À qui profite le crime ?

Vendredi 17 juin 2011 // La France

Le scandale provoqué par Dominique Strauss-Kahn semble avoir donné de nombreuses arrierepensées à diverses personnalités : Nicolas Sarkozy, Martine Aubry, François Hollande, Marine Le Pen ou Christine Lagarde en France, ou les banquiers et économistes, John Lipsky, Grigori Martchenko, Augustin Carstens, Trevor Manuel, Kemal Dervis ailleurs dans le monde. Il paraît cependant plus important ici d’ouvrir des pistes de réflexion sur les conséquences économiques et politiques, directes et indirectes, de la démission de l’ancien directeur général du FMI.

Force est de reconnaître que l’image de la France en a été ternie. Et même si, comme d’aucuns l’espèrent, c’était une Française qui lui succédait à la tête de cette organisation internationale, il lui faudrait beau- coup d’efforts pour restaurer cette image écornée. En fait, ce scandale pourrait mettre un terme, du moins aujourd’hui dans les esprits et demain dans les faits, au partage des pouvoirs au sein du FMI et de la Banque mondiale entre les États-Unis et l’Europe. Il ne paraît plus invraisemblable que dans un avenir proche l’une des deux organisations soit présidée par un représentant des pays émergents ou que les États-Unis ne revendiquent les deux postes. Cependant, même si les Américains pourraient avoir une telle prétention, il leur faudra convaincre leurs partenaires et tenir compte du rééquilibrage des sources de financement du FMI, réalisé par DSK, et qui a conduit la Chine à en devenir le deuxième contributeur. De plus, les États-Unis ont un deuxième handicap qui est en fait aussi un aiguillon : le jour même où le scandale a éclaté, ils étaient en état virtuel de cessation des paiements. Car c’est aussi en ce milieu du mois de Mai que le déficit américain a dépassé le seuil de 14 290 milliards de dollars fixé par le Congrès comme limite ultime d’endettement à ne pas dépasser. Si le gouvernement Obama n’arrive pas à obtenir du Congrès qu’il accepte de repousser cette limite, il ne pourra plus payer ses fonctionnaires à partir du mois d’août prochain. Et, si le Congrès donne cette autorisation, à qui le gouvernement américain empruntera-t-il à un taux raisonnable ? Les agences de notation commencent en effet à envisager de leur ôter leur fameux « triple A ». Devront-ils se tourner vers le FMI ? Il faut désormais constater que l’institution prête aujourd’hui presque exclusivement aux pays européenfqui ont vécu au-delà de leurs moyens depuis des dtcennies : Grèce, Irlande, Islande, Portugal, Hongrie, Lettonie, Roumanie...

Si les États-Unis doivent demain être concurrents de l’Europe pour aller chercher des fonds à des taux acceptables, mieux vaut que ce ne soit pas un Européen qui soit à la tête du FMI. Et si c’en est un, mieux vaut qu’il soit en situation de faiblesse relative ou que cet Européen soit très américanisé. Une semaine à peine après la démission de DSK, Christine Lagarde était la favorite de l’ensemble des gouvernements européens. Ministre français de l’économie et des finances, ayant accompli une grande partie de sa carrière aux États-Unis, cette femme de caractre semblait avoir tous les atouts... sauf celui d’être une économiste ! Il faut surtout espérer maintenant, pour le FMl.bien sûr, mais pour la France surtout, que le procureur général de la Cour de justice de la République ne sera pas suivi et que cette brillante avocate internationale ne sera pas mise en examen pour « abus d’autorité » dans l’affaire Tapie. De même, il faut espérer qu’elle ne sera pas mise en examen pour « prise illégale d’intérêts » dans l’affaire Applicatour... La crédibilité de la France y aurait plus à perdre que celle du FMI.

LES SOLUTIONS KEYNÉSIENNES DE DSK

Mais,il y a un autre aspect de la question. Dans un monde où le mot « libéralisme » sert souvent d’étendard et où les penseurs économiques poussent à des politiques monétaristes, Dominique Strauss-Kahn faisait entendre une voix différente et avait, depuis le début de la crise, poussé à des solutions keynésiennes. Faisant voler en éclat le consensus monétariste, il a poussé les États à adopter des plans de relance massifs qui ont permis de gagner du temps à défaut de constituer de véritables solutions. Ces plans de relance, le Directeur général du FMI a pesé de tout son poids pour qu’ils soient généralisés dans tous les pays du monde et qu’ils soient concomitants. En effet, la théorie keynésienne s’inscrit dans un espace économique fermé... qu’en bon « mondialiste », DSK étend aux limites de la planète ! Hélas, ces plans de relance massifs ont, faut-il le rappeler, accru de façon considérable l’endettement des États. Peu à peu on entend dire que, comme pour Athènes, « retarder sans cesse lejour où l’on reconnaîtra ces difficultés n’améliorera en rien la situation de la Grèce : au contraire, cela ne fera que rendre plus douloureuse encore l’inéluctable restructuration de la dette » (Martin Wolf, Le Monde, 17 mai 2011). Plus la bulle des dettes d’État sera grosse, plus son explosion sera douloureuse. Car nulle autre voie ne semble ouverte, ni celle de l’inflation interdite par la Banque centrale européenne de Jean-Claude Trichet, ni la relance géographiquement circonscrite à cause du dogme du libre échange. Or, pas plus l’Europe que les États-Unis, nul ne peut plus « se permettre de continuer à jeter l’ar gentparlesfenêtres en priantpour que la croissance revienne miraculeusement. »

EN CAUSE, LA SURVIE DE L’UNION MONÉTAIRE EUROPÉENNE

D’un point de vue plus politique et, en revenant uniquement sur le terrain européen, Dominique Strauss-Kahn est celui qui avait réussi à convaincre les Allemands de soutenir la Grèce en échange d’un plan d’austérité drastique. Si les conséquences du plan d’austérité sont de plus en plus mal supportées par les Grecs, le Premier ministre athénien lui doit cependant sa survie actuelle. D’ailleurs, depuis le départ du patron du FMI, les dissensions qui existaient depuis longtemps parmi les ministres grecs, s’étalent désormais au grand jour. Du côté de Berlin, le départ de DSK donne de nouvelles forces à tous ceux qui sont hostiles à un effort supplémentaire de solidarité. « L’Allemagne semble désormais convaincue comme le sont depuis longtemps les marchés de l’inéluctabilité d’un rééchelonnement ordonné et préventifde la dette grecque », confiait aux Échos Laurent Cohen-Tanugi. Or, au-delà de la situation grecque, ce qui est en cause c’est bien la survie même de l’union monétaire européenne dans sa forme actuelle. Dans sa réflexion du 18 mai, l’avocat de l’euro poursuivait : « L’idée d’un découplage durable entre les économies les plus solides de la zone - Allemagne, France, Autriche, Pays-Bas et celles de sa périphérie sud s’installe peu àpeu, conduisant soit à l’implosion de l’Union économique et monétaire, soit à la mise sous tutelle financière de fait des secondes par les premières, politiquement inacceptable et contraire à l’esprit européen ». Quel que soit le successeur de Dominique Strauss-Kahn, il ne faudra rien en attendre sur ce point. Aujourd’hui, la Chine est le deuxième pourvoyeur de fonds du FMI ; or, comme tous les Asiatiques, ils pensent que le FMI en a trop fait pour les Européens. Surtout, ils constatent qu’il a été beaucoup plus sévère avec eux lorsqu’il était venu à leur secours à la fin des années 1990.

Lorsque, par référendum, les Islandais ont refusé de venir au secours des créanciers britanniques et hollandais de leurs trois banques nationales qui avaient voulu se faire aussi grosses que le boeuf malgré la pression inouïe des spéculateurs, de la Commission européenne et du FMI, les gouvernements du Vieux Continent ont été frappés de stupeur. Pour la première fois, un peuple entier se rebellait contre la politique d’austérité imposée par un gouvernement qui avait cédé à la pression extérieure alors qu’il n’avait pas été élu pour cela. Dans le même registre, la Grèce cristallise toutes les solutions imaginables pour sortir de la crise et la pression s’y fait de plus en plus forte pour que l’État cède des biens publics. Mais qui a aujourd’hui les moyens d’acheter l’aéroport d’Athènes après avoir acheté le port du Pirée si ce n’est la Chine ! Certains vont même jusqu’à imaginer que, comme l’Église orthodoxe n’est pas séparée de l’État, le gouvernement grec pourrait envisager de céder les biens de l’Église ; ils sont évalués à plus de 700 milliards d’euros. Après avoir poussé les populations à emprunter « pour soutenir la croissance », après avoir financé les investissements publics à crédit, les hommes politiques qui ne respectent plus rien, en dehors de la pêche aux voix, sont acculés à imaginer porter atteinte à ce qui constitue l’âme même des peuples qu’ils sont censés servir. Il y a longtemps qu’ils avaient oublié que leur mission principale, leur raison d’être, est la défense du bien public ; ils ne cherchent plus désormais qu’à trouver les moyens de financer leurs prébendes.

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