« À vouloir se faire, l’Europe se défait. »

Mardi 30 mars 2010, par Pierre-Marie Gallois // L’Europe

Avec notre « Maître d’Ecole » poursuivons la lecture du « Consentement fatal ».
Quelques « paramètres » ont-ils changés ? Bien peu...

Le face à face « Europe-Etats-Unis » s’inscrit-il dans un rééquilibrage ?

La méthode « Coué » est toujours de rigueur et la réalité est bien plus sombre qu’à l’aube du troisième millénaire...

Dans le grand mécano de la « gestion mondialisée », le général Pierre Marie Gallois nous a répondu par la formule qu’il affectionne : « l’Europe s’est mise hors jeu ».

On ne lutte pas contre « l’effet du temps ». Vouloir condenser en vingt ans vingt siècles d’histoire ? « C’est encore une fois une ambition inhumaine »…

Neuf années se sont écoulées depuis cet entretien-clef. Un entretien plus que jamais d’actualité.

« Qu’est-il possible, alors ? »

« Ce qui serait possible, c’est le développement des souverainetés nationales et leur entente par mise en évidence de leur intérêt commun sur un très petit nombre de thèmes. Par exemple, leur sécurité intérieure et extérieure, mais qui n’irait pas jusqu’à supposer une défense commune...

« Vous ne sauvez même pas le projet de défense européenne ? »

« Bien sûr que non. Soyons réalistes. Le mot « défense » suppose d’abord qu’il y ait un adversaire contre lequel on se défend. Pour l’instant, personne ne sait où il est. Deuxièmement, il faudrait que cet adversaire soit reconnu communément par un ensemble de peuples qui se croient menacés par lui. Je vois mal comment un adversaire pourrait aujourd’hui menacer simultanément le Portugal, la Suède, la Grèce, l’Irlande. Ce n’est pas imaginable. Troisièmement, je ne vois pas pourquoi des peuples aussi différents que les Anglais, les Portugais ou les Italiens trouveraient des raisons communes pour envoyer leurs militaires se faire tuer là ou les intérêts français seraient menacés. Ce n’est pas tenable. La seule chose qui est immuable sur cette terre, c’est le temps. Tout peut être modifié sauf le passage du temps. On ne peut pas revenir en arrière. C’est un mystère peut-être, mais c’est comme ça. Or la création politique dont nous rêvons suppose la suppression du passage du temps, donc quelque chose
d’inhumain, de suprahumain, d’étranger. »

« C’est donc voué à l’échec ? »

« A l’échec ou pour le moins à la sortie de l’Europe hors de l’histoire. L’Europe n’aura plus d’autre solution que de se mettre dans la mouvance américaine, ou bien dans la mouvance du tiers-monde, mais elle ne le fera pas parce qu’elle appartient au camp des riches. Du fait de son association avec le clan des riches, elle aura à subir la vengeance des 4 milliards de sacrifiés actuels, alors que traditionnellement, de par son histoire, rien ne la désignait à un tel destin. »

« Voulez-vous dire que l’Europe faussement unie sera incapable de faire face à l’immigration et à la pauvreté, qu’elle ne pourra endiguer la fracture économique entre les nantis conduits par les États-Unis et les déshérités de la planète ? »

« Effectivement. L’Europe unie est un mythe. La fracture, la fissure s’accroît entre le monde nanti et environ 4 milliards d’êtres humains installés dans la zone Asie Pacifique pour la plupart (la Chine, l’Inde, le Pakistan, l’Indonésie, la presqu’île du Sud-Est asiatique), notamment par les différences de niveau de vie, elles-mêmes conséquences de la « marchandisation » du monde dont les États-Unis sont le fer de lance.

Avant la dislocation de l’URSS, l’humanité vivait avec deux perspectives : celle de l’économie de marché à l’américaine, avec son brio, ses succès mais ses difficultés aussi, et la perspective socialiste, marxiste-léniniste. Les peuples avaient le choix entre une perspective ou une autre, mais les plus miséreux pouvaient patienter en ayant l’espoir de pouvoir, un jour, s’associer soit à l’une soit à l’autre de ces deux options. La destruction de l’Union soviétique, la disparition de l’espérance marxiste-léniniste ne laisse plus comme seule hypothèse que celle de l’économie de marché et de l’économie libérale. Aussitôt, le monde a commencé à regarder cette économie libérale et à la scruter avec un intérêt redoublé parce qu’elle était devenue son seul avenir, en essayant de distinguer ce qu’elle a de bien et ce qu’elle a de mal. Les réalisations de l’économie de marché sont certaines, évidentes, mais la fracture socio-économique s’est considérablement agrandie depuis trente ans, depuis qu’il n’y a plus compétition entre les deux systèmes, depuis que celui qui l’a emporté peut agir avec plus de liberté, plus d’arrogance, plus de fermeté et pousser son système à bout sans avoir à redouter la compétition d’un autre système. Le résultat se résume par quelques chiffres : environ 1,2 à 1,3 milliard d’individus vivent actuellement dans le monde avec moins d’un dollar à dépenser par jour.

Il y a quarante ans environ, les 20% des plus riches dans le monde avaient un revenu 30 fois supérieur à celui des 20% les plus pauvres. Aujourd’hui, l’écart n’est plus de 30 mais de 85. Les plus riches sont 85 fois plus riches que les plus pauvres. Le fossé s’est multiplié par trois. Au regard de ce bilan, on est en droit de se poser la question de savoir si le système ne bénéficie qu’à une minorité en laissant les autres dans la misère. Cette minorité étant justement celle dont nous parlions précédemment, c’est-à-dire celle qui, en se référant aux lois de la nature, s’estime être la plus forte, la plus intelligente, la plus habile, la plus travailleuse au détriment de l’autre qui se trouve délibérément marginalisée. Comme les dons humains sont inégalement répartis, cette sélection s’opère d’une manière de plus en plus étroite, sur une pointe de plus en plus aiguë alors que la base, misérable, s’accroît. Autres chiffres : actuellement, à peu près un habitant sur trois de la planète n’a pratiquement pas accès à l’énergie. Les pays les plus riches consomment environ 25 fois plus d’énergie que les pays les plus pauvres, et les pays les plus riches comptent à peu près 1 à 1,2 milliard d’habitant sur les 6 milliards de la planète.

L’énergie étant un facteur de développement, les 4,5 milliards restant commencent à se rendre compte qu’ils son condamnés à la médiocrité, sinon à la misère.

Le phénomène qui semble nouveau, c’est qu’on commence à scruter avec avidité le développement de l’économie de marché et à élever des critiques contre ce qu’elle entraîne : on conteste le privilège d’une minorité - les gens que la nature aurait favorisés - et on souligne les appétits de tous les autres de plus en plus nombreux. Car, en plus, il faut tenir compte de l’accroissement de la population, du fait qu’on va passer de 5 à 6 milliards à 7,5 milliards dans vingt ans. Ce milliard et demi de plus, à 90%, appartiendra à la partie pauvre. Le nombre de « revendicateurs » sera de plus en plus grand et la minorité de plus en plus étroite, et, donc, les conditions d’existence seront de plus en plus difficiles.

C’est pourquoi si l’Europe veut équilibrer cette fuite en avant, elle ne peut le faire qu’en tenant compte de son histoire, et non en s’alignant sur le modèle américain qui, à tout prendre, est trop élitiste, marginalisant trop d’êtres humains. »

« Comment expliquez-vous que le ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine, affirme que la France dispose de plusieurs atouts pour affermir sa position dans le monde, le conseil de sécurité de l’Onu, la force de dissuasion, ses alliances, l’appartenance au G8, l’influence diplomatique, la force économique et la vitalité de ses entreprises ? Comment expliquez-vous cette réponse ? »

« La réalité est tout autre. Hubert Védrine est membre du gouvernement et il a été le conseiller de François Mitterrand pendant des années. Il est au courant de tout ce qui s’est fait en France, mais les résultats sont décevants. Dans le domaine de la dissuasion nucléaire, il oublie que nous avons parié sur la « simulation » (alors que les États-Unis ne lui font pas confiance et entendent poursuivre leurs expérimentations atomiques) et commis l’irrémédiable.

Nous avons détruit notre centre d’essai du Pacifique et dispersé ses équipes de scientifiques ; nous avons fermé Pierrelatte, centre de fabrication d’uranium enrichi ; nous avons fermé Marcoule ; nous venons de renoncer à Super-Phénix.

Conformément à ses engagements de campagne le nouveau gouvernement de Lionel Jospin annonce la fermeture définitive de Super-phénix. Juin 1997…


Le surgénérateur « Super-Phénix »

Maintenant nous ne sommes plus capables de fabriquer qu’un sous-marin nucléaire tous les dix ans à peu près, nous avons une force de dissuasion réduite au minimum. Nous avons abandonné le plateau d’Albion qui était notre seule possibilité d’installer des missiles capables en trente minutes de dissuader, demain, les missiles chinois, par exemple. Toute l’Europe est donc devenue ouverte aux futures menaces dont les Américains se protègent le plus.

On l’a vu récemment lorsqu’il s’est agi du bouclier spatial du président Bush, invoquant notre propre protection nous nous mettrons sous la coupe américaine.

Comme nous l’avons déjà fait pendant la guerre du Golfe en menant une guerre où nous avions tout à perdre et rien à gagner et comme nous l’avons fait en acceptant la destruction des Balkans à quoi nous n’avions absolument rien à gagner non plus. »

« La politique de défense européenne est donc un leurre ? »

« Oui. Elle est un leurre parce que, pour qu’il y ait une politique de défense européenne, il faudrait d’abord qu’il y ait une politique européenne, une stratégie européenne, un gouvernement européen, un état-major européen. Tout cela n’existe pas. Ensuite, cette politique, si elle veut être effective ne peut avoir que des visées universelles, comme la politique américaine. Depuis un siècle l’Amérique combat sur des lignes extérieures. Elle combat au-delà des océans. Elle a combattu en Indochine, elle a combattu en Europe. Elle a un concept d’emploi des forces à distance. Nous, nous avons combattu sur ce qu’on appelle, dans notre métier, des lignes intérieures, c’est-à-dire que nous combattons sur 300 ou 400 kilomètres, eux, sur 4 000. Pendant un siècle, leur mentalité, leurs armements, leurs études ont été orientées vers la projection de la force à distance. Parce qu’ils ont craint la Russie, ils ont dépensé des milliards pour créer l’instrument d’intervention à distance qu’ils possèdent aujourd’hui, ce que l’Europe n’a pas fait. Nous sommes à un quart de siècle d’écart, au moins, Par rapport à eux. »

« Mais alors quels sont aujourd’hui les atouts de l’armée française ? C’est une armée fantoche ? »

« Une guerre intereuropéenne paraît monstrueuse, et envisager la force à distance comme le voulait Léotard dans sa programmation de 1994, en projetant des dizaines de milliers d’hommes jusqu’à des milliers de kilomètres de distance, est une ambition démesurée. Pour cela, il faut des cargos aériens et maritimes dont nous ne disposons pas. Au moment où il formulait ce projet, la France était riche de 22 avions « Transall ».


« Transall »

Or, il faut des cargos maritimes - que les Américains appellent des
RO-RO (roll in roll out) - pour l’embarquement et le débarquement, il faut aussi des bateaux rapides qui emportent des milliers de tonnes de ravitaillement, il faut des avions de protection du point où l’on débarque, donc avec un long rayon d’action, il faut des batteries d’engins balistiques mobiles de manière que l’adversaire ne commence pas à vous détruire balistiquement à l’endroit où vous débarquez. Nous avions des engins balistiques modernes, c’était l’Hadès, on l’a arrêté. »


Missile Pluton

Le programme « Hadès » fut lancé en 1984 pour remplacer les Pluton ; les premiers tests eurent lieu en 1988. En 1991, à cause des changements géopolitiques en Europe et de l’opposition allemande à ce programme (ouvertement destiné à frapper sur le territoire allemand pour contrer les forces du Pacte de Varsovie avant que celles-ci n’atteignent la frontière française), le programme fut progressivement réduit à 15 plates-formes de lancement et 30 missiles.

En 1996, la France fit évoluer son système de dissuasion nucléaire tripartite (missiles lancés de silos plateau d’Albion, missiles lancés d’avions et missiles lancés de sous-marins) vers un système basé sur les sous-marins et les Forces aériennes stratégiques (FAS). En conséquence, les missiles Hadès furent démantelés (le dernier le 23 juin 1997) ainsi que les missiles balistiques du plateau d’Albion.

« Et le porte-avions, le Charles-de-Gaulle ? »

« Le « Charles-de-Gaulle » fait hélas partie des fiascos de la Ve République à côté du sang contaminé, de l’alimentation carnée des herbivores, de l’hépatite B, de l’hôpital Pompidou... Ils sont nombreux et tous ont pour origine l’inadéquation entre l’ambition et les moyens. Il aurait fallu ne pas lancer la construction d’un porte-avions sans s’être assuré d’avoir assez de moyens pour le construire dans un délai normal. Comme sa construction s’est étalée sur quatorze ans, bien évidemment, les ingénieurs qui ont eu la possibilité d’être embauchés ailleurs sont partis. »

« L’autre phénomène du même genre, c’est le Rafale. »

« Bien immérité est cet autre fiasco, assez exemplaire. En voilà l’histoire. Au départ, il s’agit d’une réalité technique incomprise. Depuis 1960, date à partir de laquelle on vole à deux fois la vitesse du son, soit à Mach 2, on se heurte au mur de la chaleur. Non plus au mur du son que l’on franchit, mais au mur de la chaleur que l’on ne franchit pas, parce que les métaux de revêtement des avions résistent mal à la chaleur. Tous les avions au monde piétinent devant le mur de la chaleur. Ils font tous Mach 2, Mach 2.2, Mach 2.3, Mach 2.4, etc. Or pourquoi auparavant un avion se démodait-il ?

C’était à cause de la vitesse. Il y a cinquante ans on gagnait 20 ou 30 kilomètres par an. Au début de la guerre de 1939-1945, les chasseurs volaient à 450 kilomètres à l’heure, ils étaient démodés par rapport à un avion qui atteignait 600 kilomètres à l’heure, et puis 700... Quand on est arrivé à 1 200 kilomètres à l’heure, la vitesse du son, on a piétiné un petit peu, puis on a franchi le mur du son. (Dans l’air aux températures habituelles, elle vaut environ 340 m.s ou 1 224 km/h. Cette vitesse varie cependant en fonction de l’altitude et de la température.)

Les premiers avions à atteindre la vitesse du son ne le pouvaient que pour une durée extrêmement brève, lors d’un piqué. Le premier appareil français à posséder cette capacité fut le Dassault Mystère IIC (entre les mains d’un pilote américain Marion Davis ...), lointain ancêtre de la nombreuse famille des avions de la série Mirage.


Dassault Mystère IIC

Plus tard, beaucoup d’aéronefs militaires ont été dotés de cette capacité à voler plus vite que la vitesse du son.

On est arrivé à 2000, 2400 kilomètres l’heure. Là, c’est l’arrêt. La conséquence, c’est que les avions ne se démodent plus : leur cellule n’a plus qu’à être transformée puisqu’elle se heurtera de toute façon au mur de la chaleur.

Le mur de la chaleur

Le mur de la chaleur n’est pas réellement une barrière physique comme le mur du son, cependant il a posé et pose encore des problèmes quasiment insolubles.
 Lorsque qu’un avion vole à grande vitesse, le frottement des molécules composant l’air engendre un échauffement important, la température du revêtement externe de l’avion peut atteindre des valeurs extrêmement élevées. Cet état de fait est à l’origine de la formation d’étoile filantes (des micro-météorites qui brûlent suite à cet échauffement) et permet d’éviter que des satellites en fin de vie (ainsi que la station MIR) ne provoquent des dégâts lors de leur chute, ils sont désintégrés bien avant de toucher le sol. De nombreuses recherches ont été faites à ce sujet (un avion fusée américain X-15 est ainsi revenu à sa base à "demi- carbonisé").

La solution la plus évidente est de voler à très haute altitude où l’air raréfié provoque un échauffement moindre, l’avion X-15 américain a ainsi réalisé des vols jusqu’à une altitude de 107 km en 1967. Cependant à très haute altitude, il n’est plus possible d’utiliser des systèmes de propulsion aérobies à cause du manque de dioxygène. Le mur de la chaleur est une des raisons qui ont fait que les avions des années 2000 ne volent pas plus vite que leurs prédécesseurs des années 70. En 30 ans, très peu de progrès ont été faits sur ce point alors qu’entre 1940 et 1960, la vitesse opérationnelle des avions les plus performants était passée de 500 km/h à 2500 km/h. En 1965, le Mig-25 et le SR-71 volent à 4000 km/h, aucun autre avion n’a (semble-t-il) fait mieux depuis. http://perso.id-net.fr/ brolis/docs/mur/mur2.html


SR-71 Avion de reconnaissance ou de surveillance.

Fait principalement de titane pour résister à des chaleurs d’échauffement de 427°C. Cela lui permet d’atteindre une vitesse maximale de 3 532 km/h (Mach 2,86). On peut observer la particularité de son aérodynamisme tant dans la forme des ailes que dans la forme du corps et des réacteurs de l’avion.

Autrement dit, le même avion demeure opérationnel, aux équipements électroniques près qui peuvent être adaptés pendant quarante à cinquante ans.


« Mirage III »

Par exemple, le premier Mirage III qui a volé en novembre 1956 est encore perfectionné et en service, soit plus de quarante ans après. Il faut généralement, à un bureau d’études, cinq ans pour mettre au point un nouvel avion : cinq ans pour étudier le prototype et le construire, puis pour construire l’outillage et démarrer la construction en série. Pour alimenter les bureaux d’études, il faudrait lancer un avion tous les cinq ou dix ans. Mais une telle cadence est devenue inutile. En revanche, si on lance un nouvel avion tous les quarante ans, alors le bureau d’études meurt. »

« Comment peut-on sortir de ce dilemme ? L’industrie aéronautique est florissante ? »


Le ministre de la Défense Yvon Bourges, Marcel Dassault, le général Pierre Marie Gallois – Le Bourget 1978

« Ce dilemme s’est manifesté dans les années soixante-dix. C’est ainsi qu’en décembre 1976 Marcel Dassault s’est rendu auprès de Valéry Giscard d’Estaing. Marcel Dassault lui apportait deux projets d’avions : un bimoteur destiné aux grandes distances et un autre avion dérivé de la famille des « Mirage III » que Dassault avait appelé le Mirage 2000 et qui était un avion en delta certes perfectionné, mais dérivé du Mirage ordinaire. Voilà ce qu’il proposait à Giscard d’Estaing : si vous financez le bimoteur, sur mes petites économies, je financerai le mono. Mais Valéry Giscard d’Estaing qui n’était pas auvergnat pour rien lui a proposé l’inverse : le financement par l’État du monoréacteur, lui laissant le financement du biréacteur. Dassault s’est incliné mais en sortant de l’Élysée il savait que le Mirage 4000 ne pourrait être mené à bien parce qu’il n’avait pas les moyens de développer cet avion : c’est-à-dire de l’étudier, de construire le prototype, de l’essayer et d’élaborer l’outillage correspondant. On avait encore un espoir, c’est que l’Irak l’achète, mais on tombait en pleine guerre lrak-Iran.


« Mirage 4000 »

En 1976, parallèlement au développement du Mirage 2000, Dassault commença à étudier un biréacteur plus grand et plus puissant, destiné à se poser en concurrent des plus grands chasseurs étrangers.

Développé sur fonds propres par le constructeur, le Super Mirage 4000 reprenait la plupart des concepts développés avec le Mirage 2000, dont l’aile delta et les commandes de vol électriques. Il était cependant de dimensions bien supérieures au Mirage 2000, et était doté de plans canards débrayables en vol ainsi que d’une grande dérive en fibre de carbone contenant du carburant, dont la taille était celle de la voilure du Mirage F1. Destiné à la supériorité aérienne et à l’attaque au sol, ses performances, sa manoeuvrabilité et ses dimensions devaient positionner le Super Mirage 4000 comme concurrent direct du F-15 Eagle et du Tornado européen. Equipé de deux réacteurs M53-2, son rapport poussée/poids était supérieur à 1, ce qui lui garantissait une excellente vitesse ascensionnelle et la possibilité d’atteindre Mach 2 en 3 min 50. Il pouvait emporter 8000 kg d’armement répartis sur 12 points, et était équipé de 2 canons DEFA de 30 mm.

Le Mirage 4000 effectua son premier vol aux mains de Jean-Marie Saget le 9 mars 1979, durant lequel il dépassa Mach 1. Fait exceptionnel, il franchit Mach 2 dès son 6ème vol, le 11 avril. Cependant, les essais tournèrent court au début des années 1980, car l’Armée de l’Air estima cet appareil trop ambitieux pour elle, jugeant le Mirage 2000 plus adapté à ses besoins. L’Irak et l’Arabie Saoudite manifestèrent un temps leur intérêt pour l’avion, mais les négociations n’eurent pas de suite. En 1987, renommé simplement Mirage 4000, l’avion est rééquipé de M53-P2 et utilisé pour contribuer au développement du Rafale. Enfin en 1995, après 290 vols, l’unique prototype du Mirage 4000 rejoint le Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget pour y être exposé. http://www.avions-militaires.net/fiches/mirage-4000.php

Donc le Mirage 4000 a été abandonné et l’on s’est tourné vers le Mirage 2000. C’était donc en décembre 1976. On se met au travail, cinq années s’écoulent, l’avion prend forme. A ce moment-là, arrivent au pouvoir François Mitterrand et, au ministère de la Défense, Charles Hernu, qui a voulu attacher son nom à un avion nouveau. Il a donc décidé de lancer un nouvel avion dont il a voulu qu’il soit européen. Nous avons commencé à prendre contact avec les Allemands, les Anglais, les Espagnols, les Italiens...

Les Allemands et les Anglais ont donné leur accord à condition que cet avion soit construit autour d’un moteur qu’ils avaient financé et qui est monté sur les avions « Tornado ».


« Tornado »

Mais dans ces conditions, c’était la mort de la Snecma qui, justement pour ce nouvel avion, avait passé licence d’un moteur américain. »

« L’accord ne s’est pas conclu. Le Rafale est un avion français. »

« Oui et nous pouvons en être fiers parce que c’est une réussite remarquable. Mais là intervient la nouvelle donne : tout remarquable soit-il, il y a très peu de commandes. Comme l’argent était rare et que l’on entretenait déjà le 2000 lancé cinq ans plus tôt, et que la coopération avec les Anglais et les Allemands avait échoué, la fabrication du Rafale s’est faite à la petite semaine. Cet avion, qui a été voulu en 1983, entrera en service en 2004 ou 2005, c’est-à-dire un quart de siècle après sa conception.

C’est d’autant plus absurde que les Allemands et les Anglais se sont empressés d’adjoindre à leur projet les Italiens et les Espagnols, si bien qu’aujourd’hui près de 400 de leur avion leur ont été commandés, alors que nous n’avons reçu commande que d’une quarantaine du nôtre.


« Eurofighter Typhoon »

Or, comme pour tout objet de série, le prix d’un avion diminue avec le nombre. Les 30 premiers coûtent trois fois plus chers que le 300e. Les Allemands et les Anglais ont déjà dépassé la barre du 300e alors que nous nous trouvons avec un avion beaucoup trop cher et, donc, inexportable.

Pour parachever le tout, le gouvernement actuel a pratiquement cédé la société Aérospatiale aux Allemands pour former la société EADS qui naturellement va promouvoir l’avion germano-anglais.

Ainsi, une firme française va promouvoir la vente d’un avion rival.

Voilà une série d’erreurs dont le contribuable fait les frais car on a dépensé des milliards pour ce Rafale et la France perd un de ses joyaux avec l’un des meilleurs bureaux d’études d’avions de combat. Domaine où elle a excellé. »

« Et le service militaire ? »

« Encore un exemple d’une politique militaire française discutable. Pendant toute la période de la guerre froide, au moment où nous avions à faire face à 230 divisions russes, ainsi qu’à des dizaines de milliers d’avions et à 54 000 chars d’assaut, que nous ayons en France une armée classique ou non ne servait pas à grand chose. Notre apport à l’alliance Atlantique, 300 ou 400 chars d’assaut, était modeste. A cette époque, nous aurions pu faire l’impasse sur le service militaire avec seulement une petite armée hautement spécialisée mettant en œuvre une force nucléaire qui, elle seule, avait un véritable pouvoir égalisateur et permettait d’écarter toute tentative d’agression soviétique. Nous ne l’avons pas fait. Au contraire, nous avons consacré, pendant quarante ans, 80% des dépenses militaires à des forces classiques.

Aujourd’hui que la puissance soviétique a disparu- nous considérons qu’elle a disparu puisque nous avons stoppé tout effort nucléaire -, nous supprimons le service militaire, oubliant qu’il avait deux avantages.


Version « 1 »…

Le premier est son rôle égalitaire. Puisque nous sommes un pays que nous voulons multiethnique et multiconfessionnel, un pays devant se préparer à des chocs de civilisations, le service militaire aurait pu être pendant douze ou dix-huit mois un creuset permettant de donner aux nouveaux venus l’assurance d’être traités en égaux avec les citoyens français, en créant la possibilité d’un travail en équipe quelle que soit leur origine. Et puis, il remédierait à l’individualisme congénital des Français en leur apprenant à travailler en commun et en complétant leur formation de citoyens. »


Version « 2 »…

« Il ne reste plus que le football ? »

« Reste effectivement le football mais pour bien peu de joueurs. L’autre avantage du service militaire était de permettre d’avoir des effectifs suffisamment importants pour quadriller le territoire et maintenir cet ordre qu’implique la multiethnicité dont je parlais tout à l’heure, par une simple politique de présence que l’on demande maintenant à la police. Au fond, on demande à la police de reconstituer une armée parallèle intérieure. Les propos d’Hubert Védrine correspondent à ce qu’il aurait aimé que fût la situation, mais non à ce qu’elle est. »

« Il n’y a donc pas d’autres manières, selon vous, de faire l’histoire et de s’accomplir dans le temps en dehors de ce trépied que constituent la souveraineté, la puissance et l’indépendance ? »

« Tout est lié. L’indépendance d’un État lui permet de mener sa politique financière, sa politique économique, sa politique militaire, sa diplomatie, sa politique sociale. Dès que vous touchez à l’un de ces facteurs, vous mettez tout le système par terre.

Avec l’euro, la France est entrée dans un carcan financier qui avantage certainement les grosses entreprises qui n’ont plus de problèmes de change, mais en contrepartie elle ne peut plus jouer sur la dévaluation de sa monnaie pour remédier au problèmes de productivité.

En conséquence, si par un miracle quelconque la productivité d’un pays concurrent devenait plus grande, elle serait obligée de baisser les salaires, pour compenser la difficulté de productivité. Cela peut créer des problèmes sociaux, car les répercussions seront bien évidemment sociales. Il est incohérent par exemple d’imposer les trente-cinq heures et en même temps de vouloir un régime libéral.

Si vous êtes libéral à l’américaine, alors vous défendez la liberté du travail, « que le plus fort l’emporte, que le plus faible soit marginalisé », avec une compensation morale consistant à dire que l’enrichissement des plus riches aidera les plus pauvres à sortir de leurs difficultés s’ils le peuvent. Nous prétendons, à la suite de Maastricht, adopter ces mêmes méthodes du libéralisme tout en mettant un frein sur le travail, ce qui n’est pas très cohérent. Notre idéal devrait être l’égalité des chances. Or le système libéral actuel est inégalitaire. Nous n’avons pas vécu deux siècles de luttes sociales pour, maintenant, nous rallier à l’ultralibéralisme.

Entre le système américain, inégalitaire, et le système soviétique, irréalisable, l’Europe avait trouvé le juste chemin. Or voici qu’on est sur le point de l’abandonner. »

Le prix de nos abandons et de nos lâchetés...

Le 3 janvier 2010

Il fut un des symboles de notre vieille nation, le coq...

Il s’est mué en autruche. Mesurons-nous les conséquences de ces abandons, de ces lâchetés ?

Un homme, le général Pierre Marie Gallois, notre « Maître d’Ecole », est toujours là pour nous les rappeler !

Des conséquences terribles...

« Le Consentement fatal ».

Un entretien « magistral », conduit avec pertinence et sensibilité par Philippe Petit et Simon Kruk en 2001 : au cœur de nos temps difficiles qui n’ont pas pris une ride !

L’OTAN 2010

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