’une Organisation Mondiale de l’Environnement, qui re. grouperait la FAO, le PNUD le PNUE dans une seule structure mondiale avec pouvoir de mise en œuvre des décisions environnementales des États membres (sur le modèle de la banque mondiale). Elle ne pourrait donc pas porter ombrage aux États, puisqu’elle appliquerait leurs décisions.

On pourra alors envisager l’instauration de taxes et de redistributions au niveau mondial, par exemple, une taxe sur l’énergie qui frapperait la consommation énergétique depuis l’extraction jusqu’à la consommation finale du produit, redistribuée en raison inverse de la consommation d’énergie. Il y a là un mécanisme contrôlable, transparent et efficace de financement du développement, puisque les pays les plus pauvres sont aussi les moins énergétivores.

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