Lybie.

Alors, la fleur au fusil ?

Jeudi 7 avril 2011, par Romain JACOUD // L’Afrique

Alexandre Adler a fait un rêve et l’a généreusement fait partager aux lecteurs du Figaro des 6 et 7 mars 2011. Un rêve ?

Il pourrait tourner au cauchemar... « Je fais un rêve : celui d’une intervention en Libye... »

Romain Jacoud, lui, ne rêve pas ! Ses dernières « Humeurs stratégiques » en témoignent et nous proposent une autre lecture de nos temps difficiles.

Bien plus que les « rêveuses » propositions
de M. Adler et de bien d’autres, ce sont les omissions mises à nues qui dévoilent la réalité...

Quand Romain Jacoud les traque avec talent... Un « régal » !

Et toujours « Quand c’est urgent, il est déjà trop tard ! » Talleyrand

Citation invitée : Rien vu, rien compris, rien appris… ! Une constatation, hélas ! Pas une citation !

Romain Jacoud

A propos d’un article de monsieur Alexandre Adler dans le journal "Le Figaro" daté des 6 et 7 mars 2011 et intitulé : " Je fais un rêve : celui d’une intervention en Libye…"

Les "Humeurs stratégiques" ne relèvent généralement pas les opinions exprimées dans les médias de toutes natures dans la mesure où elles rapportent des analyses et des mesures actuelles. Depuis leur premier numéro, elles sont consacrées à des analyses politiques (tenter de mettre en évidence les visions du monde ainsi traduites) et stratégiques (tenter de déterminer les objectifs à long et moyen termes que ces visions proposent), les analyses tactiques n’ayant d’intérêt que dans la mesure où les propositions précédentes ont été clairement exposées. L’article qui a retenu notre attention au point d’y revenir en dit plus long par les considérations que l’auteur se garde bien d’aborder que par l’accumulation de propositions pas souvent réalistes. Ce sont ces omissions qui nous ont frappés et qui nous conduisent à proposer une autre lecture.

Alors, la fleur au fusil ?

Après quelques lignes apologétiques dans le genre "je n’y connais rien mais j’ai quand même des idées originales", l’auteur développe une argumentation en faveur d’une intervention où il mélange Libye et Iran, Kadhafi et Ahmadinejad, les armées égyptienne, tunisienne, algérienne et marocaine. Pourquoi pas…

Liquidant en quelques mots, même pas quelques lignes, la question du "pourquoi intervenir ?", il consacre l’essentiel de son propos au "comment y aller ?" en énumérant au passage les avantages supposés que devrait procurer cette intervention à l’ensemble des pays concernés. Ainsi, un éventuel remplacement du président iranien, une "démocratisation" des régimes marocain et algérien, une exaltation d’un rôle retrouvé de la Ligue arabe, une libéralisation de l’Arabie saoudite qui éviterait une éventuelle radicalisation en cas de passation des pouvoirs en des mains plus extrêmes, et diverses autres conséquences du côté du Pakistan et des forces talibanes.

Bref, une lecture globale de la situation au sud de la Méditerranée comprise entre le détroit de Gibraltar et les confins du Pakistan. Vaste programme, pour reprendre une qualification célèbre.

Intervenir ?


Libye…

Avant de nous intéresser à ce cas particulier des événements dont la Libye est le théâtre, posons-nous la question préalable de l’intervention d’une ou plusieurs nations, qu’elles soient ou pas mandatées par l’ONU, dans les affaires intérieures d’un Etat souverain.

La chose n’est pas nouvelle. Voilà près de cinquante ans qu’avec des modalités différentes, les nations occidentales, au sens large du terme, sont intervenues pour des motifs divers (où la "libération" des peuples opprimés a beaucoup servi d’argument justificateur). Pour mémoire, le Vietnam, les Balkans, diverses régions africaines, l’Iran, l’Iraq, l’Afghanistan, sans compter les lieux où des interventions avaient été envisagées mais abandonnées pour des raisons pas toujours avouables.

A un moment, même, les "instances internationales"(sic) avaient débattu de l’énoncé d’une légitimité nouvelle, "le droit d’ingérence" que justifierait une lecture "humaniste" d’une déclaration des Droits de l’Homme dont la géométrie d’ailleurs est vite apparue comme variable, pour ne pas dire fluctuante. La communauté internationale a pris de mauvaises habitudes dont elle est maintenant prisonnière. D’autant plus mauvaises qu’elles n’ont de fondements que dans un regard immédiat et passager sans qu’aient jamais été envisagées les conséquences pourtant prévisibles d’actions sans passé et sans futur.

A cet égard, rien n’est plus éclairant qu’une analyse des événements déclanchés en chaîne par l’intervention en Iraq. Peu importent aujourd’hui les responsabilités de ces rodomontades dont nous continuons à payer le prix chaque jour. Ce qui est important et dramatique, c’est que nous nous sommes laissé entraîner dans une succession d’interventions, toutes caractérisées par une absence totale de politique et de stratégie. De l’Iraq à l’Iran, à l’Afghanistan, à l’instabilité accrue au Moyen-orient, au développement d’une guerre de partisans dont nous ne mesurons pas la nature et la profondeur, empêtrés que nous sommes dans un regard dépassé où nous ne reconnaissons que le terrorisme. Pourtant, depuis des siècles et plus près de nous encore, des décennies de guerres de partisans ont chaque fois conduit à la déconfiture, si ce n’est à la débâcle pure et simple, de nos démarches prétendument "civilisatrices" et libératoires.

Bref, rien appris, rien compris !

Intervenir ? Bien !

Mais pourquoi en Libye ? Pourquoi en Libye et pas en Somalie pour réduire les "pirates" ?

Pourquoi en Libye et pas à Abidjan pour liquider monsieur Gbagbo ?


Côte d’Ivoire…

Pourquoi en Libye et pas dans la bande de Gaza ?


Gaza…

Pourquoi en Libye et pas au Darfour ?


Darfour…

Pourquoi en Libye et pas en ces confins des républiques africaines où des fanatiques se saisissent d’otages quasiment quotidiennement ? … etc, etc… Et puis, pourquoi en Libye et pas en Roumanie, en Bulgarie et tous ces pays de l’Est qui exportent leurs mafias en Occident ? Et pourquoi pas, chez nous à Marseille où un syndicat tue méthodiquement l’activité portuaire jusqu’au Havre ? Pourquoi en Libye et pas aux sièges de ces banques qui ont créé la crise, les crises même, à force de déviance économique ?

Une plaisanterie ? Une bien mauvaise plaisanterie sans aucun doute mais qui n’est que la conséquence un peu plus réaliste, un peu plus cynique, un peu plus honnête aussi que les glapissements indignés de dizaines de milliers de braves gens qui condamnent madame Alliot-Marie après avoir joui et profité du Maghreb et de l’Egypte pendant une vingtaine d’années pour des budgets réduits, financés par des fellahs miséreux aujourd’hui en révolte !

Alors, intervenir ? Si c’est vraiment nécessaire pour satisfaire quelques intérêts de "réalisme politique", c’est-à-dire au nom du pétrole ou de quelque autre inconséquence de nature économique, pourquoi pas ? Mais au moins, assumons-en les choix sans nous draper dans un déguisement altruiste pour faire illusion. Surtout, ne nous trompons pas sur les conséquences éventuelles de nos gestes. Un jour ou l’autre, les comptes nous seront présentés et il faudra bien répondre aux "pourquoi ici et pas là ?", ce qui, après tout, ne serait qu’un moindre mal, étant donné le poids léger des condamnations morales. N’oublions pas cependant que l’intervention en Iraq a entraîné l’intervention en Afghanistan, que cette dernière nous déstabilise au Pakistan, fragilise notre croisade iranienne et, enfin, agite aussi bien la Syrie que le Liban. Quant à l’espoir d’un cessez-le-feu équitable entre Israël et les palestiniens…

Intervenir en Libye ? Mais qu’en espérons-nous ? Abattre Kadhafi ? Bien, admettons que cette étape soit nécessaire, quelle en sera la suite ? Etablir la "démocratie" ? Comme en Iraq, sans doute !

Comme au Pakistan !

Nos expériences au Moyen-orient ne sont-elles pas suffisantes ? Encore des milliers de morts, des milliers de blessés, des kilomètres carrés de destruction ?

Tout cela pour quoi ? Même pas pour une paix des cimetières ! Serions-nous prêts à établir un régime général de protectorat sous administration militaire, caractérisé par une loi martiale permanente ? Nous ne savons déjà pas comment nous dépêtrer du bourbier Irako-Afghan et nous envisagerions de nous lancer dans une aventure au résultat plus aléatoire encore ?

Admettons, nous pouvons toujours rêver, qu’en tirant du passé quelques antagonismes ethniques et doctrinaires entre les populations maghrébines, arabes et kabyles, soudanaises, égyptiennes, libyennes, assaisonnés de rivalités entre sunnites et chiites, nous pourrons installer un régime stable de rivalités héritées de la belle époque du "diviser pour régner". Le "pourquoi ?" n’en demeurera pas moins sans réponse.

Intervenir en Libye ? Nous avons beau faire le tour de la question, le moindre "pourquoi ?" nous apparaît comme la première file d’une rangée de dominos dont nous ne sommes même pas capables d’imaginer jusqu’où ira l’effondrement ? A part, l’effacement définitif de ces ethnies encombrantes… ? Serait-il possible que sous couvert d’un cri "républicain et humaniste", unanimement orchestré par une civilisation aux abois, se cache le spectre d’un génocide préventif ?

Une rue Transnonain d’envergure planétaire organisée par un général de Galliffet en uniforme occidental dont la justification serait déjà en cours de rédaction, quelque chose dans le style :"Ils avaient pourtant été prévenus, "on" leur avait proposé la paix des braves, "on" était prêt à tous les sacrifices nécessaires, comme ceux de leur reconnaître autant de Bantoustans qu’il faudrait, entourés d’autant de murs que nous aurions jugés nécessaires. Hélas, "ils" n’ont pas voulu se civiliser, jusqu’à nous contraindre à les exterminer, oh pardon, à les assagir, la mort dans l’âme, bien sûr ! "

Alors, intervenir ? Il faudrait alors commencer par inventer un autre "pourquoi ?" Mais sur quelles hypothèses ? Tout d’abord reconnaître que la situation actuelle est le fruit de notre absence d’imagination, de notre aveuglement et de notre surdité.

Reconnaître ensuite qu’il est hors de question de tenter quelque manœuvre que ce soit pour revenir à quelque "statu quo ante". La rupture est consommée, tout ce que nous pouvons espérer au mieux, c’est de parvenir à un armistice sinon permanent du moins suffisamment prolongé pour que d’autres réflexes puissent s’établir. Ce qui signifie :

  • que notre conception de la démocratie n’a pas la dimension universelle que nous lui prétendons, pas plus d’ailleurs que le rayonnement de toute philosophie de l’Homme.
  • d’admettre que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne se définit pas à l’aune de "nos" appréciations mais s’exprime en fonction d’idiosyncrasies individuelles ou collectives de toutes natures ;
  • que nos civilisations se sont développées sur des terrains parfaitement reconnus : sachons les délimiter géographiquement dans le respect réciproque de nos influences millénaires. Que tous apprennent à se soumettre sans discussion aux règles énoncées de part et d’autre.
  • Bref, chacun chez soi et le respect de l’autre, jusqu’au jour où, les uns et les autres, nous aurons évolué au point de pouvoir accepter de cohabiter dans la différence, voire dans l’indifférence. Jusque là, les contacts seront organisés sur la base d’une réciprocité parfaitement équilibrée ; les droits et devoirs des uns envers les autres feront l’objet d’autant d’accords particuliers qu’il paraîtra nécessaire de proposer et qui, une fois acceptés, ne seront plus discutables à moins d’un réexamen global de la nature des relations communautaires.

Comment ?

Ces quelques règles de comportement socio-sociétal appellent une considération nouvelle des événements dont nous sommes actuellement auteurs et acteurs. A commencer par la reconquête du langage en relation avec la matérialité des faits.
Le terrorisme, par exemple, ne constitue pas une politique mais la traduction tactique d’une stratégie, elle-même expression d’une vision du monde, c’est-à-dire d’une politique. En l’occurrence, si nous nous en tenons à la signification qu’expriment les discours et les actes, il apparaît que la politique en jeu est la réinstallation d’un Islam dans son acceptation originelle : la mise en œuvre, par tous les moyens, d’un pouvoir hégémonique à la fois spirituel et matériel.

De la conviction par le prêche à la conversion forcée et à son corollaire immédiat, l’extinction matérielle des réfractaires. Cela signifie que les méthodes de lutte antiterroriste que nous avons adoptées, si elles nous permettent, ça et là, de remporter quelques succès, ceux-ci ne seront jamais qu’éphémères. Et si nous parvenons à inverser le "rapport qualité / prix", c’est-à-dire rendre plus aléatoire le succès d’un type donné d’opérations de guérilla, les avatars possibles sont tellement nombreux que nous serons toujours en retard d’une opération, d’un développement méthodologique.

Il faudra bien que nous en arrivions à admettre que c’est la guerre. Une guerre sans rapport aucun avec les opérations traditionnelles, seraient-elles le résultat de mise en œuvre de tactiques nouvelles. Il ne s’agit pas de conquérir des espaces, la possession du terrain apparaissant comme une retombée de la chasse permanente de l’ennemi et de ses alliés, actifs ou pas, selon l’équation : "tous ceux qui ne sont pas explicitement nos amis sont nos ennemis et seront traités comme tels !" Une guerre où le prisonnier, le plus souvent otage, ne vit qu’autant qu’il est une valeur économique, entendez une marchandise, voire une monnaie d’échange. En ces matières ; il n’est pas de considérations humanistes. Tant que nous n’aurons pas assimilé cette réalité-là, nous demeurerons impuissants et, cela acquis, nous n’aurons fait que le premier pas, un pas tout au plus élémentaire, vers un rééquilibrage des forces.

Cet aspect-là de la lutte n’aurait, n’aura, aucune conséquence tant que la reconnaissance des objectifs réels de l’adversaire ne s’accompagnera pas d’une fermeté sans failles. Mais, cette reconnaissance ne signifie pas qu’il faille céder, elle n’a de valeur qu’en tant que l’admission de l’existence d’un adversaire et de sa poursuite de résultats. En fait, c’est donner à l’ennemi le statut d’adversaire et accepter qu’il faudra négocier, un jour ou l’autre. En l’occurrence, la notion même de "position de force" n’a plus rien de la signification qu’on aurait pu donner il y a quelques décennies encore où il fallait un Dien Bien Phu pour que la France se décide à négocier.

Aujourd’hui, il n’y aura pas de Dien Bien Phu : c’est soit le retrait sans discuter, soit le retrait après discussion, la brutalité de nos forces ayant montré notre détermination à l’adversaire, ce qui nous permettra, peut-être d’obtenir un retrait honorable et, surtout, la sanctuarisation de notre espace. Mais ce retrait ne sera pas un échec total. En effet, le jour où nous nous retirerons, l’adversaire deviendra gestionnaire d’un espace dont l’intégrité pourra être immédiatement menacée en cas de crise, sans engager pour autant des troupes sur le terrain. Rien que cet aspect-là de l’évolution géopolitique rééquilibre de facto les positions des adversaires en présence.

Mais, cette évolution-là n’est pas indubitable. Elle suppose avant tout que nos adversaires ont une ambition sociale et qu’ils envisagent une limite à leur appétit prosélyte. S’il n’en est rien, alors il s’agira bien de vaincre ou de mourir et il faudra bien tenir compte de la situation ainsi établie. Le problème, c’est que nous avons depuis longtemps dépassé une situation où une victoire à Poitiers pourrait assurer un retour au statu quo ante. Rien, cependant, ne pousse à penser que c’est l’issue qui attend la planète. Le pire n’est pas toujours sûr et s’il faut l’envisager, ce n’est pas pour autant qu’il faille considérer que sa probabilité est suffisante pour qu’elle en devienne une certitude.

Causons, causons vite mais sachons nous montrer crédible. Comment ? En cessant de capituler constamment : il n’y a pas de sujets secondaires, il n’y a que des accumulations de petites lâchetés qui finissent par mener à Canossa… irrémédiablement !

Qu’en pensez vous ?

Romain JACOUD

humeurs.strategiques@free.fr

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