1989 l’année qui a changé l’Histoire du Monde.

Samedi 5 septembre 2009 // Le Monde

 1989 l’année qui a changé l’Histoire du Monde.

L’histoire de l’ouverture de la frontière entre la Hongrie et l’Autriche est un véritable roman, que raconte fort bien le livre passionnant publié récemment par Andreas Oplatka un journaliste hongrois émigré qui couvrait à l’époque l’Europe de l’Est pour la Neue Zürcher Zeitung, de Zurich. Pour lui, tout commence dans la seconde moitié de 1986, lorsque les responsables de la police des frontières hongroise — à commencer par Jânnos Székely, qui venait d’être nommé à leur tête — dénoncent l’état technique désastreux du Rideau de fer dans un rapport officiel. Se référant à leur expérience de tous les jours, ils en arrivent à une conclusion simple : à l’époque des satellites, il serait vain de dépenser des milliards de forints pour rénover cette barrière obsolète ; mieux vaudrait tout liquider. Compte tenu des particularités de l’époque, leur rapport va circuler pendant deux ans dans les labyrinthes de la bureaucratie étatique. D’autant que personne n’ose prendre une telle décision.

C’est alors que la Hongrie introduit, le 1er janvier 1988, le "passeport universel" un document unique qui vient remplacer le passeport intérieur et le passeport international, qui n’était jusque-là délivré qu’au compte-gouttes. Cette innovation, pour les Hongrois, veut clairement dire : « Ceux qui veulent partir peuvent partir. » Mais, alors, pourquoi les autorités maintiennent-elles une frontière infranchissable.?

Le 24 novembre 1988 survient un événement important : Miklbs Németh, 40 ans, est nommé au poste de Premier ministre à la place de Kàroly Grosz, qui reste Premier secrétaire du PC hongrois. Németh constate que le pays est au bord de la faillite. Il scrute le budget de 1989 en expert-comptable pour voir où il peut économiser de l’argent. Son attention est attirée sur le coût exorbitant de l’entretien de la frontière avec l’Autriche. D’un trait, il supprime le poste budgétaire. Il annoncera cette décision en février 1989 au chancelier autrichien Franz Vranitzky, à Vienne, lors de son premier voyage à l’étranger. Les Autrichiens ne sautent visoirement ouverte à l’occasion d’un « pique-nique paneuropéen » Il devient impossible de reculer :: la décision d’ouvrir les frontières est prise le 22 août. Il ne manque plus qu’à fixer une date officielle et à en organiser le déroulement. Le 25 août, sur demande hongroise, Miklos Németh et Gyula Horn rencontrent au château de Gymnich le chancelier allemand Helmuth Kohl et son ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher. Kohl est extrêmement touché par la décision de la Hongrie de laisser les citoyens de la RDA traverser la frontière, et demande aux Hongrois ce qu’ils veulent en contrepartie. Németh lui répond que la Hongrie ne « vend pas des êtres humains ». Il fait allusion à la Roumanie de Ceausescu, d’où les Saxons et les Juifs n’avaient pu s’expatrier pendant de longues années que contre de fortes compensations financières. Certains, en Hongrie, critiquent encore aujourd’hui Németh pour ne pas avoir su tirer un meilleur parti de la situation.

Une autre question tarabuste Kohl : "Est-ce que Gorbatchev est au courant ?" "C’est notre affaire, nous en prenons l’entière responsabilité", lui répondent les Hongrois, sans pour autant le rassurer complètement. Aussi, le chancelier allemand décide d’appeler lui-même le numéro un soviétique. Celui-ci, d’après les souvenirs de Kohl, lui aurait dit : "Les Hongrois sont des gens bien." Pour Kohl, Moscou donnait ainsi son feu vert. Les souvenirs de Gorbatchev divergent. Il pense lui avoir dit : « Le Premier ministre hongrois, Miklôs Németh, est quelqu’un de bien. » Ce qui signifiait que Kohl pouvait lui faire confiance.

Dès lors, tout est joué. Après quelques rebondissements — qui sont racontés en détail dans le livre d’Oplatka —, le gouvernement hongrois annonce le 10 septembre sa décision d’ouvrir sa frontière avec l’Autriche le lendemain. Des milliers d’Allemands de l’Est profitent immédiatement de la décision [on estime à 15 000 le nombre des réfugiés qui sont passés au cours de la première semaine]. L’Histoire est en marche, même si personne ne peut encore prévoir que le mur de Berlin va s’écrouler deux mois plus tard, le 9 novembre, ensevelissant sous ses décombres quarante années de séparation entre Est et Ouest.

Au début du mois d’août 1989, trente ans après la construction du mur de Berlin, des dizaines de milliers d’Allemands de l’Est séjournent en Hongrie dans l’espoir de passer à l’Ouest. L’autorisation de séjour de nombre d’entre eux est expirée, mais ils ne veulent pas rentrer dans leur pays. Il faut trouver une solution. Le 17 août, une rumeur s’amplifie : un "pique-nique paneuropéen", organisé le surlendemain à Sopronpuszta, près de Sopron, pourrait offrir une bonne occasion de franchir sans risques la frontière et de passer en Autriche.

Dans la nuit du 18 au 19 août, peu avant le départ des premières Trabant et Wartburg marques d’automobiles est-allemandes en direction de l’ouest, les préparatifs battent leur plein dans les locaux de la paroisse de la Sainte-Famille de Budapest, où de très nombreux "touristes" est-allemands sont hébergés dans des tentes. Un tract orné d’une rose stylisée en fil de fer barbelé circule, qui indique l’itinéraire précis jusqu’au site du pique-nique et à celui d’un poste-frontière situé 2 kilomètres plus loin.

Les organisateurs du rassemblement appartiennent à différents partis de l’opposition, autorisés depuis février 1989. Ils veulent tenter une chose jusqu’à présent inconcevable : ouvrir la frontière pendant trois heures avec l’Autriche, fermée depuis quarante ans. Ils ont les autorisations nécessaires. Des délégations des deux côtés sont invitées. On va couper les barbelés, faire des grillades et célébrer les relations de bon voisinage.

La manifestation est parrainée, côté hongrois, par le réformateur Imre Pozsgay et, côté autrichien, par Otto de Habsbourg, le fils du dernier empereur. Mais tous deux ont prévenu qu’ils n’y participeraient pas personnellement. On attend par ailleurs un "grand nombre de citoyens de RDA" qui se sont invités eux-mêmes au pique-nique. C’est en tout cas ce qui est indiqué dans un télégramme du haut commandement des gardes-frontières, envoyé aux autorités locales la veille de la manifestation, à 10 heures du matin. Le lieutenant-colonel Arpad Bella, 43 ans, responsable de la sécurité à Sopron, a consciencieusement étudié ce télégramme. Y compris le passage lui rappelant qu’il n’avait le droit d’utiliser son arme de service (un pistolet à six coups, calibre 9 millimètres) que dans le cas où lui ou l’un de ses collègues serait attaqué ou contraint à quitter son poste « par la force physique ».

Pendant ce temps la Hongrie prépare activement la suppression de sa barrière frontalière occidentale. La situation évolue également sur le plan politique. Les relations se détériorent entre Kâroly Grosz et Miklôs Németh. Fin avril, Grosz parle de l’introduction d’un « état d’urgence économique », tandis que Németh se libère de plus en plus de la tutelle du Parti pour diriger le pays ; il va même jusqu’à remanier son gouvernement, le 10 mai, sans en référer à Grosz. C’est à cette occasion qu’il nomme Gyula Horn ministre des Affaires étrangères. Ce dernier va faire partie, avec Németh et le ministre de l’Intérieur, Istvàn Horvàth en place depuis le 1erjanvier -1988, de la troïka responsable de la destruction du Rideau de fer. Au début de l’été 1989, la RDA commence à s’inquiéter sérieusement de la situation. A juste titre, car c’est le début des vacances d’été et 10 % de la population est-allemande (soit plus de 1,5 million de personnes) a déjà quitté ou s’apprête à quitter le territoire national. Les dirigeants de la RDA se doutent déjà des conséquences envisageables si les habitants du pays réalisent pleinement la portée des événements hongrois. Surtout lorsque, le 27 juin, Gyula Horn et son collègue autrichien, Alois Mock, coupent des barbelés près de Sopron, sous l’oeil des caméras de télévision. Selon Oplatka, les images de ce moment historique étaient destinées au seul grand public. Car, à cette date, le Rideau de fer n’existe déjà pratiquement plus ou si peu qu’on a du mal à trouver un tronçon intact pour mettre en scène les ministres et leurs cisailles. Le démantèlement de la frontière bat en fait son plein depuis le 2 mai. Les fils de fer barbelées ont peu à peu disparu, mais la police des frontières Hongroise continue à surveiller sévèrement la frontière occidentale du pays. C’est ce qui va provoquer la crise de la fin de l’été : les Allemands de l’Est, présents en grand nombre dans le pays, sont bien obligés de constater qu’il n’est pas si simple de passer à l’Ouest depuis la Hongrie. Mais, comme les autorités hongroises ne les rapatrient pas non plus en RDA, ils commencent à se rassembler. Pour attendre l’ouverture des postes-frontières.

Les 7 et 8 juillet, le Conseil politique du pacte de Varsovie se réunit à Bucarest. Erich Honecker, le chef du Parti est-allemand, s’apprête à faire une sortie violente contre les Hongrois et les Polonais. Mais le destin intervient sous la forme d’une colique hépatique : Honecker doit rentrer d’urgence pour se faire soigner, sans avoir pu prononcer son grand discours sur l’exacerbation de la lutte des classes. La dernière contre-attaque vient donc des Roumains et des Bulgares, protestation que Gorbatchev écoute en s’enfermant dans un silence obstiné. Le Premier secrétaire du Parti roumain, Nicolae Ceausescu, écrit tout de même une lettre de protestation à Moscou pour se plaindre de ce qui se passe en Hongrie. « Qu’est-ce que nous pouvons y faire ? Envoyer les chars ? » lui aurait répondu Gorbatchev.

Début août, les Allemands de l’Est sont de plus en plus nombreux à se presser en Hongrie : 181 personnes qui se sont réfugiées dans les locaux de l’ambassade de RFA à Budapest sont évacuées en avion vers l’Ouest, ce qui donne lieu à des scènes dignes de romans d’es- pionnage. Mais, pour les autres, les conditions de vie commencent à devenir intenables, notamment dans les campings du lac Balaton. A la mi-août, aucune issue ne semble se dégager. Budapest prend alors contact avec Bonn, et les deux gouvernements demandent d’un commun accord l’intervention de tierces parties : la Croix-Rouge internationale et l’ordre de Malte. Cela pour éviter de donner ne serait-ce que l’impression qu’ils « négocient » les citoyens de la RDA aux dépens de celle-ci. Le 17 août, lors d’un Conseil des ministres orageux, le destin des Allemands de l’Est revient encore sur le tapis. Mais, deux jours plus tard, les projets sont dépassés par la réalité : le monde entier voit à la télévision plusieurs centaines de fugitifs traverser en courant une section de la frontière austro-hongroise pro‑ Soviétiques stockaient depuis la fin des années 1960 des armes nucléaires au nord du lac Balaton. Gorbatchev répond que la direction soviétique va examiner la question et donner une réponse en temps voulu. (Le "temps voulu" arrivera quelques mois plus tard, lorsque les Soviétiques annonceront aux dirigeants hongrois que le stock d’armes nucléaires a été rapatrié. Une information que le ministre de la Défense, Ferenc Kârpàti, accueillera en jurant comme un charretier. Personne, pas même les services secrets, n’était au courant de ce transfert.) A la fin de sa conversation avec Gorbatchev, Németh annonce en passant que Budapest veut démanteler son dispositif frontalier. Réponse inattendue de Gorbatchev : « Faites ce que bon vous semble ».

Selon Oplatka, Gorbatchev s’attendait certainement à ce que les pays du Bloc se contentent de suivre la ligne libérale de la perestroïka et qu’ils consolident de l’extérieur son cours branlant. Derrière cette phrase, on distingue également une nouvelle vision du « camp socialiste » : les partis communistes au pouvoir ne répondaient de leurs actes que devant leurs peuples - autrement dit, la doctrine Brejnev, qui limitait la souveraineté des pays socialistes, était révolue. En fait, l’affaire de la frontière hongroise et le problème des réfugiés d’Allemagne de l’Est attendant en Hongrie l’ouverture de la frontière pour passer à l’Ouest n’existent pas pour Moscou. Quand les dirigeants de la RDA font à plusieurs reprises le voyage à Moscou en les priant de faire pression sur les Hongrois, les Soviétiques gardent le silence. La direction du Parti communiste soviétique ne réagit pas non plus aux inquiétudes des Tchécoslovaques, des Roumains et des Bulgares, qui se plaignent de la politique « séparatiste » des Hongrois.

La fin de 40 ans de Dictature communiste venait de prendre FIN

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