ATSUTSE KOKOUVI AGBOLI.

Décès d’un empêcheur de tourner en rond.

Lundi 13 octobre 2008, par Paul Tedga. // L’Afrique

Il serait temps de donner la parole aux peuples d’Afrique, plutôt que vouloir imposer nos points de vue sur un Continent que nous avons surexploité, et que nous exploitons encore. Jean Paul Tedga est un ami, un homme sage et patriote. Sachons l’écouter au lieu de faire preuve d’un indécent mépris à l’égard de cet excellent journaliste.

Le dernier échange que j’ai eu avec Atsutsé Kokouvi Agbobil (AKA) date de vendredi 8 août, soit six jours avant sa disparition tragique, le 14 courant, à Lomé. En ouvrant ma boîte électronique, ce jour, je découvris le message qu’il m’avait adressé, ainsi qu’à plusieurs autres personnes concernant le dernier livre de l’Afro-Cubain Carlos Moore « Ma chère et Mon cher, par cette présente, je tiens à vous renvoyer pour information et à toute fin utile, le courrier ci-attaché que j’ai reçu d’un ami il concerne le livre-mémoire de Carlos Moore, un intellectuel afro-cubain universellement Connu comme défenseur de la cause des Noirs cubains, que je vous recommande de lire avec plaisir et de conseiller à vos amis et connaissances. Signé Akagbobil.

Envoyé à llh42mn21s, ce 8 août 2008, je répondis exactement à l2h28mnoiss, l’heure de mon ordinateur faisant foi, pour lui dire ceci « Monsieur le Ministre et Cher Ami, je crois que cette note de lecture a toute sa place dans notre hebdomadaire bien apprécié (Afric’Hebdo). Qu’en penses-tu ? Embrasse Madame l’Ambassadeur (son épouse) pour moi  ». Quelque minutes plus tard, à 12h47mn14s, AKA me renvoyait un deuxième courriel : Mon Cher Ami, non seulement tu as raison de le publier, mais je te conseille d’aller sur le site www.grioo.international.com et tu verras en tapant carlos moore, le témoignage très émouvant qu’il a fait à son retour pour quelques jours à Cuba, en novembre dernier Cordialement à toi. Signé Akagbobi)  ».

Quand je réalisais cet échange de courriel avec lui, je croyais que mon ami était encore, à Varsovie, en Pologne, chez son épouse Lisette (elle est actuellement l’ambassadrice de l’Angola en Pologne), d’où il avait, prés d’une heure, conversé au téléphone avec moi au mois de juin. Depuis trois ans qu’il a lancé son magazine Afrio’Hebdø, à Lomé, nous avions convenu ensemble qu’il ne pouvait plus disposer du temps suffisant pour tenir encore la rubrique « Action et Réflexion  » qu’il avait créée en 2000 dans AFRIQUE EDUCATION. Voilà pourquoi nous pouvions rester plusieurs mois sans nous parler. Mais en homme très poli et civilisé, c’est souvent lui qui interrompait ce silence.

C’est en 1990 que j’avais fait la connaissance d’AKA par le canal de mon jeune cousin, Emmanuel Wonyu, qui assurait la coordination de la rédaction de la revue panafricaine Afrique 2000 que dirigeait Edem Kodjo, avec comme rédacteur en chef Atsutsé Kokouvi Agbobli. Chroniqueur-journaliste dans une grande rédaction parisienne, j’avais eu à écrire un ou deux articles dans cette revue. Toutefois, ce sont mes fréquents voyages, à Lomé, à l’invitation du Sage Gnassingbé Eyadéma, à partir de 1999, qui me rapprochèrent de lui. Pour tuer le temps, en attendant d’être reçu à Lomé 2, la résidence privée du chef de l’Etat où il aimait recevoir ses invités, je passais des heures à refaire l’Afrique et le monde avec AKA.

En avril 1999, à Lomé où je me trouvais, après avoir consacré la Une d’Afrique Education (qui était mensuel à l’époque) au Sage de l’Afrique, AKA fut intéressé par l’interview que ce dernier m’accorda dans ce numéro. Devant lui comme partout en Afrique, je m’affichais comme un ami du Sage qui n’hésitait pas à lui donner un coup de pouce médiatique au moment où il regrettait que beaucoup de ses amis l’aient abandonné ». Le Sage m’avait pris en estime parce que je l’avais connu pendant une période de vaches maigres alors que ma contribution pour présenter une autre image de lui dans le magazine, était pour lui comme un bol d’air frais dans cet univers nauséabond de faux procès que les journaux togolais, africains et occidentaux ne cessaient de lui intenter. Tous les trois mois, en moyenne, j’étais à Lomé.

Un jour, AKA s’ouvrit à moi pour me faire part de son désir de créer un parti politique. C’était fin 1999. Je fus scandalisé par ce qu’il venait de me faire entendre. Car pour moi, il restait fondamentalement un intellectuel dont les idées interpellaient la classe politique et la société civile togolaises. En créant un parti politique, non seulement il deviendrait partisan et sectaire, mais, plus grave, il se banaliserait. D’autre part son aura s’en trouverait grandement affectée hormis même le fait qu’il aurait du mal à financer un parti politique digne de ce nom.

C’est chemin faisant qu’il commença à écrire dans ce qui était encore à l’époque le mensuel Afrique Education. Des articles « kilométrique » ( à la AKA) mais d’une très haute portée intellectuelle. Par la suite, il me proposa la création d’une rubrique qu’il intitula, lui-même « Action et Réflexion. Tous les quinze jours à partir de février 2001, quand le magazine adoptera une périodicité bimensuelle, avec la forte conviction qu’on lui connaissait, il ciblait de préférence les Occidentaux qu’il se plaisait à démystifier. J’ai eu du mal à convaincre, à cette époque qu’Afrique Education n’était devenu ni un magazine raciste ni anti-occidental, au lendemain de la parution de ses écrits. Un de ses chroniqueurs sur l’éducation et la formation, qui appartenait au ministère français de la Coopération, cessa sa collaboration à Afrique Education après avoir lu un article d’AKA où il soutenait mordicus que le Sida était une création occidentale pour freiner la très inquiétante démographie africaine. J’ai eu, énormément de pressions venant des endroits les plus inattendus pour arrêter sa chronique « ACTION ET REFLEXION » mais je résistai. A tout, je répondais que c’est la démocratie et que le magazine accueillerait volontiers les points de vue des personnes qui pensent autrement.

En 2001, soit un an après son arrivée au pouvoir, le président du Sénégal Maître Abdoulaye Wade, organise des élections législatives. Je désigne notre ami Mwayila Tshiyembe, directeur de l’institut panafricain de géopolitique de Nancy et titulaire de La chronique « Perspective 2000 » dans AFRIQUE EDUCATION, pour se rendre au Sénégal à cet effet. Il connaît bien Abdoulaye Wade du temps où il roulait sa bosse comme opposant au régime d’Abdou Diouf.

De très bonnes retrouvailles donc on perspective. Mais lors d’une conversation téléphonique avec AKA, je l’informe de ce voyage de notre ami commun, Il me laisse alors entendre que ce n’est pas une bonne idée parce qu’il connaîtrait mieux le « grand frère Wade  » que Mwayila. C’est vrai que l’actuel président sénégalais entretenait de bonnes relations intellectuelles avec AKA. Pendant un voyage à Lomé alors qu’AKA était ministre, il avait déjeuné chez lui à la maison. AKA m’a donc convaincu qu’il était désireux de revoir son « grand frère pour lui présenter le magazine AfRIQUE EDUCATION et lui proposer un partenariat. Que demander de mieux.?

Le nécessaire mis à sa disposition, il prit l’avion à Lomé pour le Sénégal où il arriva un vendredi. Le président Ahdoulaye Wade le reçut dès le lendemain par un « Alors Agbobil, tu écris dans ce journal où l’on m’attaque tous les jours ? ». Et AKA de répondre : « Excellence Monsieur le Président, je suis justement là pour arranger cette incompréhension. C’était apparemment bien parti. En effet, pendant une heure, les deux connaissances font le tour de l’actualité sénégalaise, africaine et Internationale, et le président, très satisfait de ce premier contact, lui donne à nouveau rendez-vous, lundi, pour la réalisation de son interview qui doit paraître dans le numéro de la deuxième quinzaine de mai 2001.

Chose promise chose due : lundi 30 avril, AKA a donc droit à 45 minutes d’interview qui fera cinq pages dans AFRIQUE EDUCATION. Mais après cet échange, par manque de courage ? il n’ose pas relancer le président Abdoulaye Wade afin de corriger sa mauvaise idée qu’il a du magazine AFRIQUE EDUCATION qui l’attaque régulièrement, et encore moins, de négocier un partenariat avec lui. Maître Abdoulaye Wade, après quelques mondanités post-interview, lève la séance de travail et lui souhaite un bon retour à Lomé.

Dès qu’AKA arrive à l’hôtel, il me téléphone immédiatement « Mais tu te rends compte, il ne nous a rien donné », me lance-t-il. Alors que je le chahute amicalement pensant qu’il me cache le succès qu’il vient de glaner auprès de son « grand frère « . Il me jure alors qu’en deux audiences, même « le jus d’orange ne lui a pas été proposé « . « Lui as-tu dit que tu avais soif et il ne t’a pas donné à boire ?  », lui demande-je ? Bien sûr que non. Très imbu de lui-même (c’était le principal défaut de mon ami), il n’a pas osé demander car, pour lui, c’était un acte d’abaissement et de soumission. Il appartenait à Abdoulaye Wade de comprendre lui-même que son ami AKA et le magazine AFRIQUE EDUCATION avaient besoin d’un appui et de faire le nécessaire. C’est ainsi que son voyage s’est achevé à Dakar au point qu’en rentrant à Lomé, avec les hasards de correspondance, il a dû me solliciter pour une nuit supplémentaire qu’il était obligé de passer à Abidjan.

Atsutsé Kokouvi Agbobli était un journaliste de la vieille école.

Août 2000, Abidjan. Pour la sixième fois, depuis mars 2000 que je l’avais rencontré pour la première fois, je me rends dans la capitale économique ivoirienne pour réunir des éléments d’information à publier dans le numéro de septembre. A chacun de mes voyages, j’ai un accès privilégié, celui du colonel supérieur (aujourd’hui général) Georges Déon, à l’époque commandant de la gendarmerie, pour rencontrer le Général-président Robert Guei. En l’espace de six voyages, j’ai pu le voir huit fois dont deux ou trois fois à la résidence, ce qui, en soi, est un record. Ma deuxième rencontre avec le successeur du président Henri Konan Bédié m’a permis de réaliser une interview exclusive parue en mai 2000, la deuxième qu’il ait accordé à un magazine panafricain depuis son arrivée au pouvoir par un coup d’état en décembre 1999.

Comme d’habitude, je Loge À l’hôtel Tiama, au Plateau, quand vers 5h00 du matin, le téléphone de ma chambre sonne. Au bout du fil, AKA. Le temps de crier après lui d’avoir eu une mauvaise idée de me téléphoner à une pareille heure, il m’interrompt tout de suite pour me demander si j’ai écouté le premier bulletin d’information de RFI ? Lui ayant répondu non, il me propose de me lever de mon lit pour jeter un regard à travers la fenêtre de la chambre avant de lui dire si le quartier du Plateau avait l’air calme. Je le fais et lui indique avec énervement qu’il n’y a rien àsignaler. C’est alors qu’il m’apprend que la résidence du général-président Robert Guei a été attaquée dans la nuit par un commando et qu’il y avait des morts. Du coup, je deviens poli avec lui, Il me demande si en allant à Abidjan, j’ai pensé à emporter une casquette avec moi. Je réponds par la négative- Il se fâche et se montre déçu que je n’écoute pas ses conseils, En fait, comme il savait que je me rendais tous les mois à Abidjan pour rencontrer Robert Guei, ce qui bien évidemment, m’exposait énormément pendant cette période de grande confusion militaro-politique, il m’avait fortement conseillé le port de la casquette. Sa théorie était toute simple avec une tête nue, on est facilement identifiable à plus de 100 mètres et donc à la merci d’un franc-tireur qui après son forfait, a tout loisir de fuir en se faufilant dans la foule, tandis qu’avec la casquette, onréduit le champ de reconnaissance et de tir. C’est la raison pour laquelle il s’énerve quand je lui apprends que je suis coincé au Tiama Hôtel sans casquette.

Mais les choses se passent très bien pour moi puisque le colonel supérieur Georges Déon, me téléphone vers 10 heures pour m’indiquer qu’il a pris des dispositions pour que je reprenne l’avion de Paris du soir, sans avoir rencontré le Général-président, compte tenu de la situation difficile qui prévaut à Abidjan. Depuis ce mois d’août 2000, je n’ai plus jamais remis les pieds en Côte d’ivoire, un pays que je visitais pourtant tous les mois. Je remplirais la présente édition d’AFRIQUE EUCATION à vous raconter les anecdotes sur AKA, les unes plus intéressantes que les autres. Mon ami était un homme très cultivé, à l’aise aussi bien en économie. Qu’en histoire sa discipline de base, qu’en littérature et que sais-je encore ? Lui me disait qu’il était un savant, ce que je contestais vigoureusement. Entre nous deux, les débats étaient particulièrement enlevés. Son épouse, Lisette, adorait nous entendre nous coltiner, arguments contre arguments, chacun, à la fin, gardait son point de vue. Je reconnais que mon ami était brillantissime au point que, parfois, il demeurait incompris. C’est la raison pour laquelle (puisque ceux qui nous gouvernent ne comprennent rien à rien), il a à chaque fois ambitionné de faire lui-même de la politique de terrain, en devenant ministre dans le gouvernement Kodjo en 1994, en créant un parti politique, le Modena (Mouvement pour le développement national), en 2007, et un magazine de réflexion et de débat, Afric’Hebdo en 2005. Malheureusement, il oubliait que ce n’est pas parce qu’il était l’un des intellectuels parmi les plus doués de sa génération qu’il pouvait faire des merveilles comme ministre ou chef d’un parti politique. Je me souviens qu’il totalisa 4 voix (y compris la sienne) sur un millier de votants quand la conférence nationale souveraine voulut désigner le Premier ministre de transition, C’est la preuve qu’il n’aurait pas dit non si les Togolais l’avaient porté à la magistrature suprême.

L’Afrique moderne perd l’un de ses penseurs les plus féconds. Quant à moi, je perds plus qu’un ami, un aîné (il avait 67 ans), un complice qui avait beaucoup oeuvré pour que votre bimensuel trouve ses marques. Honneur à lui d’avoir donné ce ton (non pas radical) mais authentiquement africain qui fait, aujourd’hui, la fierté d’AFRIQUE EDUCATION. Un magazine qui fait trembler bon nombre de chefs d’Etat. lesquels chefs dEtat reconnaissent (entre eux en privé) qu’il est néanmoins le seul à réellement défendre l’Afrique face à un Occident arrogant et conquérant. Justement parce qu’AKA est passé par là.

Pour lui témoigner notre reconnaissance, la rubrique « Action et Réflexion qu’il avait créée en 2000 restera gravée dans l’ours du magazine tant que je resterai son modeste directeur. C’est notre façon à nous de ne pas l’oublier. Au nom de tous les collaborateurs du bimensuel AFRIQUE EDUCATION, je formule des très sincères condoléances à sa très tendre épouse Lisette Agbobli, à ses trois enfants, et à toute la grande famille Agbobli du Togo. Nous prions Dieu pour que la terre lui soit légère et que de ce nouveau lieu d’affectation, il puisse efficacement veiller sur les siens.

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