1989

La Pologne sort du communisme.

Mardi 31 mars 2009, par Wieslaw // L’Histoire

De l’apogée de Solidarnosc à la chute du mur de Berlin, en passant par la « révolution de velours », 1989 a changé la face de l’Europe. Vingt ans après, la presse s’interroge toujours sur ces événements. Pour revivre cette année prodigieuse, nous publierons plusieurs dossiers. Premier volet : Le tournant polonais.

La Pologne sort du communisme.

La « table ronde » de 1989 a réuni le pouvoir et l’opposition. Un moment historique ? Un « compromis pourri » ? Le débat continue.

POLITYKA
Varsovie

Les négociations dites de la « table ronde » ont eu lieu il y a vingt ans, mais les controverses qu’elles suscitent sont loin d’être closes. Pour la simple et bonne raison qu’elles s’inscrivent dans le débat sur la signification morale et politique de la « nouvelle Pologne ». On entend toujours le même questionnement : faut-il en parler comme d’un succès, d’une trahison ou d’une occasion ratée ? La réponse variera du tout au tout en fonction de la couleur politique de votre interlocuteur.

Le projet de la IVème République cher aux frères Kaczynski vise par exemple à amender un Etat déficient qui serait né du péché capital commis lors de la table ronde. Selon leur argumentation, la Pologne n’a été, durant ces vingt dernières années, qu’une pâle imitation d’Etat indépendant, une chose illégitime et proprement scandaleuse.

Aujourd’hui, il faut rappeler la portée historique de ce moment exceptionnel. Il a en effet initié la fin du « socialisme réel » en Pologne et annoncé de futurs changement révolutionnaires – puisque d’autres pays du bloc soviétique ont très vite suivi l’exemple polonais. Il faut aussi se rappeler tous ces gens qui, à l’époque, se sont assis autour de cette table. Guidés par des intérêts différents et je ne sais quelle boussole, ils ont essayé, presque à l’aveuglette, de mettre en place des solutions à l’impasse dramatique dans laquelle se trouvait alors la Pologne.

La table ronde fut à la fois une fin et un début. D’une manière symbolique et concrète, elle mettait un point final à l’histoire de la Pologne communiste. Car elle mettait pour la première fois face à face le pouvoir et la société civile, cette dernière désormais représentée par une entité bien réelle, avec Lech Walesa et ses compagnons de Solidarnosc. Une opposition faisant voler en éclats le principal postulat de la doctrine communiste, qui assimilait le pouvoir au monde des travailleurs. Aujourd’hui, la plupart des sujets abordés par la table ronde peuvent nous sembler incompréhensibles. Parce que ceux qui y ont participé étaient encore enfermés dans la logique de leur temps. La table ronde n’en constitue pas moins un chapitre essentiel de l’histoire polonaise. L’expression de « réfolution » [réforme et révolution], un terme forgé en son temps par Timothy Garton Ash, lui va comme un gant. Selon lui, ce qui s’est passé entre l’hiver 1988 et le printemps 1989 n’était en fait que la recherche d’une sorte de synthèse entre la révolution et la réforme évolutive entreprise sur le corps du système communiste. Certains points contenus dans les accords de la table ronde, signés le 5 avril 1989, étaient de nature politique et concernaient le fonctionnement de l’Etat. Rapidement mis en œuvre, ils ont immédiatement provoqué des conséquences que personne n’aurait pu imaginer auparavant.

Si la table ronde a constitué le premier acte de la « révolution de velours » de Prague, la parution le 9 mai du premier numéro de Gazeta Wyborcza, journal fondé par l’opposition démocratique et dirigé par Adam Michnik, ainsi que les élections pluralistes du 4 juin ont initié une autre révolution, heureusement pacifique elle aussi. La création du gouvernement de Tadeusz Mazowiecki [24 août 1989], les réformes économiques de Leszek Balcerowicz [une thérapie de choc, en octobre 1989], le départ du général Jaruzelski (qui cède la place de président de la République à Lech Walesa le 22 décembre 1990] et le démembrement définitif du système communiste sont les étapes suivantes de cette révolution … toutes les considérations non historiques que certains peuvent développer aujourd’hui ne changeront rien au fait que la table ronde a ouvert un grand processus de transformation de la Pologne, de « révolution » justement.

Le grand mérite de la manœuvre entreprise en 1989 est d’avoir réussi à trouver un point d’équilibre entre deux parties qui se vouaient une haine mutuelle dont on a aujourd’hui du mal à imaginer la force. Sans ce dialogue, il n’y aurait jamais eu de compromis. Par principe, les accords de la table ronde devaient être provisoires. Sinon, comment un système politique aurait-il pu fonctionner avec une Diète hybride [65% des siège réservés aux communistes] et un Sénat librement élu [avec 99% des sièges occupés par Solidarnosc] ? D’autant que les deux institutions étaient en concurrence. Comment aurait-il pu maintenir des restrictions à la liberté d’expression, alors que paraissaient déjà de nombreux journaux indépendants et que le débat public se faisait de plus en plus ouvert ? La table ronde offrit un cessez-le-feu qui, avec le temps, se transforma en paix durable, renforcée par des institutions et des lois créées par le nouveau pouvoir.

D’autres scénarios étaient envisageables, dont deux complètements opposés. Selon le premier – le plus plausible aux yeux des gens à l’époque -, le pouvoir allait renverser la table ronde après avoir perdu les élections et reprendre le contrôle de la situation par des moyens musclés. Mais rien de tel ne s’est produit par la suite, ni au lendemain du scrutin du 4 juin, dans les semaines et les mois suivants, alors même que le pouvoir communiste commençait à perdre de plus en plus de terrain et se voyait forcé d’abandonner le contrôle des institutions de l’Etat, jusqu’à ce que tout lui échappe, y compris la présidence de la Pologne. Selon le second scénario, le nouveau pouvoir allait trahir l’esprit pacifique de la table ronde et passer à une décommunisation agressive, sans exclure des méthodes sanglantes contre le régime précédent – des propositions allant en ce sens se faisaient entendre ici et là. Mais rien de tel ne s’est produit non plus. La politique des faits accomplis a contribué à un élargissement des espaces de liberté. Du jour au lendemain, certains compromis obtenus de haute lutte sont devenus anachroniques, dépassés qu’ils étaient par la réalité. C’est justement ce caractère évolutif du système qui a permis d’éviter une vindicte populaire qui pouvait paraître moralement et socialement justifiée.

La population avait se raisons pour le faire, mais le moment n’était jamais le bon. Mieux encore : les idéaux démocratiques l’emportant de façon aussi spectaculaire, l’ambiance n’était pas propice à revenir en arrière en excluant, punissant ou stigmatisant des groupes entiers. Ceux qui critiquent la table ronde et les événements de 1989 comme un arrangement entre les élites ou un pacte conclu avec les communistes considèrent comme condamnable et immoral le fait de négocier, de parvenir à un compromis (et, de ce fait, de céder soi-même sur plusieurs points). C’est exactement ce genre d’arguments que les eurosceptiques polonais développent maintenant en accusant le gouvernement de « plier devant Bruxelles ». C’est aussi ce monde de pensée qui, aujourd’hui encore, bloque les négociations avec la Russie et qui veut s’imposer par son intransigeance dans nos contacts avec l’Allemagne.

Vingt ans plus tard, les deux concourants s’affrontent toujours ; l’un s’oppose à l’esprit de la table ronde et l’autre cherche un consensus. Le premier domine souvent le débat public, renforce les conflits, provoque des divisions dans la société. Mais heureusement, l’autre voix arrive aussi à se faire entendre, et ce dans les moments les plus importants de l’histoire de ce pays.

Curieusement, aux yeux de la droite radicale, les 21 points des accords de Gdansk [signés par le pouvoir communiste avec les grévistes des chantiers navals en août 1980] sont mieux considérés que la table ronde, même si le recul du pouvoir communiste avait été beaucoup moins important en 1980 qu’en 1989.

La table ronde ne garantissait pas parce qu’elle ne le pouvait pas qu’il n’y aurait plus de corruption, de chômage ou d’injustices. Les accords conclus entre février et avril 1989 n’ont fourni qu’un cadre démocratique ; c’était le rôle des gouvernements successifs de lui donner un contenu. Aujourd’hui, les hypothèses affirmant qu’on a raté quelque chose au moment de la table ronde sont invérifiables. Mieux vaut profiter des chances qu’elle nous a offertes à tous.

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