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Aimer la démocratie ?

Jeudi 15 avril 2010 // Divers

Myriam Revault d’Allonnes ne prend pas la précaution de la forme interrogative. Elle affirme et explique les raisons de ce non-amour. On ne peut aimer un système institutionnel, qui par principe et par fonction déstabilise l’État, le rend impersonnel, le problématise sans cesse en en faisant le lieu même du désaccord, de la contestation permanente, le prive de toute référence à une transcendance qui le fonderait. C’est Claude Lefort qui aurait trouvé la meilleure formule pour désigner ce paradoxe permanent avec sa notion de lieu vide. « Le pouvoir nous dit-il, apparaît comme un lieu vide et ceux qui l’exercent comme de simples mortels qui ne l’occupent que temporairement et ne sauraient s’y installer que par la force de la ruse ; point de loi qui puisse se figer, dont les énoncés ne soient contestables, les fondements susceptibles d’être remis en question ; enfin point de représentation d’un centre et des contours de la société. L’unité ne saurait désormais effacer la division sociale. »

Cette description de l’incertitude démocratique que je crois pertinente dans ses grandes lignes, mériterait, à elle seule, un commentaire qui risquerait d’éclipser l’ensemble de la réflexion de Myriam Revault d’Allonnes, qui prolonge avec Foucault et d’autres l’ana- lyse du processus qui ne cesse de se complexifier au travers d’un travail incessant sur soi-même. Mais le sujet est trop intéressant pour qu’on s’y arrête un instant. En effet, la démocratie dont il est question est une démocratie libérale, la nuance est déterminante. Elle se réclame d’abord du modèle américain et sûrement pas de celui de la Révolution française dans son inspiration rousseauiste. Précisions à ne pas oublier, parce qu’il est possible que la conception d’un Sieyès se rapproche d’une philosophie politique dominée par le concept de volonté générale que renforce celui de religion civile, et même d’une autocratie, qui s’emploie largement à saturer l’espace du politique, non sans provoquer certains glissements vers les formes modernes du totalitarisme. J’ajouterai qu’à travers toute une lignée idéologique qui vient du XVIIIe siècle et se prolonge au XIXe siècle, l’horizon de la pensée se concentre sur un scientisme matérialiste qui compte prendre la place de la foi chrétienne et s’imposer comme seul horizon idéologique.

Nous sommes donc très loin de l’indétermination philosophique d’un régime d’opinion, tel qu’il se déploie outre-Atlantique et tel qu’il se cherche à travers la Restauration et la Monarchie de Juillet, chez nous. Autre remarque : Le régime libéral, loin de se priver d’un exécutif fort en conçoit la nécessité avec en vis-à-vis un parlement élu sur le mode représentatif qui le contrôle d’autant mieux, que la puissance de l’État moderne est de plus en plus redoutable. Il y aurait beaucoup à dire sur la représentation unilatéralement péjorative de la monarchie d’Ancien Régime que suppose la mise en évidence de la bienheureuse incertitude démocratique. Elle repose en particulier sur le préjugé selon sa relation fondatrice au religieux ne constituerait que garantie de son immunité. Or, ce n’est pas vrai ; reconnaître une transcendance c’est admettre une subordination et une peccabilité qui gardent de la toute puissance. De même la prétendue substantialisation du pouvoir fait bon marché de son extraordinaire mobilité. Les préjugés antimo- narchiques cachent ce que sait fort bien l’historiographie actuelle, c’est-à-dire la montée en puissance de l’État moderne qui s’accompagne de changements sociaux sans lesquels les événements de la Révolution sont inexplicables.

Mais la démocratie libérale s’est bel et bien développée dans toute l’Europe, en obéissant aux règles du pluralisme, défi de l’alternance, non sans attention, pour le meilleur, seulement à la rigueur procédurale, à la délibération telle que la conçoit Jürgen Habermas, malheureusement absent de l’essai suggestif de Myriam Revault d’Allonnes. Je ne lui reprocherais pas, en revanche, d’insister tellement sur l’apport considérable de Michel Foucault. Il se trouve qu’ici même nous avons poursuivi un dialogue avec l’auteur de la Volonté de Savoir, qui avait l’amabilité de reconnaître avec nous un souci commun de reconnaissance des rapports réciproques qui instituaient le pouvoir. Je suis persuadé que Foucault a tracé des lignes de travail dont la pertinence ne cesse de s’avérer, notamment en ce qui concerne la bio politique. L’auteur tire de cet apport des conséquences judicieuses, notamment propos du jeu incessant de la liberté et des pouvoirs ainsi que du domaine des justifications les plus fortes de la participation démocratique : « Le sens de la pluralité qui habite la démocratie est décisif : il accompagne l’existence de la rationalité en valeurs et il fait obstacle à la cohérence visée par la rationalité politique calculante. Celle-ci voudrait transformer le sujet démocratique, c’est-à-dire le sujet politique en proie à ces multiples tensions et de ce fait ingouvernable en un sujet gouvernable, autrement dit réunifié et homogénéisé. »

On voit bien ici quelle menace vise Myriam Revault d’Allonnes : celle du néo-libéralisme qui prend possession de la démocratie et veut lui faire adopter la logique de l’entreprise jusque dans son vocabulaire (il ne s’agit plus de gouverner mais de pratiquer la gouvernance). L’Etat est désormais sous la surveillance du marché dont il est un acteur. « Il est aisé de constater que la rupture annoncée et mise en oeuvre par Nicolas Sarkozy, réside essentiellement dans cette mutation de l’État libéral en État-entreprise. » La mutation qui s’opère ainsi est radicale jusqu’à constituer une nouvelle anthropologie « où les notions d’intérêt et de concurrence règlent aussi bien l’action individuelle que qui l’action collective, restreignant de ce fait la pluralité d’existence des individus. » Face à cette menace omniprésente, la gauche dont se réclame l’essayiste, ne la satisfait pas, alors même qu’elle récuse l’extrémisme inopérant de la gauche radicale (où l’on voit se profiler, me semble-t-il, les ombres de Badiou et de Zizek). Pourtant Myriam Revault d’Allonnes semble esquiver les problèmes économiques eux-mêmes, avec des choix drastiques qui s’imposent à l’encontre de la gouvernance ultra-libérale. Autant on l’approuve de clore son livre sur le rappel d’un penseur aussi important que Jan Patocka dans son refus de l’économisme, autant on regrette que sa leçon si salutaire de philosophie politique, semble ignorer les défis concrets de la mondialisation.

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