ANALYSE

Lundi 25 avril 2011 // Le Monde

La tentation de l’historicisme au sens où Karl Popper entendait ce mot ne saurait être prise en compte : s’il est un sens chrétien de l’histoire, comme a pu le rappeler en son temps Dom Guéranger, rien n’est totalement visible aux yeux des hommes, à l’avance, dans la séquence des grandes crises.

Reste qu’un fait majeur nouveau est apparu. C’est l’élan du soutien que se manifestent entre eux les jeunes des pays arabes. Se pose toutefois dans beaucoup de ces pays la question de la légitimité de l’État et de l’État de droit car on y raisonne souvent davantage en termes de tribus et de clans. D’où l’avantage d’un pouvoir authentiquement monarchique, arbitre suprême et fédérateur au-dessus de la mêlée, facteur d’unité et de stabilité comme au Maroc, par exemple.

DÉMOGRAPHIE ET MIGRATIONS

Un autre problème récurrent dans le monde arabe, c’est celui de la démographie. Une étude récemment publiée par l’institut d’études américaines The Pew Forum on Religion and Public Life nous apprend que la population musulmane du globe est appelée à augmenter deux fois plus vite que les autres au cours des vingt prochaines années. Sa croissance annuelle devrait atteindre 1,5 % (ce qui traduit néanmoins un fléchissement par rapport au rythme des deux dernières décennies), contre 0,7 % pour le reste des habitants de la planète. Si bien qu’à moins d’un retournement spectaculaire, les musulmans devraient représenter en 2030 environ 26,4 % de la population mondiale estimée alors à 8,3 milliards d’êtres humains. S’il est prévu que plus de six musulmans sur dix vivront dans la zone Asie-Pacifique, la part musulmane de la population globale européenne devrait progresser d’un tiers en vingt ans, passant de 44 millions (6% des habitants) à 58,2 millions, soit 8 %.

Si l’Islam dispose par ailleurs d’un fort enracinement au Kosovo, en Albanie et en Macédoine , les mêmes experts estiment à 10,3 % le nombre de musulmans en France en 2030.

On le voit, les révoltes arabes et les secousses qui agitent le monde musulman nous interdisent de nous comporter en spectateurs passifs car, notamment de Tunisie, via l’île de Lampedusa, ou de la Turquie via la Grèce, de nombreux migrants cherchent à gagner l’Union européenne.

L’affaiblissement des contrôles étatiques sur la maîtrise des flux migratoires sud-nord et la dégradation des politiques de coopération nouées avec le dossier de l’immigration aggravent une situation déjà instable et accroissent le risque de migrations clandestines. D’autant que demeurele rêve de l’eldorado européen. Certes, l’agence européenne Frontex chargée de la coordination de la protection des frontières peut nous assurer qu’elle ne constate pas, pour l’heure, d’exode massif, il n’en demeure pas moins que les bouleversements en cours sont facteurs de flux migratoires à venir. Non pas parce que l’on devrait craindre l’établissement de régimes islamistes, mais en raison du temps qu’il faudra aux nouveaux pouvoirs pour établir un État de droit, garantir les libertés publiques et la justice sociale. Il va nous falloir regarder les pays arabes autrement et tout faire pour y encourager l’établissement d’un nouveau pacte social entre gouvernants et gouvernés, une certaine séparation des pouvoirs, la constitution d’une citoyenneté à laquelle les chrétiens ont tout intérêt, le rôle de la société civile et celui de la femme, l’indépendance de la justice, la nécessaire relecture et une interprétation moderne de la charia.

Des enjeux de taille à la fois pour le monde arabe mais également pour l’Europe si proche. Trop de faits d’actualité donnent jusque là à penser pour beaucoup que l’on a affaire avec l’islam uniquement à une religion conquérante et terroriste persécutrice des chrétiens, notamment en Orient.

UN NOUVEL EMPIRE OTTOMAN ?

Entre Asie et Europe, le Moyen-Orient demeure un « noeud gordien » et c’est à juste titre que les révoltes arabes suscitent l’inquiétude. Dans ce contexte, de nombreux regards se tournent vers Ankara et ce qu’il est désormais convenu d’appeler le « modèle turc ». C’est ainsi que l’enquête, récemment publiée par le très influent cercle de réflexion turc Tesev, à propos du rayonnement régional de la Turquie, fait état de ce que ce pays, pour deux tiers des sondés, dans les pays arabes et en Iran, « représente un exemple de mariage réussi entre islam et démocratie », 78 % estimant qu’elle « devrait jouer un rôle plus important dans la région ».

Nation musulmane, structurée par un État laïque, pilier de l’Otan, 17e puissance mondiale qui a terminé 2010 sur une croissance de plus de 8 %, unique dans la région, héritière de cet Empire Ottoman qui a régné sur une bonne partie de la région, la Turquie semble à beaucoup, y compris dans les chancelleries occidentales, être le partenaire indispensable pour déminer l’avenir.

Désormais la politique gouvernementale turque a donné la priorité au développement des liens économiques avec ses voisins arabes et iraniens, ce qui a entraîné un impact énorme sur les échanges commerciaux. En fait, la pierre angulaire de la stratégie turque, c’est l’établissement d’une zone de libre-échange biens et personnes avec la Syrie, la Jordanie et le Liban. D’où allégement de taxes douanières, diminution des quotas, levée des visas entre la Turquie et les trois pays, signature de nombreux accords de coopération industrielle et commerciale (barrage « de l’amitié » turco-syrienne sur le fleuve Oronte).À terme, Ankara qui a besoin de sécuriser ses approvisionnements énergétiques, souhaite inclure, dans cette union économique, l’Egypte, l’Irak et les pays de la Péninsule arabique : Erdogan plaide pour une « zone schengen » régionale et un bassin économique incluant l’Iran se dessine. Reste à savoir si Ankara a les moyens politiques et économiques de ses ambitions.

LA REMISE MONDIALE AFFECTÉE

Autre conséquence de ces révoltes arabes : le fantôme du « choc pétrolier » rôde déjà sur les marchés financiers cependant qu’avec la flambée des prix du pétrole, les spéculations sur une hausse des taux d’intérêt font grimper l’euro. Jusqu’en février dernier, la hausse des cours de l’or noir était justifiée par la croissance de l’activité mondiale. À présent, elle reflète la crainte d’un choc pétrolier, une restriction de l’offre due à un facteur géopolitique. Voilà qui risque de charger le très frêle esquif de la reprise mondiale. D’autant que cette flambée du pétrole est susceptible d’alimenter les pressions inflationnistes dans une zone euro qui est fragilisée par la crise des dettes souveraines. D’où une possible contagion de la hausse des cours des matières premières à l’ensemble des prix, y compris des salaires. Ce quiexplique que la plupart des analystes anticipent un relèvement par la BCE des taux au second semestre.

Un point que l’on a peu vu aborder ici et là : celui de la transparence en ce qui concerne les revenus pétroliers. De fait, les révoltes arabes relancent cette donnée. C’est la volonté de la Conférence mondiale de l’initiative pour la transparence des industries extractives (ONG née en2002) que d’amener les compagnies pétrolières et minières à rendre public le montant des impôts et redevances qu’elles paient aux États et ces derniers à afficher les revenus qu’ils perçoivent.

Face à l’inertie des diplomaties des pays occidentaux, il convient pour finir de noter l’énergie et le courage du chef de l’État, Nicolas Sarkozy, qui a fini par rallier ses partenaires des Vingt-Sept pour empêcher ce sinistre tyran Khadafi de poursuivre sep massacres. Une fierté pour nous Français mais jusqu’où peut aller concrètement cette volonté ?

Paris est désormais de retour pour lE meilleur dans le jeu arabe et il faut s’er féliciter. Nos entreprises sont d’ailleur invitées à intensifier leur présence. Il n’, a là rien de négligeable quand on sait qui chaque année la France échange déjà avec l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient e la région du Golfe pour 50 milliards d’eu ros, soit l’équivalent de 15 % de notr commerce extérieur réalisé par quelqu 3 000 entreprises (Veolia, Total, Thalè : Crédit Agricole, Danone, Gdf Suez, Lafarg Danone, Vinci, Société Générale, CMA CGM) qui emploient environ 300 00 salariés.

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