Albert Camus : Pour un cinquantenaire.

Lundi 8 mars 2010 // L’Histoire

Que dire de cette célébration universelle, quasi unanimiste, de l’homme et l’écrivain Albert Camus à l’occasion des cinquante ans de sa disparition par ailleurs absurde et insupportable ? Du bien, rien que du bien, sans aucune ironie. Pour ma génération, cela représente une belle revanche à l’encontre des mauvais procès d’autrefois et c’est surtout l’occasion de penser le passé et le présent à une certaine hauteur, à un certain degré d’exigence qu’il n’est pas si commode d’atteindre. Je n’avais pas dix-huit ans lorsque l’auteur de « L’Homme révolté » s’est tué dans un accident de la route cruel à tous égards, parce qu’il nous privait d’abord d’un écrivain qui de son propre aveu, n’avait qu’amorcé son oeuvre, pourtant déjà si riche. Cruel, il l’était aussi, parce qu’il nous privait d’un témoin, d’un éclaireur dont la lucidité nous était nécessaire en nos temps difficiles. Ce n’est pas pour rien que j’avais lu ses chroniques algériennes, y cherchant sinon la solution, du moins la vérité sur un conflit auquel il s’identifiait par son origine et son déchirement intime. A cinquante ans de distance, je reste étonné de l’incompréhension manifeste qui entoure sa position douloureuse et atypique, comme si le peuple pied noir était un reliquat sans intérêt et le passé franco-algérien ne constituait pas encore aujourd’hui une énigme à déchiffrer. Seul un, Jean Daniel, peut-être, prolonge encore ce souci obsolète et tenace.

Camus, c’était pour moi aussi, un écrivain prestigieux et un penseur authentique. La méchante attaque contre « le philosophe pour classe terminale » ne m’a jamais impressionné. A ce compte, Sartre l’était autant que lui, et si Heidegger était plutôt penseur pour khâgneux, la question n’était pas là. Autrefois on étudiait La princesse de Clèves en troisième et Pascal en seconde, avec la même conviction de puiser à un trésor sans fin. Camus, comme penseur, ne cessera de s’imposer infiniment plus que Sartre, parce qu’il a intégré tout le génie de la Grèce avec sa sensibilité de méditerranéen, en sachant que la beauté du monde n’était pas indemne de la démesure qui peut briser les cités heureuses et l’homme même, livré à l’absurde. Mais il faut insister sur le politique, tel qu’il s’est affirmé dans la rude polémique d’après-guerre qui concerne le totalitarisme soviétique. Bien sûr, Camus n’est pas le seul à avoir compris et dénoncé le stalinisme. Un Raymond Aron a fait preuve d’autant de sagacité, certains prétendent mieux éclairée. C’est vrai qu’il avait beaucoup mieux travaillé Marx que tous ses contemporains, à l’exception peut-être du Père Jean-Yves Calvez qui vient de nous quitter et auquel on doit un ouvrage de référence (1956), qui était même parfois recommandé aux militants communistes.

Mais il me semble que Camus fut beaucoup plus sensible qu’Aron à l’esprit révolutionnaire caractérisé par le nihilisme. Ce grand lecteur de Dostoïevski avait perçu la transgression majeure qui caractérise les possédés dans la généalogie d’un révolutionnarisme russe qui aboutira au nihilisme institutionnel sanglant de Lénine, Staline et de leurs émules et subordonnés. Jusqu’à Pol Pot et l’horrible génocide cambodgien. Ce bilan est accablant et c’est L’Homme révolté qui en a établi le diagnostic le plus profond.

J’ai relu les textes de la période, notamment l’article de Francis Jeanson, publié dans les Temps modernes contre cet incommode contradicteur. Je dois dire que j’en ai trouvé la tonalité moins insupportable que je m’y attendais et telle que mon souvenir m’en persuadait. Ce n’est pas de la basse littérature, fabriqué par la canaille stalinienne. De vraies objections sont posées. Bien sûr, lorsque Jeanson s’en prend à « une certaine inconsistance de la pensée, qui la rendrait indéfiniment plastique et malléable », il n’est pas crédible et donne l’impression d’un mépris de fer à l’égard de l’écrivain sommé d’avouer sa honte d’être glorifié par toute la droite. Plus grave peut-être encore le grief de se contenter d’un avenir individuel dès lors que tout avenir historique serait barré. En d’autres termes, Camus est accusé de rejeter l’histoire sous couvert de mettre en cause l’historicisme. Dès lors que la cause de la Révolution est répudiée, il n’y a plus qu’à se satisfaire de l’ordre établi. Indifférent à l’histoire, il lui faudrait tout avaliser : « À nos regards incorrigiblement bourgeois, il est bien possible que le capitalisme offre un visage moins convulsé que le stalinisme : mais quel visage offre-t-il au mineur de fond, au fonctionnaire sanctionné pour faits de grève, au Malgache torturé par la police, au Vietnamien nettoyé au napalm, au Tunisien ratissé par la Légion ? »

Est-il vrai que Camus s’est enfermé dans une révolte statique, qui ne peut plus concerner que Camus lui-même ? Évidemment non. Car l’auteur de L’Homme révolté n’avalisait aucune injustice et tout acte de violence ou de torture contre l’individu désarmé, lui était insupportable. Mais il avait aussi l’honnêteté supérieure de reconnaître, contre l’insensibilité idéologique des partisans, que les violences n’étaient nullement unilatérales et que leur déchaînement rendait impossible toute justice. Qui pouvait l’entendre, à propos de son Algérie natale, du terrorisme et de la répression, lorsqu’il dénonçait la surenchère dégoûtante entre les crimes ?

On ne comprend rien à ses convictions et à ses engagements si on ne voit pas que la primauté de l’exigence éthique est absolue et qu’elle ne saurait être niée par des prétentions révolutionnaires qui prennent l’histoire en otage, pour en indiquer le sens inéluctable et écraser tous ceux qui s’opposent à sa logique.

J’en viens ainsi à sa fameuse phrase sur sa mère et la justice, qui me semble souvent incomprise. Comme si le moraliste sourcilleux avait fait une exception à l’universalité kantienne au profit de la singularité charnelle ! J’ai même lu que Camus érigeait l’ordre de la tribu et celui du sang contre la Justice. On ne peut pas mieux délirer, alors que le prix Nobel ne fait qu’accorder l’exigence universelle avec l’irréductibilité singulière du visage, selon Emmanuel Levinas. Camus en défendant sa mère contre le terrorisme aveugle ne s’insurge pas contre l’universel, il est du côté de l’universel concret en dehors duquel il n’y a plus du tout de morale, puisque l’autre n’a plus de visage. L’écrivain est cohérent avec toute sa vie et ses engagements. Sa conception de la justice était incompatible avec la Terreur nihiliste stalinienne, elle l’était tout autant avec un terrorisme qui pouvait tuer la plus humble femme du petit peuple pied noir d’Alger.

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