À la République, nos grands hommes reconnaissants.

La presse étrangère méprise une France qui dérive depuis 25 ans.

Vendredi 12 mai 2006, par Paul Vaurs // La France

Un Président épuisé, des institutions fatiguées, un Parlement méprisé : à un an de la présidentielle, l’état de la France décrit par nos confrères européens fait pitié.

Dans ce contexte, deux personnages agacent autant qu’ils passionnent : Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, qui ont en commun une relative jeunesse et la haine de leurs congénères..

Mais tout n’est pas joué pour 2007, loin s’en faut. Notamment parce qu’une large frange de l’électorat s’en remet aux extrêmes.

La démocratie humiliée, outragée…

Un président honni, un gouvernement humilié et un Parlement godillot : voilà résumé l’état pitoyable de la démocratie française. La solution ? Refondre les institutions, si toutefois c’est encore possible.

La retraite humiliante qui a conclu l’épisode du CPE a été pour le pouvoir plus qu’un mauvais moment à passer. Elle a exposé les incohérences et la bouffonnerie d’un processus de décision politique qui semble se fourvoyer dans des erreurs perpétuelles. Elle a consacré l’effondrement de la « Chiraquie », ce formidable réseau qui permettait à Jacques Chirac de tenir la droite hexagonale. Elle a allumé un débat sur la mort prochaine de la Ve République, cette dictature présidentielle instaurée par et pour le Général de Gaulle en 1958.

Au-delà des hommes, ce sont les institutions elles-mêmes qui sont à bout de souffle : le 11 avril, alors que commençait le débat parlementaire destiné à enterrer le CPE, le député socialiste Gaëtan Gorce évoquait une « démocratie épuisée ». Et cet épuisement n’est nulle part aussi palpable qu’à l’Assemblée nationale. Les mardis et mercredis, un torrent de journalistes envahit les lieux pour interviewer les politiciens en vue et pour assister au rituel combat entre le gouvernement et l’opposition lors des questions d’actualité. Mais le reste du temps, un sentiment de vide presque surréaliste règne dans la vaste succession des salles d’apparat. Normal : le Parlement, qui devrait être le lien vivant entre les gouvernants et la population, est l’élément le plus mépriser de la V° République.

Ces derniers mois, la réputation de l’Assemblée a atteint de nouveaux tréfonds. À l’automne, elle a voté un article de loi consacrant le « rôle positif » de la colonisation française. Malaise, pétitions, manifestations, notamment aux Antilles : le texte est retiré à la demande de Jacques Chirac. Durant l’hiver, les députés débattent de la question des téléchargements et du respect des droits d’auteur sur Internet. Une nuit, dans un hémicycle presque vide, quelques députés adoptent une proposition autorisant les téléchargements gratuits en échange d’une taxe qui serait reversée aux musiciens et autres créateurs. Le gouvernement, qui privilégie les téléchargements payants et la répression des contrevenants, est pris au dépourvu. Peu après, il organise un deuxième vote. « Il a rameuté les godillots et son texte a été adopté », rappelle une source parlementaire . Le terme « godillots » désigne de solides chaussures, mais aussi des députés de base qui font ce que le gouvernement leur dit de faire.

L’affaire du CPE a illustré le rôle de laquais du Parlement : le contrat de travail réservé aux jeunes a été inventé par le Premier ministre, voté en bloc par la majorité de droite, promulgué et suspendu par le Président, avant d’être annulé par les députés qui l’avaient approuvé. « Il y a en France une culture de mépris pour les élus », explique un expert des services de l’Assemblée, « qui se perpétue à travers l’éducation des grands commis de l’Etat : ils apprennent que le Parlement, c’est la démagogie, le populisme. C’est une mentalité que j’appellerai le syndrome Villepin. »

On prétend qu’en privé le Premier ministre traite parfois les parlementaires de « connards », et il ne les a donc pas consultés, ni personne d’autre d’ailleurs, avant de se lancer dans l’aventure du CPE. Dominique de Villepin dit avoir voulu « aller vite ». « Paradoxalement, la rapidité a nui à la décision, parce que le temps du débat est aussi dans le temps de l’explication », estime Laurent Hénart, du parti de droite majoritaire UMP. D’autre part, bon nombre de lois votées ne reçoivent jamais les décrets destinés à les appliquer. Et des textes qui auront un impact direct sur la vie des gens – comme récemment, ceux sur la culture des OGM, ou sur le stockage des déchets nucléaires – sont adoptés sans grande discussion, dans une indifférence presque générale.

La crise du système est si aiguë que les principaux partis regorgent désormais d’idées pour réformer les institutions. L’UMP de Nicolas Sarkozy propose de dépouiller le président de son statut ambigu de « père de la nation » pour en faire un véritable « leader » qui viendrait expliquer sa politique devant un Parlement aux pouvoirs renforcés. Le poste de Premier ministre, « fusible » traditionnel de la V° République, serait supprimé. Le Parti socialiste se prononce pour un renforcement de l’Assemblée, alors que les centristes de l’UDF rêvent d’une VI° République purement parlementaire.

Mais, pour Hervé Mariton, élu UMP et admirateur déclaré de Dominique de Villepin, le vrai problème est « l a source de la légitimité » : « Le parlement a des bases électorales trop étroites, et cela se sait. Ça n’aide pas lors des confrontations avec la rue « , c’est-à-dire avec les 3 millions de manifestants qui, à force de défilés et de blocages divers, ont obtenu le retrait du CPE. Exemple flagrant du décalage entre l’Assemblée et le corps électoral : le Front national, dont le chef, Jean-Marie Le Pen, avait terminé deuxième lors de l’élection présidentielle de 2002, n’a pas un seul député en raison du mode de scrutin majoritaire. L’extrême gauche trotskiste (Ligue communiste révolutionnaire et Lutte ouvrière), dont les candidats avaient obtenu presque 10% des voix en 2002, est dans la même situation.

Toutes ces défaillances nourrissent un sentiment d’impuissance et l’idée que le politique est désarmé devant une économie mondiale aux exigences tyranniques. C’est ce qui a motivé Jean Lassale, un élu pyrénéen de l’UDF, qui a mené dans son bureau de député une grève de la faim de sept semaines. Sa revendication était simple : que le groupe japonais Toyal, qui fabrique des pigments d’aluminium pour les peintures métallisées, maintienne son usine dans la vallée d’Aspe. Au début, la révolte de Jean Lassale lui a surtout valu les sarcasmes de ses collègues. Puis la sympathie et l’admiration l’ont emporté. Assis sur un divan de velours rouge au pied d’une colonne dans une salle de l’Assemblée, il a reçu avec humilité un cortège grandissant de journalistes, de politiciens et de conseillers ministériels. Finalement, après intervention des plus hautes autorités de l’Etat, Toyal a accepté de maintenir son usine dans la vallée. Comme quoi en France, et c’est sans doute une partie du problème, la solution vient toujours d’en haut.

La VI° République, ce n’est pas pour demain ! Et une Monarchie comme en Espagne !

C hanger les institutions ? Peut-être, mais avec des étudiants sans projets et une classe politique engluée dans des recettes passéistes, la V ° République a encore de beaux jours devant elle.

Lors des émeutes de novembre 2005, plusieurs voix ont demandé l’instauration d’une VI° République. Le rappeur lillois Axiom s’est même fendu d’une Lettre au président, expliquant , entre autres, que « la VI ° République venait de naître dans les rues de France ». Puis, dans le climat survolté des manifestations, contre le contrat première embauche (CPE), certains ont cru pouvoir assurer que la V° vivait ses dernières heures. Pourtant, l’ombre qui planait sur les manifestations estudiantines était celle du passé. Les étudiants sont de fait incapables de s’affranchir des forces et des institutions actuelles de la société française. On l’a constaté de façon flagrante lorsque les syndicats traditionnels ont récupéré le mouvement étudiant pour élargir le débat à la réforme du marché de l’emploi.

Dans le même temps, le mouvement estudiantin reflète le malaise qui s’est emparé de la société française. Là encore, les causes sont profondément ancrées dans l’histoire de la V°, depuis les vieilles politiques d’immigration jusqu’à la faillite du modèle d’intégration. Les étudiants, ont certes, insufflé une nouvelle énergie à la contestation sociale en France. Beaucoup ont ainsi découvert ce que militer activement signifiait. Mais cette expérience ne s’est traduite par aucun projet de société susceptible de renverser le pessimisme ambiant au sujet de la question sociale.

Les étudiants parlent tous de cette « révolution néolibérale » qui jette son ombre inquiétante sur le « modèle social » français. Cette conception revient à faire de cette menace un problème extérieur à la France ; l’immigration, le crime organisé, les pandémies et le réchauffement climatique sont, de même, perçus comme autant de redoutables périls venant de l’extérieur. Du coup, cette constatation politique ne peut que donner aux citoyens l’impression qu’ils ont très peu de marge de manœuvre pour faire changer les choses : l’idée même d’une menace mondiale sape l’efficacité pratique d’arguments qui, pour la France, sont pourtant impérieux.

Si les étudiants, tout comme leurs détracteurs, invoquent des démons extérieurs, cette crise a aussi révélé la lâcheté de l’élite politique du pays. Le Premier ministre Dominique de Villepin a été critiqué pour s’être obstinément accroché à sa réforme et pour avoir refusé de dialoguer avec les syndicats. Or, le fait est que la bataille que mène Villepin n’est pas la sienne ; elle n’est jamais que l’expression de la manière dont les dirigeants français envisagent le courage en politique. Son prédécesseur, Jean-Pierre Raffarin, s’était distingué en déclarant : « Ce n’est pas la rue qui gouverne. » En clair, il voulait dire qu’on ne pouvait gouverner en France qu’en opposition à la rue. Le raisonnement a été le même pour Villepin. C’est pour cela que, au lieu de céder lorsque le pays était paralysé, il a semblé savourer le défi. Il n’a été contraint de renoncer au CPE que lorsqu’il a compris qu’il avait perdu le soutien du président, de son gouvernement et de son parti. La situation politique actuelle est le résultat de l’élection présidentielle très particulière de 2002, lors de laquelle plus de 80% des Français ont voté par défaut pour Chirac contre Jean-Marie Le Pen. Elu sur une telle base, le président était dès le départ condamné à assurer l’intérim. Mais il a cherché à se redonner une légitimité par divers stratagèmes. Son opposition à la guerre d’Irak a payé, mais sa campagne de 2005 pour le oui au référendum sur la Constitution européenne s’est retournée contre lui. Or, malgré les grands discours sur l’avènement d’une VI° République, la France reste aujourd’hui résolument dans l’ombre de la V°. Le mouvement estudiantin n’a rien apporté de nouveau. Il est resté pris dans le carcan de l’imaginaire social et politique de ces cinquante dernières années. Ni les étudiants ni les syndicats ni le gouvernement n’attaquent les problèmes du pays de front. Au lieu de s’intéresser à la désintégration sociale, qui sous-tend la crise actuelle, tous cherchent les causes et la solution au-delà des frontières de l’Hexagone. La Ve République n’est sans doute plus aujourd’hui qu’une coquille vide, mais il y a peu de chance pour qu’elle effondre dans un avenir proche.

Ségolène en dompteuse d’éléphants

Pour l’écrivain et journaliste belge Yvon Toussaint, Mme Royal a deux atouts : d’abord, elle peut compter sur la bêtise des pachydermes socialistes ; ensuite, elle a fait le pari que les valeurs familiales peuvent aussi être de gauche.

Montherlant affirmait que « les femmes tâtent leur chignon comme les hommes tâtent leur braguette ». Mme Ségolène Royal, elle, ne tâte que le terrain, mais d’un pied de plus en plus assuré. Avant d’aller plus loin dans une première approche de la question Royal, posons l’indispensable principe de précaution. Il consiste à se réserver le droit de critiquer cette éventuelle candidate à la présidence de la République française – et même de s’en gausser, de la titiller, de la brocarder, voire de la caricaturer comme une vulgaire prophétesse….-, au risque prévisible de se faire immédiatement disqualifier pour machisme, conscient ou inconscient.

En notant cependant qu’une des raisons, parmi d’autres que l’on aurait à espérer le succès de cette candidate est le déferlement de grossièretés phallocrates. Le « ce sera comme pour la mère Merkel : et pan dans le popotin ! » de Michel Charasse figurera certes en bonne place dans le florilège. Le sénateur socialiste n’est qu’un exemple d’une variété de gros cons obscènes et grasseyants qui continuent hélas à souiller le monde politique. L’apparition de Mme Royal les a fait couiner à qui mieux mieux. Laissons-les, sans plus, barboter dans leurs remugles.

Le problème que la dame doit d’abord résoudre se résume ainsi, pour reprendre la jolie formule de Jacques Julliard [du Nouvel Observateur] : « C’est l’irruption d’une porcelaine dans un magasin d’éléphants ». Car, dès lors qu’une percée victorieuse de Ségolène aurait pour effet de conduire implacablement les éléphants socialistes à leur célèbre cimetière, il est normal que ces pachydermes, soient d’ore et déjà les meilleurs ennemis de leur surgissant rivale. Deux thèmes principaux sont déclinés à l’envi. Le premier consiste à douter de sa compétence, comme si cette denrée était, dans le sérail, la chose au monde la mieux partagée. Le second de la camper en « bourge » à la lèvre mince et aux narines pincées, un peu trop attachée aux valeurs morales et familiales. Il ne faut pas être grand clerc pour percevoir ce que ce positionnement peut avoir de provocant pour des coreligionnaires qui adorent faire campagne à la gauche de la gauche même si, au pouvoir, ils mettent sans trop de répugnance de l’eau dans leur gros rouge.

D’autant que ces formules se substituent à un mutisme presque absolu lorsqu’on se hasarde à demander à la prétendante quelques précisions concrètes sur un éventuel programme présidentiel. Cela étant, on aurait tort de négliger deux caractéristiques de Mme Royal qui dans la conjoncture actuelle, peuvent se révéler déterminantes. D’abord, il se fait que, depuis vingt ans déjà qu’elle peaufine son parcours, cette professionnelle de la profession s’est voulue, presque à contre-emploi, femme de terrain lourd. De terrain boueux, paysan, plein de casquettes de velours côtelé, de vaches dont il faut tâter le cul, de fromages (le chabichou) lentement affinés. La filiation saute aux yeux : c’est Mitterrand avec sa Charente de beurre et de cognac, c’est Chirac avec sa Corrèze qui s’étire du plateau de Millevaches à Brive-la-Gaillarde. Et ce n’est pas rien, ce terreau-là, celui d’une candidate dont la lente maturation s’est passée près de chez vous, quand c’est la France profonde qu’il faut arracher à sa maussaderie. En tout cas, les CV mis bout à bout de MM. Fabius, Strauss-Kahn et Lang s’envolent quand le vent souffle sur le marais poitevin.

Ensuite, il faut considérer qu’en ces temps précaires et instables, les peuples, comme les individus, aspirent avant tout à être rassurés, protégés de diffuses menaces, tranquillisés. « C’est la famille, assure un sociologue, qui est désormais perçue comme le seul espace qui compte vraiment. C’est là qu’on a le sentiment qu’il faut commencer à réapprendre les valeurs de la vie en société. » La famille ? Mais c’est précisément son fonds de commerce, à Ségolène, qui a quatre enfants et sept frères et sœurs ! L’atout qui peut se révéler formidable est que ce paquet cadeau, dont le parfum pourrait être droitier, est proposé ici dans un emballage de gauche qui permet à une large couche populaire de le savourer sans complexe. Quoi qu’il en soit, la belle s’est déjà arraché au peloton et fait la course en tête.

À moins, évidemment, que, un peu droguée par les sondages, qui, lorsqu’ils sont bons, sont aux politiques ce que les corticoïdes sont aux sportifs, Mme Royal ne dérape, ce qu’elle a déjà fait à plusieurs reprises. « Si je trébuche, ce serait un désaveu pour les femmes ! » A-t-elle cru bon de déclarer ces jours-ci, sans provoquer la moindre protestation féminine. À la mort d’Emilie de Breteuil, marquise du Châtelet, Voltaire avait osé écrire, avec effronterie, ce que l’on osait écrire en ce temps-là : « J’ai perdu un grand homme qui n’avait que le défaut d’être une femme ! » Il serait fâcheux que Mme Ségolène Royal apparaisse n’avoir que la qualité d’être femme.

DSK, très bon sur l’accessoire

Dominique Strauss-Kahn est l’un de ceux qui incarnent depuis vingt ans les espoirs des socialistes français. Lui aussi vient de rallier les rangs des ambitieux qui se croient en mesure de succéder à Jacques Chirac à partir de l’an prochain. Cet ancien ministre, né en 1949, a atteint l’âge où les hommes politiques mettent l’accent sur la jeunesse de leur image. DSK, comme on le surnomme, a minci et s’est fait opéré d’une paupière tombante. De temps à autre, il enfourche sa moto, symbole de son dynamisme. Et ce juriste confirmé se verrait bien terminer sa carrière à l’Elysée.

Chez les socialistes, une demi-douzaine de membres du parti sont en lice, et tous, de Laurent Fabius à Ségolène Royal, ont comme Strauss-Kahn occupé un poste ministériel dans le gouvernement de Lionel Jospin. « Laurent maîtrise la rhétorique, Ségolène mise sur son image, mais Dominique, c’est l’ingénieur du changement », déclare un de ses partisans. Plus près de la social-démocratie à l’allemande, DSK a lancé au début de l’année : « Je suis prêt » - pour l’année électorale 2007, s’entend. « J’ai des solutions », ajoute celui qui se veut le candidat de la « renaissance française ».

Sa carrière n’a pas toujours été rose. Il a connu le pouvoir, il a été un ministre de l’Economie respecté. Puis, soudain, il s’est vu accuser de corruption. Le temps qu’un tribunal établisse enfin son innocence, son rival Fabius était depuis longtemps aux affaires.

Dans quelques domaines accessoires, Strauss-Kahn a gagné en réputation. Il a ainsi mené campagne contre la loi contestée sur « les aspects positifs de la colonisation » et a contribué à mettre le gouvernement dans l’embarras. Il a également été parmi les premiers poids lourds socialistes à se prononcer en faveur du mariage homosexuel. Certes, ce n’est pas avec ce genre de thèmes que l’on remporte des élections mais, au moins, on marque des points vis-à-vis des membres du parti. Or ce sont eux qui, finalement, vont désigner leur candidat.

Des limites de la camaraderie socialiste

Prospect, Londres

Fabius, DSK, Lang pensaient s’affronter entre hommes, à la loyale, pour l’investiture socialiste. Ils s’affronteront surtout à la Royal. Les premiers coups laissent présager que ce sera sans élégance.

« Les socialistes ? Laissez-moi rire ! » s’exclame la charpentier en donnant un coup de marteau sur le cercueil qu’il est en train de fabriquer. « Mitterrand représentait quelque chose, mais ne me parlez pas de ses larbins… Dire qu’ils voulaient qu’on vote pour l’Europe… » La plupart de mes voisins votent à droite, voire à l’extrême droite. Lorsque les pointures du Parti socialiste se sont risquées dans cette France profonde, il y a un an, contre la fermeture des services publics en milieu rural, mes voisins les ont accueillis avec des huées et des projectiles. Mais même mon charpentier ne sait pas vraiment quoi penser de Ségolène Royal. « Ma femme l’aime bien », reconnaît-il. En dépit de son image de grande bourgeoise mondaine, elle a construit sa carrière politique sur le thème de la famille et elle est aujourd’hui la personnalité de gauche la mieux placée pour remporter la présidentielle, devançant ainsi ses « camarades » - dont elle a encore moins à faire que mon charpentier.

Le Parti socialiste français ne va pas bien, c’est un doux euphémisme. Son premier secrétaire, François Hollande, n’est pas un homme de terrain. Et puis, il y a les éléphants du parti, qui passent leur temps à s’affronter et provoquent un ennui abyssal : Laurent Fabius, qui fut Premier ministre dans les années 1980, autant dire il y a une éternité ; Jack Lang, remarquable ministre de la Culture, mais il y a plus longtemps encore ; et Dominique Strauss-Kahn, qui fut un excellent ministre de l’Economie avant d’être inculpé pour corruption, puis acquitté. Après l’élection présidentielle de 2002 et la débâcle de Lionel Jospin, chacun pensait que son heure était venue. Depuis, le Parti socialiste a subi un camouflet lors du référendum de l’année dernière [sur la Constitution européenne], et n’a rien trouvé de pertinent à dire après les émeutes du moins de novembre dernier.

Aujourd’hui, comme des éléphants dans la tempête, ils font front. D’autant que la haine qu’ils éprouvent les uns envers les autres n’est rien à côté de celle déclenchée par Ségolène Royal. Lorsqu’elle s’est affirmée dans les sondages, les éléphants en ont barri de terreur et ont révélé leur misogynie latente. « Qui va s’occuper des enfants ? » s’est immédiatement inquiété Fabius. « A-t-elle les compétences pour être présidente ? » Un homme qui aurait passé cinq ans à l’Elysée et aurait été trois fois ministre, comme c’est le cas de Mme Royal, n’aurait jamais fait l’objet de tels doutes. Mais comment s’étonner, quand une candidate qui a le malheur de transpirer dans sa robe du soir est immédiatement décriée, alors que l’expression « mouiller sa chemise » est pour un homme politique synonyme de passion et de conviction ?

Contrairement aux éléphants du parti, Ségolène Royal refuse de rester dans l’ombre de Mitterrand, et ses positions sur la famille vont à l’encontre des conceptions post-soixante-huitardes de la gauche. Jusqu’à présent, elle s’est faite très discrète sur ses positions politiques. Les seize années qu’elle a passés au Parlement ont été marquées par son mutisme sur les questions de politique intérieure et internationale. Ce silence n’est pas un obstacle. Jacques Chirac n’a jamais eu de programme, et cela ne l’a pas empêché d’être élu, et même réélu. Mais elle a commis l’erreur de révéler le fond de sa pensée dans un journal, le Financial Times, considéré comme le chantre de ce libéralisme honni. Elle a osé rendre hommage à Tony Blair, ce traître, ce champion de la misère sociale. Or, pour Ségolène Royal, c’est Blair et non Mitterrand qui représente une issue à ce présent morose, et c’est d’ailleurs pour cette raison, dixit mon charpentier, qu’elle a tant de succès.

Rien de nouveau sous le soleil poitevin

La Présidente de Poitou-Charente n’est pas une surprise dans la vie politique française, estime un journaliste italien.

On l’a déjà affublée d’une étiquette peu flatteuse : « candidate par défaut ». Non qu’être une femme en soit un. Il ne manquerait plus que ça ! Ce serait une nouveauté et peut-être un atout dans une vie politique française en situation d’asphyxie et dominée par la misogynie latente des personnalités les plus en vue, pour lesquelles les femmes comptent comme compagnes fidèles, épouses trompées, maîtresses plus ou moins cachées, presque jamais comme concurrentes aux mêmes fonctions.

Cela dit, aucun connaisseur sérieux des péripéties françaises ne miserait sur son succès. La France étant une « dictature républicaine », les Français veulent un monarque et non une reine, même si elle s’appelle Royal.

Les appareils comptent plus que l’opinion publique, les candidatures naissent des congrès et des alliances entre chefs de courant. Cependant, à un an des élections, tout est possible dans une campagne qui s’annonce très tendue, marquée par de fortes rivalités personnelles et divisions si profondes qu’elles risquent de favoriser le camp adverse. Mais Mme Royal tente sa chance, avec une habile mise en scène médiatique qui joue sur la lecture superficielle des cartes qu’elle a en main : le fait qu’elle soit une femme, belle et élégante de surcroît, qu’elle soit mère de quatre enfants et compagne inoxydable de François Hollande. En réalité, Ségolène Royal est tout sauf une surprise dans la politique française. Et ses ambitions, bien que conjuguées au féminin, sont simplement celles d’une femme de pouvoir et de parti, qui a consacré sa vie à la politique et qui voudrait bien aujourd’hui en recueillir le fruit le plus convoité. Mme Royal n’est pas non plus une surprise par rapport au modèle en vigueur dans la classe dirigeante française : comme Hollande, comme tant d’autres leaders politiques, comme une bonne partie des chefs d’entreprises publiques et privées, elle aussi vient de l’ENA.

Quatrième d’une famille de huit enfants, fille d’un colonel, elle est née à Dakar, au Sénégal, et a grandi en province, dans les Vosges et à Nancy. Une éducation rigoureuse, des principes catholiques, une adolescence en pensionnat ont laissé des traces profondes dans son caractère et le sens de la foi chez cette non-pratiquante laïque et républicaine. L’ENA et le militantisme socialiste lui ont ouvert les portes de la société parisienne, des élites politiques et des milieux intellectuels. Intelligente, infatigable, sophistiquée, Mme Royal est l’image vivante d’une gauche socialiste qui séduit la bourgeoisie urbaine et mécontente sa base populaire. Elle plaît aux gens et aux journalistes. Malgré ses tailleurs impeccables, elle veut marquer sa différence avec les éléphants du parti : Dominique Strauss-Kahn, ou le socialisme des technocrates, Jack Lang, ou le socialisme intellectuel, Laurent Fabius, ou le socialisme en cachemire.

« Nous sommes fiers de ce que nous avons fait, et plus fiers encorede ce que nous allons faire » est une de ses phrases célèbres, qui révèle des convictions éthiques et de l’énergie à revendre. Quand les socialistes ont perdu la dernière présidentielle, elle n’était pas parvenue à cacher ses larmes et sa fragilité. Mais le désarroi n’avait duré qu’une minute, en direct à la télévision. Puis elle est repartie au combat.

Sarkozy, le conservateur qu’il nous faut…

L’homme politique européen le plus enthousiasmant du moment, Nicolas Sarkozy, a pris de l’avance sur le chemin qui devrait le conduire à devenir le dirigeant enthousiasmant du Vieux Continent. L’actuel ministre de l’Intérieur français vient de dévoiler son projet d’immigration choisie, qui doit permettre une sélection plus sévère des candidats à l’immigration. Une initiative qui ressemble au système australien et qui doit mettre fin au regroupement familial automatique. Le projet permettra également à la France de choisir les candidats à l’immigration en fonction de ses besoins économiques – une bonne nouvelle pour le plombier polonais tant décrié. L’annonce de M. Sarkozy a, une fois de plus, suscité la controverse. Parmi les mécontents figurent quelques-uns de ses collègues de l’UMP qui à son propos, parlent de populisme. Mécontents également, les socialistes, qui voient le racisme partout, ainsi que le Front National, pour qui Sarkozy est une sorte de suppôt de Satan envoyé sur terre pour capter son électorat.

L’engouement, en revanche, est venu de la majorité de la population française, qui s’estime trahie par ses dirigeants en matière d’immigration et l’a déjà montré à la présidentielle de 2002 en permettant à Jean-Marie Le Pen d’accéder au second tour face à Jacques Chirac. Les Français ont enfin le sentiment d’avoir trouvé un homme politique qui comprend leurs craintes, y répond et sait parler au nom de la France. Car Nicolas Sarkozy, comme avant lui Charles de Gaulle, a une certaine idée de son pays. Fils d’immigré hongrois, il a fait irruption dans le cénacle politique français – et a appris à le manipuler – sans jamais se couler dans le moule. On l’a découvert de ce côté-ci de la Manche à l’époque où David Blunkett [alors ministre de l’Intérieur britannique] le rejoignait à Sangatte pour discuter autour de moules-frites des moyens pour empêcher des immigrés illégaux de passer en Grande-Bretagne. David Blunkett avait été impressionné par son homologue, ce qui témoigne de la force de persuasion de ce dernier, car il n’y eut pas grand chose de fait pour arrêter l’immigration illégale à Sangatte, et Nicolas Sarkozy n’y était d’ailleurs pas franchement favorable.

De son côté, Jacques Chirac, qui affiche un quart de siècle de plus que son rival, est assez âgé pour se rappeler les profondes blessures de la France de l’après-Vichy, la collaboration, souvenirs qui continuent de marquer ses vues politiques actuelles. Nicolas Sarkozy n’a pas manqué de critiquer une telle vision, et ce dès son premier passage au gouvernement, au ministère du Budget [en 1993]. À ce poste, il s’était fait un devoir d’attaquer le « modèle social français », affirmant, avec raison, qu’un fort interventionnisme et un haut niveau d’imposition pèsent sur les coûts comme le chômage.

Depuis son retour au gouvernement, Nicolas Sarkozy se comporte en véritable force de la nature au sein d’une élite politique fossilisée, tant en termes d’idées que de stratégie. Face à un Villepin plein de hauteur et de retenue, mais hors-jeu depuis la crise du CPE, il clame son désir d’être le prochain président français. De Villepin prend ses désirs pour des réalités. Face à Nicolas Sarkozy, c’est la grenouille qui se prend pour un bœuf. Villepin le petit (ami) du criminel de guerre Napoléon Bouénaparté, va exploser à cause de son prosélytisme, et de son incompétence.

Nicolas, est l’homme qui va redonner confiance aux Français qui, comme l’admet Jacques Chirac lui-même, ce dernier, s’adonnent ces derniers temps à l’auto flagellation. Lors des troubles de l’automne dernier [dans les banlieues], la plupart des hommes politiques de centre droit condamnaient le comportement des émeutiers et leur ingratitude envers le pays qui les avait accueillis. Chez Nicolas Sarkozy, aucun bavardage de ce genre, mais un seul qualificatif : « racaille ».

Stupeur chez ses confrères. Même la presse de droite a craint qu’il n’ait dépassé les bornes. Mais Sarkozy caracole aujourd’hui en tête des sondages. Il pourrait battre facilement, la nouvelle pin-up de la gauche, Ségolène Royal, dans la course à l’Elysée. Il se contente pour le moment d’entretenir sa popularité en expulsant régulièrement délinquants, fauteurs de troubles et mollahs fous présents illégalement sur le territoire français. Sans perdre une occasion de rappeler qu’il est loin d’en avoir terminé. Sa victoire – comme sa défaite – pourrait avoir un profond retentissement en France comme en Europe. Les conservateurs britanniques, qui évitent soigneusement d’adopter le franc-parler à la Sarkozy de peur de devenir infréquentables, pourraient en tirer quelque leçon. Car si Nicolas Sarkozy est élu, c’est lui qui donnera le ton d’un nouveau conservatisme à l’Européenne.

Ce serait une erreur de sous-estimer Sarko le futé, ou « Speedy Sarko », surnom qu’il doit à son énergie pleine de nervosité et à son incapacité à tenir en place. L’homme s’est attiré les faveurs d’une bonne frange de la population, de l’extrême droite au centre gauche, en se présentant comme un outsider pragmatique et réactif face à la vieille garde sclérosée du monde politique français.

Sarkozy est à bien des égards, l’exception à la règle politique française. Admirateur plutôt déclaré de la manière anglo-saxonne, il estime Tony Blair pour son habileté à séduire les médias et à convertir la politique britannique à son conservatisme New Labour. Il fait aussi l’éloge des Etats-Unis, ce qui lui vaut quelques jalousies dans les cercles politiques parisiens et lui a valu un accueil en grande pompe à Washington quand la cote des Français y était au plus bas.

Sarko aime apparaître comme un rebelle en butte au modèle français dépassé de l’égalitarisme et de l’Etat-providence. Au ministère des Finances, il a prôné une politique de privatisation et s’est employé à fragiliser les 35 heures obtenues par les très pugnaces mouvements syndicaux et sociaux français. Il est pour la baisse des impôts et la réduction de la bureaucratie.

Tout cela semble trouver un écho en France, et dans le reste du monde. On y verra ni plus ni moins, une bonne recette qui permet de faire prospérer tout autant les familles aisées que les familles pauvres. Sarko est d’ailleurs proche de plusieurs grands hommes d’affaires français, tels Martin Bouygues, propriétaire de TF1, ou le milliardaire Bernard Arnault, tout en étant proche du peuple ; Son sens de l’équité, lui vaut la confiance de la population Française. À en croire le premier, le patron de l’UMP est « l’un des rares hommes politiques français pour qui la réussite dans les affaires n’a rien de suspect ».

Mais c’est surtout un petit malin. Il a soigneusement évité tout commentaire positif sur la politique de Bush. Et, tout en favorisant une politique musclée et fondée sur le respect de l’ordre, il bat en brèche les accusations de racisme et de fascisme avec une poignée de mesures à l’adresse de la communauté musulmane.

Nicolas Sarkozy met un soin à « policer » sa réputation. Mais les Français ont déjà montré leur combativité dès qu’il s’agissait de s’en remettre aux lois du marché.

Ces Polonais chers au cœur de Le Pen.

Dans le nord de la France , les descendants d’immigrés polonais votent en masse pour le Front national. Un quotidien de Varsovie est allé voir pourquoi.

Dans certaines régions de France, les Français d’ascendance polonaise constituent un tiers de l’électorat du Front national. Et c’est grâce à eux que ce parti remporte des succès spectaculaires dans le nord du pays. Parmi les militants de la formation de Jean-Marie Le Pen, on rencontre des noms à consonance italienne, et de temps à autre on peut tomber sur quelqu’un qui a des racines espagnoles ou portugaises. Mais, de loin, ce sont les descendants d’immigrés polonais les plus nombreux à militer pour ce parti xénophobe.

« Je n’y vois aucune contradiction », explique Bruno Gollnisch, principal idéologue de front national (FN). « Les Polonais sont arrivés en France pour travailler honnêtement dans des conditions difficiles, souvent dans des mines. Pendant la guerre, ils ont été loyaux envers leur nouvelle patrie. Ils se sont intégrés dans notre société, et même s’ils sont slaves, ce sont les plus latins des Slaves. »

Selon Gollnisch, « Les Français d’origine polonaise observent avec encore plus d’indignation que les Français de souche comment les immigrés d’aujourd’hui, originaires des pays arabes et d’Afrique, vivent de l’aide sociale, pour ne surtout pas travailler, et comment ils colonisent la France, à laquelle ils tentent d’imposer leurs coutumes, en étant souvent agressifs envers les Français. »

« André Kalinarszczyk, Jean-Claude Andrzejczak, Christian Troszczinski, Brigitte Gorski, Maria Marciniak », le chef du FN pour le département du Pas-de-Calais a visiblement toujours des difficultés à prononcer les noms de ses collaborateurs. Mais Steeve Briois en est fier : « Aux dernières élections, nous avons obtenu 25% des voix, juste derrière le Parti socialiste. Soit 10% de plus que la moyenne du FN à l’échelon national . » Quand Le Pen veut réfuter les accusations de racisme, il avance le nom de Dominique Slabolepszy, l’un des barons du FN. « Slabo » est fier de ses racines. Il ne changera pas son nom. « Les Polonais ont toujours été des nationalistes et des catholiques. C’est tout naturel qu’ici, en France, ils ne veuillent pas vivre dans un pays où il y a des mosquées », explique-t-il. Pour de nombreux Français d’origine polonaise, l’adhésion au Front national a été une décision difficile. Leurs pères et leurs mères étaient fidèles au général de Gaulle, non seulement par le vote mais aussi par le don du sang : le père de Dominique Slabolepszy a décidé de prendre la nationalité française un mois avant la campagne de 1940, afin de pouvoir rejoindre la marine comme volontaire. Tout comme d’autres immigrés polonais à l’époque, il était reconnaissant envers la France, qui lui avait assuré des moyens de subsistance, même si ce n’était pas l’opulence. Le père est mort six mois après avoir pris sa retraite, les poumons rongés par la poussière de charbon.

« Ce que je craignais le plus, c’était ce qu’allait me dire mon oncle, gaulliste jusqu’à la moelle, raconte Slabolepszy. Il s’est battu pour la France libre, il a fait la campagne d’Indochine, participé à la guerre d’Algérie. » « Ne regrette rien. Le gaullisme est fini depuis la mort du général », m’a-t-il dit. « C’était comme une bénédiction », explique Slabolepszy, qui a quitté le Rassemblement pour la République il y a vingt ans. Aujourd’hui, il est responsable local du FN dans le département du Nord. C’est là, comme en Alsace, en Provence et en Picardie, que le FN obtient ses meilleurs résultats. Slabolepszy est persuadé qu’il n’a pas trahi de Gaulle, ce sont ses héritiers, avant tout Chirac, qui ne sont plus gaullistes. Ils n’ont pas su protéger la France de la crise économique, de l’arrivée de immigrés, de la laïcisation. Ils ont contribué à la création d’un pays où les descendants des immigrés polonais ne se retrouvent plus. Maria Marciniak, 65 ans, retraitée, est arrivée en France au milieu des années 1960. Elle a adhéré au FN après avoir perdu son emploi d’emballeuse de sacs-poubelle. Elle met son infortune sur le dos des immigrés, ces Arabes qui « vivent de l’aide sociale ». Elle est scandalisée quand je lui demande si, par hasard, elle ne prive pas ainsi d’autres personnes de cette chance que la France a offerte jadis à ses parents.

La droite en pleine déconfiture

Le CPE devait apporter la preuve que la France pouvait être réformée, même brutalement. Mais il a conduit Villepin et Chirac à la déroute.

Cela aurait dû être son coup de maître politique. Grâce à un train de mesures visant à la flexibilité sur le marché du travail et dont la clé de voûte était le CPE, le Premier ministre Dominique de Villepin espérait prouver que la France était effectivement réformable. Et il voulait prouver que, lui, avec de nouvelles idées et une volonté de fer pour les imposer, il parviendrait à la réformer. Si ce coup de dés avait réussi, Villepin, qui se voyait en héritier d’un Jacques Chirac vieillissant, aurait mis toutes les chances de son côté pour finalement l’emporter dans la course à la présidentielle face au ministre de l’Intérieur et président de l’UMP, Nicolas Sarkozy. La chevauchée fantastique de Villepin s’est mal terminée. Et c’est essentiellement à sa méthode qu’il doit cette déconfiture.

Ces nouvelles mesures ont été mises en œuvre sans la concertation habituellement préconisée avec les partenaires sociaux. Syndicats et patronat étaient censés être pris par surprise. Puis les mesures sont passées par l’Assemblée nationale en urgence et sans débat. Les députés ont eux aussi été débordés. La réaction ne s’est pas fait attendre : Etudiants et lycéens qui, en réalité, n’étaient guère concernés, ont démarré un mouvement de protestation qui s’est rapidement étendu à toute la France. Les syndicats ont pris le train en marche et ont mobilisé leurs troupes, avec en fer-de-lance les employés des services publics.

À peine les mots « grève générale » avaient-ils été prononcés que la majorité de droite au Parlement se disloquait entre villepinistes et sarkozystes. Puis, devant l’effondrement des bataillons de son Premier ministre, le président a tenté d’organiser une retraite en bon ordre. Il a promulgué le CPE tout en le suspendant. Et il est advenu ce qu’il advient toujours en France quand le pouvoir a un accès de faiblesse. Loin de s’apaiser, les manifestations n’ont cessé de se durcir. Les organisations de lycéens et d’étudiants, alliées aux syndicats, ont voulu mettre Villepin et Chirac à genoux. Pour la droite, le désastre est total. Villepin est hors course. En tant que Premier ministre par la grâce du président, pratiquement privé de tout soutien au sein de son parti et à l’Assemblée, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Quant à Chirac, déjà gravement affaibli par sa défaite au référendum sur la Constitution européenne et par les émeutes dans les banlieues, il n’est plus qu’un « canard boiteux ». Aujourd’hui, une nouvelle candidature à la présidentielle de mai 2007, qu’il envisageait sérieusement, semble exclue.

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