Angela Merkel, reine en sursis de l’Europe.

Jeudi 1er septembre 2011, par Michael Schlieben // L’Europe

Adulée pour son pragmatisme, puis critiquée pour ses hésitations lors de la crise de l’euro, la chancelière allemande est sortie grandie du dernier sommet de Bruxelles. Son destin européen n’est pas scellé.

Die Zeit Hambourg

Il n’y a pas si longtemps, Angela Merkel était la responsable politique la plus aimée et la plus compétente de tout le continent. La presse internationale ne tarissait pas d’éloges sur la chancelière allemande surnommée au choix "Miss Europa’ , "Lady Europa", ou "Angela Europa". Les chefs d’Etat n’étaient que louanges pour leur homologue allemande. "La chancelière est pure sagesse", s’émerveillait Jacques Chirac en 2007.
Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, Angela Merkel est un danger pour le projet européen. Dépeinte par la presse internationale comme "l’égoïste", "Mme Non" ou la politique des VIP, la chancelière est également dénigrée par ses homologues européens pour sa versatilité et son manque de courage face à la crise de l’euro. Grand Européen devant l’éternel, Helmut Kohl lui aurait même récemment reproché de "détruire [son] Europe".

Que s’est-il donc passé ? Angela Merkel a-t-elle changé de politique ou est-ce l’Europe qui a changé ? En réalité, c’est un peu les deux. Revenons donc en 2007 : alors que toute l’Europe applaudissait des deux mains la nouvelle chancelière, la France était gouvernée par Jacques Chirac, le Royaume-Uni par Tony Blair, les Etats-Unis par George W. Bush et la Pologne par les frères Kaczynski. Les Allemands, eux, avaient encore en mémoire lé souvenir de Gerhard Schrôder et de Joschka Fischer.

Tous ces hommes étaient de grands leaders au crépuscule de leur carrière. Ils n’avaient pratiquement plus de contact entre eux et enfreignaient les traités, notamment celui de Maastricht, comme bon leur semblait. Angela Merkel, première femme au poste de chancelier d’Allemagne, se démarquait de ces vieux machos. Le simple fait qu’elle parvienne à discuter avec chacun d’entre eux représentait déjà un grand pas pour la diplomatie. Ses relations avec Londres et Washington n’étaient pas biaisées par la guerre en Irak et même les pays de l’Est reconnaissaient en elle une partenaire incontournable. Après tout, elle avait été des leurs.

Eloge de la "méthode Merkel"

Angela Merkel ne tapait jamais du poing sur la table. C’est ainsi qu’elle remporta ses premières victoires. En 2005, participant à l’un de ses premiers sommets européens, c’est elle qui débloqua les négociations pour un nouvel ordre dans les finances européennes. Aux yeux de ses pairs, elle devint rapidement une négociatrice en chef. Les années se suivent et se ressemblent. En 2006, elle relança le projet de Constitution européenne qui menaçait de sombrer après le "non" français et néerlandais. En 2007, la présidence allemande du Conseil européen fut un succès, la chancelière parvenant à surmonter de nouveaux blocages et à fixer des objectifs ambitieux en matière de protection du climat.

Tout le monde saluait alors la "méthode Merkel", qui est si décriée aujourd’hui. La chancelière allemande était l’incarnation du pragmatisme et de l’art de la négociation. A l’époque, Angela Merkel ne forçait,pas la main de ses partenaires et ne se cramponnait pas à une solution unique. Elle prenait en compte les intérêts de tous les pays, y compris les plus petits, et s’efforçait de trouver un consensus.

"C’est exactement ce dont l’Europe a besoin", jugeaient, alors les observateurs avisés. Cette complexe communauté d’Etats doit entretenir un dialogue permanent. Moins de préventions, moins de discours autoritaires, moins de réactions à brûle-pourpoint, tel était le credo d’alors. Même les sociaux-démocrates comme Martin Schulz [président du groupe socialiste au Parlement européen] approuvaient d’un air de connaisseur : il était "habile" de la part d’Angela Merkel de ne pas dévoiler son jeu et de rester ainsi à l’écoute de chacun. Le président de la Commission, José Manuel Barroso, était emballé parla "patience" de la chancelière.

Et aujourd’hui ? Schulz aussi bien que,, Barroso ne font que pester contre la chancelière, de même que les petits pays, la France, la Grèce, bref tout le monde.
Déjà en , Angela Merkel s’était montrée sceptique, voire réticente, à l’idée de fournir une aide à la Grèce. Elle accepta néanmoins. Puis vint le second plan de sauvetage, pour lequel elle manifesta les mêmes hésitations. Bon nombre de gouvernements européens lui reprochèrent alors d’avoir un effet déstabilisateur sur la monnaie et d’aggraver la spirale de la dette.

Dès lors, le sentiment dominant change : la méthode Merkel - sa patience et sa flexibilité - devient contre-productive et nocive pour l’Europe. Son fameux manque de fermeté risque désormais d’être fatal à l’Europe. La chancelière s’est rebiffée devant la proposition française d’instaurer un gouvernement économique européen pour faire face à la crise. Il lui paraissait malavisé d’entremêler à la hâte les structures institutionnelles et hiérarchiques de l’UE simplement parce que les Grecs avaient vécu au-dessus de leurs moyens.

L’impact négatif des libéraux

A cela s’ajoute un changement de l’environnement dans lequel gouverne la chancelière. Les libéraux du FDP [partenaires de la coalition à Berlin] portent leur part de responsabilité dans cette crise, insiste-t-on à la CDU [Union chrétienne-démocrate d’Angela Merkel]. Le parti libéral compte en effet une forte minorité critique envers la monnaie unique et se cramponne à des revendications populistes pour assurer sa survie : oui aux baisses d’impôts pour les Allemands, non aux injections de fonds pour ces fainéants de Grecs ! Un avis que ne partage pas le ministre des Finances, Wolfgang Schauble, qui depuis le début de la crise prône une solution préventive dans le cadre de l’UE. Un nombre non négligeable de membres de la CDU commencent à regretter la grande coalition. Les sociaux-démocrates n’au raient jamais laissé s’exprimer une telle hostilité face à l’Europe.

Contrairement à ce qu’on lui reproche parfois ; Angela Merkel n’est pas anti-européenne. Elle a même prononcé un grand nombre de discours convaincants sur cette Union européenne qu’elle n’a pu observer que du dehors pendant une partie dé sa vie. "L’Europe, a-t-elle déclaré un jour, est une maison que je ne quitterai jamais, l’une des plus belles ouvres de paix existant sur terre."

Si Angela Merkel a pu faire figure de fossoyeur de l’Europe, il n’est pas entièrement exclu qu’elle revienne un jour à la tête de l’Union. Les rumeurs selon lesquelles elle viserait à moyen terme un poste au sein d’une institution européenne ne se démentent pas. Selon des informations provenant de la chancellerie, Angela Merkel aspirerait à prendre en 2012 la tête du Conseil européen, fonction actuellement occt ée par le très discret Herman’ an Rompuy.

Déjà en 2007, alors que la chancelière était en pleine ascension, les spéculations allaient bon train. Les proches de Merkel assuraient qu’il n’était "pas encore" question d’y penser. Aujourd’hui, après sept ans à la chancellerie, Angela Merkel pourrait vraiment y songer.

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